Scènes

« A Cole Porter Tribute »

Maria Laura Baccarini rend un hommage peu conventionnel à Cole Porter dans une relecture signée Régis Huby au Studio de l’Ermitage (Paris). C’était en juin 2009.


Cole Porter, ce curieux playboy qui servit dans la Légion étrangère et signa - paroles et musique - une kyrielle de standards mondialement connus, est l’un des auteurs les plus prolifiques et les plus repris. Difficile d’en faire quelque chose de neuf et d’excitant. C’est pourtant le pari réussi de Régis Huby et Maria Laura Baccarini.

Si vous vous attendiez à de suaves reprises de « Night and Day » et de « Love for Sale » inspirées par Sarah, Ella et Dinah ; si la mention d’un violon vous évoque les crémeuses nappes d’un orchestre para-symphonique, vous avez dû être un rien désarçonné aux premières minutes du concert.

Un quintet de jazz à l’instrumentation peu orthodoxe (si tant est qu’il existe une orthodoxie en la matière) : violon, guitare, contrebasse et guitare basse, batterie, clarinettes. Une chanteuse dont la présence scénique et la pose de voix, dès les premières secondes, révèlent un net penchant pour la comédie musicale façon Broadway. Pas de satin ni de paillette, pas de mise en scène tapageuse, juste un haut tabouret de bar sur l’avant-scène.

D’abord vous entendez du vent, des vagues. Puis un violon que l’on joue comme s’il s’agissait d’une guitare, puis la rythmique entre. Cela sonne pop, rock un peu, et c’est… « I Got You Under My Skin ». Vous reconnaissez la mélodie, les paroles. Cela n’a pas changé, et pourtant tout a changé autour.

Vous voguez docilement jusqu’au morceau suivant : riffs minimalistes, chants d’oiseaux, une rythmique presque africaine, un petit côté « rock symphonique », et voici « I Get a Kick Out of You ».

A ce stade, vous ne comprenez pas bien comment ça marche, mais ça marche, c’est sûr.


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Maria Laura Baccarini © Hélène Collon

Trop de musiciens, quand ils jouent avec une chanteuse, le font avec les pieds en dedans, les épaules en dedans ; ils jouent en dedans, bref, ils s’efforcent de gommer toute aspérité. Comme si les chanteuses n’étaient pas tout à fait des musiciennes au niveau des autres.

Régis Huby n’est pas de ceux-là : dans ses arrangements comme sur scène, il ne cherche pas à « ménager » Maria Laura Baccarini ; il la traite en égale, en musicienne capable de se mettre en danger pour faire naître la surprise et le plaisir de jouer. La voix bien timbrée, à peine voilée, fait parfois penser à Barbra Streisand (en plus juste) ; à nu mais pas seule, elle chante-parle les paroles de « What is This Thing Called Love » sur une sorte de tango nuevo entre Lewis Furey et Tom Waits ; à l’unisson, Roland Pinsard (clarinette) et Olivier Benoît (guitare) dessinent une mélodie singulière que Régis Huby (violon) et Guillaume Séguron (contrebasse) tranchent à grands coups d’archet ; et là, vous avez saisi, enfin, presque.

Une rythmique de rock up tempo propulsée par Eric Echampard (batterie) introduit « Just One of Those Things » et un ostinato de violon confirme votre intuition : le « système Huby » consiste à décortiquer le thème jusqu’à n’en plus laisser que la carcasse : les mots, la mélodie. A cela il ne touche pas, ou très peu ; tout au plus change-t-il une altération. Sur cette base, l’arrangeur-dérangeur greffe une ou deux mélodies minimales qui reviennent sous forme de riffs ou de leitmotiv. La rythmique est déterminée par ces mélodies annexes, donc indépendamment de la composition originale, et en avant la musique. Le plus fort, c’est que ça n’est pas lourdaud pour deux sous. C’est même plus digeste que bien des hommages estampillés jazz bon teint.

« Everytime We Say Goodbye », « My Heart Belongs to Daddy » et les insubmersibles « Night and Day », « Love For Sale »… tout cela subit la même cure de drainage ; les thèmes en sortent comme lavés de trop de scories et retrouvent leur force incisive, leurs sous-entendus, leur charge érotique. Ce qui en résulte, c’est un spectacle, un vrai, qui devrait plaire aussi bien aux amateurs de musicals qu’aux fous de jazz contemporain. Grand écart ? Non : du beau travail, c’est tout.