Portrait

Gabrielle Koehlhoeffer, auto-portrait

Les résonances premières d’une contrebasse enchantée…


Les résonances premières d’une contrebasse enchantée…

Elle a vingt-quatre ans. Le sourire sérieux, les yeux qui observent le monde avec attention. Gabrielle Koehlhoeffer – appelons-la, pour le moment, « Gabrielle K. » - est contrebassiste. Elle jouait cet été au festival de Radio France et Montpellier-Languedoc-Roussillon avec Joël Allouche et Airelle Besson. Et un peu plus tard, avec le même batteur, dans le trio du pianiste Jean-Pierre Mas de retour dans sa Catalogne natale. C’était au pied des Albères, à Saint-Génis des Fontaines. Vous entendez cette jeune femme jouer avec une sorte de passion contenue mais soutenue, et vous vous dites aussitôt : « Quelle magnifique musicienne ! D’où vient cette magie ? D’où vient Gabrielle K ? » Elle le raconte elle-même, avec des mots à l’image de ses notes : simples, clairs, mais uniques, personnels.


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Gabrielle Koehlhoeffer © Frank Bigotte

« J’ai débuté au Conservatoire de Montpellier, en classe de piano, en suivant les cours de Dominique Leguern. J’aimais le piano mais c’était un peu trop solitaire pour moi : à mon niveau, nous n’avions que les cours individuels ; or mes amis qui faisaient, par exemple, du violon, avaient la possibilité de jouer avec d’autres instruments, ou l’orchestre… ça me faisait envie ! Tout en continuant, j’en cherchais donc un autre. Je suis tombée amoureuse du son de la contrebasse un peu avant l’âge de dix ans en écoutant l’orchestre de Montpellier : cinq contrebasses qui faisaient quelques « pizz » ensemble… c’était magnifique, indispensable ! Malheureusement, ma mère n’était pas très emballée par cette idée (organiste et claveciniste, elle voulait que je fasse de la viole de gambe ou du violoncelle) ; peut être pensait-elle que c’était un coup de tête… Bref, j’ai insisté plusieurs mois et heureusement, elle a changé d’avis ! Et voilà que je rentre dans la classe de Jean Ané au conservatoire de Béziers. C’est un cursus classique mais j’y prends beaucoup de plaisir et je progresse rapidement. Et là, enfin des pièces accompagnées au piano, l’orchestre tout entier - je suis heureuse !

Je fais des stages (mon premier, grandiose, à Capbreton) et je fais aussi des concours nationaux de « mini-basses ». En musique classique, je ne suis pas la meilleure, c’est sûr… Mais j’aime y participer.
En 2004, le concours impose une pièce issue d’un libre paru aux éditions Aebersold, The Bass Tradition, de Todd Coolman. Je n’ai jamais écouté ni joué de jazz de ma vie, mais je prépare le morceau. (« Blues for Basie »…) Et là c’est la révélation. Cela me plaît énormément. Le jour du concours, stupeur : une sorte de boycott car prétendument, « personne n’a pu se procurer la partition ». Je suis la seule à jouer ce morceau imposé ! Et je crois que ça a marché car le jury m’a attribué le prix « spécial jazz ». À ce moment-là, je décide de m’inscrire dans la classe du pianiste Christian Lavigne au conservatoire de Béziers. C’est donc lui qui m’initie au jazz. J’avais 15 ans, et depuis ce jour je n’ai plus jamais arrêté.

Après la classe de Christian Lavigne, j’intègre l’atelier de perfectionnement de François Théberge, Pierre De Bethmann, Peter Giron et Stéphane Fouché au CRR de Montpellier. Mais l’atelier s’arrête et laisse place à la classe de Serge Lazarevitch. Quatre années intenses ! J’y obtiens le DEM en 2012. 
J’ai aussi participé plusieurs fois au stage de Jazz in Marciac avec Karl Jannuska, Eric Barret, Nicolas Thys, Airelle Besson, Claudia Solal, Tonton Salut, Laurent Cugny, Benjamin Moussay, et plusieurs master-classes incroyables avec les musiciens de Wynton Marsalis (Carlos Henriquez, Ali Jackson), Kenny Barron, James Cammack… En 2011, je remporte d’ailleurs le prix « Marion Bourgine », attribué par les professeurs à un stagiaire faisant preuve de qualités à la fois musicales et humaines. J’ai participé, la même année, à un tremplin jeunes talents (« Thalie’s Moon Zick » ) avec un quintet d’amis du conservatoire. Surprise, on le remporte ! Malheureusement le groupe a un peu de mal à continuer d’exister…

Ensuite, j’ai eu la chance d’être contactée par Joël Allouche ; après quelques sessions, il m’a permis de jouer avec beaucoup de gens, ainsi que dans son quintet avec Airelle Besson, Rémi Ploton, Pierre-Olivier Govin, sur de belles scènes : Jeudis en musique de la Faculté de Montpellier, Jazz à Junas, Festival Radio France de Montpellier et, à l’automne à Jazz sur son 31 (Toulouse). Mais je joue aussi en trio avec, notamment, Gérard Pansanel, Serge Lazarévich, Vittorio Silvestri, François Jeanneau, Mike Garson (pianiste de David Bowie) et, bien sûr avec Jean-Pierre Mas… Récemment - quelle chance ! - j’ai intégré le quartet européen du flûtiste hollandais Jeroen Pek, où je remplace James Cammack ! Tout un symbole, car côté aspirations, c’est Ahmad Jamal qui est en tête ! Le contrebassiste qui m’a marquée à mes débuts c’est Charles Mingus ; aujourd’hui, sûrement grâce à Serge, je pourrais citer Dave Holland. J’aime beaucoup la musique du monde aussi, Avishai Cohen est vraiment super… En France, sans hésiter, Henri Texier. La nouvelle génération me fascine aussi - Aaron Parks, par exemple. J’aimais beaucoup EST, et maintenant Tigran Hamasyan (décidément, beaucoup de pianistes !). Mes projets : rencontrer le plus de monde possible, jouer avec des gens différents, plusieurs jazz, essayer… et voir ! J’ai quand même dans un coin de la tête un projet plus personnel, un mélange de musique traditionnelle malgache (je suis en partie originaire de Madagascar) et de jazz… »


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Gabrielle Koehlhoeffer © Frank Bigotte

Voilà donc quelques-uns des « mystères » de Gabrielle K. et de sa musique déjà si forte, saisissante, les résonances premières de sa contrebasse. Il est rassurant de constater que le jazz peut encore donner tant de bonheur aujourd’hui aux musiciens et à ceux qui partagent un instant leurs talents. Gabrielle Koehlhoeffer commence à peine à surprendre et émerveiller ceux qui l’écoutent. C’est pour cela que, dans quelque temps, pour Citizen Jazz, Denis Desassis poussera plus loin la découverte en interrogeant la jeune musicienne.