Entretien

Frantz Loriot

L’altiste est un voyageur sans frontières.

Frantz Loriot est un musicien dont le nom au fil des ans devient de plus en plus insistant et s’affirme dans les discothèques exigeantes tout en étant convié à de nombreuses résidences, comme ce fut le cas l’année passée au Festival Météo. Loriot, c’est d’abord un son, un timbre particulier - celui du violon alto - particulièrement travaillé qui nourrit un imaginaire fort, débordant d’idées et très indépendant. Ce trentenaire semble avoir déjà eu 1000 vies : installé depuis quelques années à Zürich où il s’entoure des musiciens du cru, il a vécu à New-York où il a organisé des concerts avec la scène émergente de Brooklyn. Rencontre avec un musicien ouvert et curieux pour qui le mot « frontière » est un concept abstrait

- Pouvez-vous vous présenter en quelques mots ?

Je suis un altiste et improvisateur franco-japonais basé à Zurich en Suisse. J’ai grandi et vécu en banlieue parisienne puis à Paris jusqu’à mon départ pour New York en 2008 où j’ai résidé pendant quelques années.

Aujourd’hui, je joue tant en solo que dans divers ensembles internationaux (Baloni, Natura Morta, der Verboten, divers duos avec Christian Wolfarth, Christoph Erb, et je dirige deux grands ensembles : le Systematic Distortion Orchestra et le Notebook Large Ensemble. J’ai créé et programmé une série musicale - Ze Couch - à Brooklyn, NY, puis plus récemment et juste pour une saison, une série au Werkstatt für improvisierte Musik à Zürich.


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Frantz Loriot © Philippe Pierre

- Est-ce que votre double culture, à la fois française et japonaise, a une incidence dans votre musique ?

Peut-être inconsciemment, mais je ne pense pas que ce soit flagrant ni que ça se reflète particulièrement dans ma musique. Je ne pense pas que les gens y fassent référence à l’écoute de ma musique en tout cas.

- Vous habitez en Suisse alémanique et vous produisez souvent avec des musiciens germanophones. Qu’avez-vous trouvé là-bas qui n’existe pas ici ? Et qu’ont en particulier des musiciens comme Tobias Meier ou Christoph Erb avec qui vous avez brillé récemment ?

J’ai rencontré ces musiciens dans différentes circonstances et je joue avec eux parce qu’ils habitent dans la même ville que moi ou sont géographiquement très proches. Ils sont là où je suis. Il m’est nécessaire d’établir des liens avec les gens de mon environnement, là où je suis établi. Il y a peut-être ici, comme à NYC qui m’a particulièrement attiré et plu, une plus grande disponibilité pour la rencontre que je n’en trouvais, à l’époque, à Paris.

Dans les cas de Tobias et Christoph, ce sont des personnalités, des expériences et des approches musicales complètement différentes. Tobias est probablement plus réfléchi, il conceptualise, il compose et cherche des structures nouvelles dans lesquelles il peut s’exprimer et se projeter. Christoph est beaucoup plus spontané et aime rebondir et jouer sur l’instant. Mais tous les deux aiment aussi remettre en question leurs visions et c’est cela aussi que je trouve intéressant dans ma collaboration avec eux. Le fait d’être sur des champs différents me nourrit musicalement et intellectuellement.

J’ai l’impression que beaucoup de choses sont cloisonnées et je trouve cela évidemment dommage et décevant.

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- A côté de ça, vous travaillez beaucoup aux Etats-Unis, précisément à New-York, avec pas mal d’exilés européens comme Emilie Lesbros ou Pascal Niggenkemper. Est-ce important pour vous de ne pas vous laisser enfermer sur une seule scène, tant géographique que stylistique ?

