Chronique

Gábor Gadó Quartet with Dave Liebman

Ungrund

Gábor Gadó (g), Matthieu Donarier (ts), Dave Liebman (ts, ss), Sébastien Boisseau (b), Joe Quitzke (dms)

Label / Distribution : BMC Records UVM Distribution

Depuis trois ans et la sortie de Lung-Gom-Pa, on se languissait de Gábor Gadó. Les nouvelles qui nous en parviennent aujourd’hui avec Ungrund datent un peu, mais elles sont rassurantes. Enregistré en janvier 2011 au Müpa de Budapest, ce concert signe les retrouvailles du guitariste avec son fameux « quartet français », qui popularisa le label Budapest Music Center auprès des amateurs de jazz de l’Hexagone. Depuis plus de dix ans, Gadó emmène ses comparses au cœur d’un univers très personnel. Depuis toujours, il leur propose une musique contemporaine complexe croisée avec un groove irascible : sa roborative rythmique (le contrebassiste Sébastien Boisseau et le fidèle Joe Quitzke), indispensable à l’alchimie de l’ensemble, fait ici des miracles.

Habitué à inviter des concitoyens comme sur Modern Dances For The Advanced In Age, où le quartet devenait sextet, ou encore sur Byzantinum, Gadó s’adjoint ici soufflant supplémentaire, américain cette fois : aux côtés d’un Matthieu Donarier impeccable, Dave Liebman vient se fondre le temps d’un soir à cet orchestre très soudé. Dès « Friends Play », une reprise d’Unknown Kingdom, on constate que la greffe prend. Après une introduction mordante signée Quitzke, l’équilibre entre les deux saxophones se révèle immédiat. Le timbre chaleureux de Liebman offre un contrepoint parfait à la rocaille de Donarier, qui lui-même s’accroche au phrasé lumineux de Gadó. L’intelligence de l’Américain est de rester en retrait quand le quartet offre un visage compact, pour profiter d’une certaine liberté dans les larges espaces ménagés par le guitariste : sur « Sanctus » il laisse ses hôtes s’engager dans une discussion collective et nostalgique où Donarier et Gadó rivalisent de douceur, mais se saisit pleinement de l’agitation tellurique du bien nommé « Weltraum » et de ses harmonies fragiles.

Le jeu de Gábor Gadó reste sans excès, sans bavardages ; que ce soit sur ses propres compositions ou sur la « Pavane pour une infante défunte » de Ravel, il impose une ligne claire et précise. Sa musique, toujours aussi influencée par le mysticisme et la philosophie, se marie admirablement à la doctrine de l’« Ungrund » (empruntée au mystique allemand Jakob Boehme), et sa notion d’espace créateur issu du néant. Il semble maîtriser chaque détail, hypothèse corroborée par « Eternal Recurrence » - cet éternel retour est la pièce maîtresse du disque. Le travail sur le temps et l’espace qui caractérise la musique de Gadó - et qui trouvait son expression la plus radicale dans Lung-Gom-Pa - est ici décliné pour un quintet de jazz plus classique. La contrebasse très sèche de Boisseau ouvre un morceau que Quitzke portera jusqu’à son mouvement final par une envolée semblable. Entre eux deux, les motifs répétitifs de la guitare poussent les saxophonistes à se jouer de la masse de silence, annonçant les ruptures de l’orchestre. Ungrund nous fait désormais espérer deux choses : qu’il ne s’agisse pas du dernier album de ce quartet, mais surtout, que surtout le guitariste hongrois ne reste pas trois ans de plus sans se manifester…