Scènes

François Jeanneau « Pandémonium »

Jazz XL - La Maroquinerie (25/11/04)


C’est au Pandémonium de François Jeanneau que revenait l’honneur d’ouvrir - en fanfare bien sûr ! - ce nouveau festival parisien dédié aux big bands (en voilà, un beau concept !), qui aura pris pour cette première édition la forme de cinq soirées à la Maroquinerie. Un Pandémonium dont l’année 2004 aura marqué la renaissance après une éclipse d’une douzaine d’années émaillée de réactivations ponctuelles.

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François Jeanneau © H. Collon

Plus de vingt-cinq ans après sa création (avec, entre autres, Aldo Romano, Didier Lockwood et Jean-Paul Céléa), le Pandémonium aurait pu devenir une institution vénérable et poussiéreuse ; un a priori conforté sur le papier par l’âge du capitaine (bientôt soixante-dix printemps) - cet âge lui a d’ailleurs valu, en 2000, d’être mis à la retraite du CNSM (Conservatoire National Supérieur de Musique), dont il avait créé le département jazz au début des années 90. S’il fallait une preuve vivante de l’ineptie de ce genre de règlements administratifs, François Jeanneau en est une : l’enthousiasme et la créativité dont continue à faire preuve « le vieux » (comme le surnomment avec une affectueuse ironie les membres de son orchestre) constituent une sacrée leçon de vie. Et cette nouvelle formule du Pandémonium (« lieu où règnent tous les genres de corruption et de désordre », nous apprend le dictionnaire - tout un programme !) est habitée par cette fougue juvénile.

En soi, le déroulement du concert est déjà iconoclaste : plus de deux heures sans interruption, sans présentation des morceaux ni des musiciens, sans que le public puisse manifester son enthousiasme ou sa désapprobation, en tout cas si l’on se réfère au rituel éculé qui régit la plupart des concerts de jazz. Toutefois, point d’anticonformisme dogmatique dans ce choix mais une impérieuse nécessité, vu l’ambitieux mélange des genres auquel s’essaie François Jeanneau.

En réalité, l’expression « mélange des genres » est inappropriée car le Pandémonium n’aura de cesse, tout au long de ce concert, de prouver que certaines notions supposées contradictoires, voire antagonistes, sont en réalité complémentaires : écriture/improvisation, harmonie/dissonance, sérieux/humour, musique/bruit, musiciens/non-musiciens… Si tant est qu’il y ait jamais eu de réelle fâcherie au sein de ces dualités, ce concert se sera conclu par une réconciliation générale et définitive. Mieux, le fameux fossé entre artistes et public sera allègrement enjambé, sans pour autant sombrer, comme trop souvent lorsqu’est sollicitée la connivence du spectateur, dans la facilité ou la démagogie.


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Sylvain Rifflet © H. Collon

Si nous parlions plus haut d’« impérieuse nécessité » à propos de l’absence des traditionnelles « respirations » entre les séquences du concert, c’est que cette continuité était indispensable, d’une part à l’intégration des divers registres au sein d’un ensemble cohérent, et d’autre part à la réceptivité optimale du public, déchargé de ses « obligations » habituelles (applaudir les solos, guetter les citations de standards, etc.) et par conséquent libre de se focaliser sur l’essentiel. Ce qui n’est pas un luxe, tant il se passe de choses sur scène !