La vie a fait que je devais partir de France. Il me semblait difficile de me réaliser dans l’Hexagone - et c’est toujours le cas. Mais plus généralement, je ne me sens pas appartenir à une scène particulière ou spécifique, ni en France, ni en Suisse ni à NYC. J’ai l’impression que beaucoup de choses sont cloisonnées et je trouve cela évidemment dommage et décevant. Mes influences, comme beaucoup d’autres musiciens de ma génération, ont été très nombreuses et cela nous permet d’avoir de multiples facettes. Quelque part, j’imagine que nous cherchons tous malgré tout une voix personnelle, à nous démarquer, pour ne pas devenir une sorte de descendance ou une simple continuité des générations précédentes.

Pour ma part j’ai besoin de ces ruptures, stylistiques et géographiques, pour me construire. C’est peut-être une des raisons pour lesquelles je ne souhaite pas appartenir à une scène particulière et avoir une étiquette de musicien « ceci » ou « cela ». Je crois que cela pose parfois problème à certains, d’ailleurs. Le fait de vivre dans différents pays m’a pour sûr permis de pouvoir me détacher et prendre de la distance par rapport aux scènes mais également de m’implanter à ma manière là où je me suis établi.


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- Parmi les premiers disques que vous avez édités, il y a Reflections On An Introspective Path, un solo de violon alto assez radical où vous jouez avec toute l’étendue des possibilités de votre instrument et en portant un soin particulier à la texture du son et aux timbres. Était-ce un besoin de se mettre en danger ?

Je ne pense pas que c’était une volonté liée à la mise en danger à tout prix mais plutôt le désir réel de trouver un langage qui m’était propre. Avant la réalisation de ce disque, j’ai joué pendant près de dix ans en solo. À chaque fois, même si ça évoluait bien sûr, je sentais que j’étais encore cerné par des influences stylistiques, de gens que j’avais écouté et qui m’avaient grandement inspiré et dont pour certain(e)s, j’avais suivi les enseignements.

Il m’a donc fallu pousser les limites et chercher durant plusieurs années différents moyens d’élaborer de nouveaux outils et une nouvelle vision d’aborder l’écoute et la musique. Un livre d’entretiens avec Marcel Duchamp (que je cite à l’intérieur de la pochette du disque) a été un déclic important pour commencer le processus. Il m’a fallu passer par le désapprentissage pour pouvoir créer ce nouveau langage. À un certain moment, il était devenu évident pour moi d’enregistrer ce disque qui a été une première étape. Le solo en soi s’est considérablement développé depuis.

- L’alto est un instrument rare parmi les improvisateurs, c’est un instrument souvent raillé, réputé peu maniable… Qu’est-ce qui vous a attiré ? Le duo de violon alto avec le musicien contemporain Cyprien Busolini est-il, à l’instar des trombonistes, une alliance corporatiste des réprouvés ?

Ce qui m’a attiré au départ c’est le son, évidemment, et ses capacités sonores. J’étais violoniste au départ mais il y avait aussi quelque chose de l’ordre de la psychologie de l’instrument. Je crois que je ne me sentais pas vraiment violoniste, ni dans le timbre ni dans la personnalité. Le violon, dans le quatuor en tout cas, est souvent celui qui a la mélodie, le solo, la lumière… alors que l’alto possède quelque chose de plus ombrageux et discret. On ne le perçoit pas nécessairement, il se fond plus aisément dans la masse sonore mais on s’aperçoit de son absence lorsqu’il disparaît.

Le duo avec Cyprien s’est fait plus par désir d’échanger nos points de vue et nos approches différentes du son et de l’improvisation. Comme il le dit - et je suis d’accord avec lui - « ce qui fait que nous sommes un duo, ce ne sont pas les instruments mais ceux qui en jouent. Alors duo d’alto ou d’autre chose, c’est pareil ! C’est avant tout un duo de musiciens ! »

- En dépit de votre jeune âge, vous dirigez bon nombre d’orchestres, à commencer par le Systematic Distortion Orchestra avec des figures de la jeune avant-garde new-yorkaise comme Ben Gerstein, Joe Moffet ou Sean Ali. Sont-ce des opportunités de voyageurs ou le signe d’une maturité ? Lorsque vous travaillez à des projets plus mélodiques comme le Notebook Large Ensemble, est-ce une manière de ne pas se laisser enfermer ?

Pour le SDO, j’ai joué avec tous les musiciens dans des contextes différents, des ensembles plus réduits. Pour certains, cela fait plus de 10 ans que je les connais. Le SDO s’est monté sur un coup de tête, assez spontanément, et j’ai fait en sorte de nous réunir. J’ai tenu à ce que la musique garde également une spontanéité et une certaine fraîcheur dans sa réalisation. Je suis très reconnaissant envers tous les musiciens pour leur contribution et leur générosité.

Quant au NLE, la démarche était plus réfléchie et donc plus longue. Il y a d’abord eu les esquisses, les bouts de composition. Ensuite une réflexion sur le format et l’instrumentation de l’ensemble puis enfin les personnalités que je souhaitais réunir ! Je trouvais aussi intéressent de travailler et collaborer avec un arrangeur. La rencontre avec Manuel Perovic était, pour la réalisation de cet ensemble, primordiale. La musique du NLE est radicalement différente du SDO mais je n’ai pas pensé ou imaginé ces ensembles en me disant qu’il fallait qu’il soient différents stylistiquement.

J’ai imaginé, projeté dans ma tête, des sons de personnalités spécifiques pour tous mes ensembles, tout en laissant une part de liberté (totale ou limitée) et de surprise aux musicien(ne)s. Le désir véritable à travers ces deux orchestres était juste d’exprimer des musiques qui coexistent en moi. Je dirais que ce que je souhaite, c’est être libre d’exprimer différentes choses, de manières multiples plutôt que de m’évader d’une forme d’enfermement.

Il y a des compromis, ou pas, cela dépend des groupes. Mais je ne crois pas qu’il y ait une école, une chapelle ou quoi que ce soit.

- Comme Carlo Costa , Joachim Badenhorst ou Pascal Niggenkemper pour ne citer qu’eux du fait de votre collaboration ancienne, vous semblez faire partie d’une famille d’improvisateurs qui envisage le son comme un être vivant. Peut-on y voir une école ?

Il est vrai que nous travaillons tous sur cet aspect spécifique - le timbre. Cependant nous avons, je pense, une relation au son et une culture différente. Certes, nous sommes proches et pour certains, nous avons (ils ont) des backgrounds communs. Nous n’avons cependant pas tous les mêmes références. Certains s’inspirent d’autres improvisateurs, d’autres plutôt des arts plastiques, du noise, du rock, de la musique contemporaine ou encore de la musique électro-acoustique ou acousmatique.

Chacun de nous a développé sa palette sonore, son langage propre ainsi que son placement et sa projection. Ce que je trouve intéressant c’est que lorsque l’on travaille ensemble, on vient chacun avec son histoire et l’on construit un discours commun. Il y a des compromis, ou pas, cela dépend des groupes. Mais je ne crois pas qu’il y ait une école, une chapelle ou quoi que ce soit.


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Frantz Loriot © Philippe Pierre

- Cette approche du son, c’est un peu le thème de Natura Morta… Pouvez-vous nous en parler ?

Natura Morta est un trio acoustique (avec le contrebassiste Sean Ali et le batteur Carlo Costa) qui en effet, se concentre sur le travail du timbre et sur la forme. Nous sommes partis principalement de ce l’on ne voulait pas, plutôt que d’une idée très précise au départ. Notre discours musical s’est construit au fur et à mesure des années en élaguant. Nous avons développé des palettes et des matières sonores et nous avons beaucoup discuté essentiellement de comment les mettre en forme et du placement de chacun au sein de la formation. Le jeu à présent n’est plus sur la matière sonore mais plus sur la façon dont nous allons gérer le temps ainsi que la forme. Le challenge est là à présent. Comment ne pas tomber dans la redondance, comment jouer et continuer à nous surprendre à chaque concert.

- Parallèlement à cela, vous menez un travail avec le pianiste Cédric Piromalli sur les Treffpunkt, les points de rencontre entre les improvisateurs. Cela a conduit au récent disque de Der Verboten chez Clean Feed et à des collaborations mondiales. Qu’elle est la finalité de ces convergences ?