Si le Pandémonium n’est pas un big band comme les autres, ce n’est pas tant par l’originalité de l’instrumentation que par l‘utilisation de son effectif. Tout d’abord, celui-ci n’est pas uniquement « musical » : à la Maroquinerie, les douze instrumentistes étaient associés à trois comédiens ; en d’autres occasions, des danseurs peuvent se joindre à eux. Ensuite, loin d’être une masse sonore indifférenciée, subordonnée à la volonté d’un chef tyrannique, le Pandémonium est un organisme vivant, multiple, dont chaque membre reçoit à tour de rôle l’occasion de prendre le contrôle, le temps d’apartés personnalisés, toujours surprenants, jamais égocentriques. Histoire aussi de faire connaissance avec l’individu qui se cache derrière l’instrumentiste. De ce point de vue, la prestation de Thomas de Pourquery est exemplaire : ayant confirmé lors d’une époustouflante envolée soliste qu’il est l’un des meilleurs saxophonistes français actuels, le fidèle lieutenant de Jeanneau n’aura pas manqué de révéler l’étendue de son talent comique, laissant le crooner qui sommeille en lui oser enfin son « coming out »…


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Thomas de Pourquery © H. Collon

François Jeanneau « dirige » cet effectif volontiers turbulent mais de la manière la plus libérale qui soit, grâce au langage gestuel du « sound painting » (cf. entretien), qui lui permet d’influer en temps réel sur les diverses composantes - individus ou sections - de l’orchestre. Tel geste commande ainsi aux cuivres de ponctuer rythmiquement l’intervention d’un soliste ; tel autre bloque le récit d’un comédien sur une syllabe, répétée indéfiniment ou reprise en chœur par ses collègues jusqu’à ce qu’un autre geste interrompe le sortilège… Une manière d’intégrer l’imprévu à un propos musical qui repose, pour sa part, sur des bases solides, de vraies compositions dont les contours émergent peu à peu d’un chaos apparent, comme si le bruit était peu à peu dompté pour se transformer en musique…
Par son écriture comme par son interprétation, cette musique affirme une modernité qui n’est en rien une négation de la grande tradition du big-band, mais une mise en exergue de tout ce que cette forme de jazz peut contenir d’authentiquement contemporain. Bien que très orchestrée (donc structurée) par essence, elle,conserve toute sa fraîcheur entre les mains expertes de François Jeanneau, qui a su trouver dans le « sound painting » le moyen de la libérer d’une formalisation trop contraignante ou oppressante.


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Cédric Piromali © H. Collon

Pour le reste, tout concourt à la réussite de l’ensemble : la sophistication et l’élégance des parties de cuivres (notamment sur le thème final, « Estramadure », déjà enregistré par l’ONJ), le swing énergique d’une section rythmique à l’imagination débordante, la note d’originalité apportée par l’accordéon, le charme bienvenu d’une voix féminine (hélas ! encore un peu timorée), et la drôlerie des comédiens - même si, au milieu des trivialités et autres aphorismes pseudo-philosophiques, vient parfois se glisser un poème de Boris Vian (« J’voudrais pas crever »)… Histoire que le côté « clownesque » ne vire jamais au procédé, et que toutes ces facéties ne finissent pas par parasiter à outrance une musique qui s’autorise parfois à garder son sérieux - tout en évitant (nuance importante) de se prendre au sérieux.

Dans le contexte ainsi décrit, un rappel aurait été hors de propos. Il fut avantageusement remplacé par une longue et fervente ovation de la part d’un public charmé par ce « spectacle total », dont le seul défaut, si l’on peut dire, est que toute captation sonore ou même visuelle (versions DVD indispensable !) ne pourra jamais en restituer la richesse. Bref, pas d’autre solution que de répondre présent la prochaine fois que le Pandémonium nous gratifiera de l’une de ses trop rares manifestations scéniques…

par Aymeric Leroy // Publié le 7 février 2005
P.-S. :

François Jeanneau (saxophone soprano, direction), Thomas de Pourquery (saxophone alto), Sylvain Rifflet (saxophone ténor), Laurent Blondiau (trompette, bugle), Daniel Zimmerman (trombone), Jean-Jacques Justafré (cor), Didier Havet (tuba), Vincent Peirani (accordéon), Emil Spanyi (piano), Stéphanie Marchési (voix), Sébastien Boisseau (contrebasse), Nicolas Larmignat (batterie) ; avec la participation de trois comédiens.