L’idée de départ était de monter un quartet fixe. Mais la distance ainsi que les emplois du temps de certains des musiciens ont fait que le projet n’était pas viable dans la durée. Aussi, il y a avait un véritable désir de continuer une collaboration avec Cédric. Or, plutôt que de faire encore un duo, l’idée de réaliser des rencontres autour d’un duo fixe s’est développé. Cela nous permet tout d’abord d’aller à la rencontre de nouvelles personnalités qui sont inscrites dans des domaines musicaux différents, puis d’essayer de construire quelque chose en commun pour un temps donné, le temps du concert mais aussi d’inclure aussi tout ce qu’il y a autour d’une rencontre - la découverte, les surprises, les désaccords, la discussion. Parfois ça marche, parfois pas, mais ce qui importe ici, je crois, c’est d’y accorder une chance et d’essayer.

Der Verboten (avec le saxophoniste Antoine Chessex et le percussionniste Christian Wolfarth) est parti de ce concept, sauf qu’il a pu se faire grâce au précieux soutien du festival Météo de Mulhouse, qui m’a accordé une résidence de création. Pour l’occasion, nous avons travaillé sur la relation à l’espace, la diffusion et les dynamiques du son, de l’acoustique à l’amplifié.

- Comment s’est faite cette rencontre avec Piromalli ? A priori son univers monkien paraît assez éloigné du vôtre…

Je connais Cédric depuis le début des années 2000. À l’époque, il jouait beaucoup au sein du trio Triade (avec Sébastien Boisseau et Nicolas Larmignat). J’ai découvert sa musique sur disque chez des amis communs puis j’allais en ces temps traîner un peu du côté de Tours. Je les ai donc entendus en live. On s’est véritablement rencontré grâce au projet Mop Meuchiine du guitariste Pascal Maupeu - il avait arrangé des morceaux de Robert Wyatt pour un septet. C’était vraiment un très beau groupe. On s’est recroisés plus tard à NY ; on a parlé de faire quelque chose ensemble et c’est en rencontrant le saxophoniste finlandais Mikko Innanen, que l’on connaissait tous les deux, qu’il a souhaité nous réunir et nous a poussés à former le premier Treffpunkt.

Pour moi, Cédric est un incroyable musicien qui possède plusieurs cordes à son arc. Il peut tout aussi bien jouer le jazz dans le pur respect de la tradition, ou en l’éclatant. Il est aussi un incroyable improvisateur, un chercheur de son avec un sens analytique très juste, ou auquel en tout cas je suis sensible. Il possède une très bonne connaissance des musiques que l’on pratique et est aussi curieux des autres formes artistiques. Il semble prêt à tenter de nouvelles expériences et nous avons aussi des questionnements (musicaux, philosophiques etc.) et des analyses des choses en commun.


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- Quels sont les choses à venir et les envies de Frantz Loriot ?

Nous venons de finir la réalisation de notre premier disque avec le duo que je forme avec Christian Wolfarth. Nous en sommes extrêmement contents et cela devrait sortir d’ici quelques mois, si tout va bien, sur le label Smeraldina-rima.
Je réfléchis à un nouveau travail en solo… et je cherche de nouveaux sujets.
On m’offre une résidence pour décembre 2018 au club le Moods à Zurich où je dois réaliser trois nouvelles créations (un nouveau programme avec le NLE, un quartet international avec Carl Ludwig Hübsch, Carlo Costa et Raphael Loher, entre autres).

Je vais également travailler et collaborer sur des projets liés au théâtre de rue mais aussi à des performances et puis comme toujours, quelques tournées à venir avec des groupes déjà existants comme Natura Morta, Baloni, der Verboten, le duo avec Erb plus un violoncelliste japonais, Morishige Yasumune

Ces derniers temps ont été très productifs et maintenant j’ai surtout envie de prendre un peu de recul et de temps pour la réflexion. Je voudrais approfondir et développer des thématiques autour du silence et de l’espace, de l’amplification…
Des idées, il y en a plein mais je veux prendre le temps de les réaliser convenablement.