Entretien

Gérard de Haro

Parmi tous les ingénieurs du son qui ont marqué de leur empreinte le jazz hexagonal contemporain, Gérard de Haro, aux commandes du studio La Buissonne, représente une figure centrale. Entretien avec un héros très discret, à propos du MegaOctet et de son travail en général.

Photo © Ch. Charpenel

Parmi tous les ingénieurs du son qui ont marqué de leur empreinte le jazz hexagonal contemporain, Gérard de Haro représente une figure centrale. Aux commandes de son studio, « La Buissonne », à Pernes-Les-Fontaines, il fait partie du club très fermé des producteurs dont la marque de fabrique est bien reconnaissable. Réputé notamment pour son écoute du piano et son talent pour en transcender la restitution, il a vu venir à lui de nombreux musiciens désireux de lui confier leur musique. Bill Carrothers, Stephan Oliva, Marc Copland, Jean-Christophe Cholet mais aussi Jean-Marc Foltz, Vincent Courtois ou Claude Tchamitchian, entre autres, composent l’univers de Gérard de Haro, qui est aussi un univers de fidélité. Parmi les habitués, Andy Emler occupe une place privilégiée. Entretien rare avec un héros très discret, à propos du MegaOctet et de son travail en général.

Comment s’est passée votre rencontre avec Andy Emler ?

J’avais vu Andy sur scène à plusieurs occasions, bien sûr, et, secrètement, j’avais très envie de le rencontrer et de travailler avec lui un jour ou l’autre. Puis, comme il faisait une master-class non loin de nos studios, il a eu le désir de visiter La Buissonne. J’ai souvenir d’un échange simple et sincère, qui fut le début d’une grande amitié.

Comment travaille-t-on le son d’un groupe comme le MegaOctet ?

A vrai dire, on travaille le son comme pour tous les groupes qui viennent à La Buissonne. Simplement, avec le temps, on se connaît tous mieux, on sait vers quoi il faut aller. Mais avec toujours une grande part de découverte, car il n’y a pas de « déjà vu » en prise de son. Certes, il y a l’expérience ; mais le son d’un instrument, d’un musicien, d’un groupe change tous les jours, malgré son identité propre. C’est d’ailleurs ce qui rend notre quotidien si passionnant.

En ce qui concerne le MegaOctet, c’est une machine très humaine, très tendre, composée de puissantes individualités qui sont toutes au service du groupe. En général, le MegaOctet enregistre en deux jours, puis mixe en deux jours aussi, un peu plus tard. C’est court, mais c’est comme cela que l’orchestre livre son nectar ! A nous, à La Buissonne, d’être en forme et opérationnels. Nous connaissons bien le lieu, nos outils et le groupe… En général, le son est là dès les premières notes.

Qu’est-ce qui a évolué dans le son du MegaOctet en vingt ans ?

Il est évident que par rapport aux premiers line-up, depuis la disparition des synthés, il y a une place plus viscérale, plus organique dans le son de l’orchestre. J’ai le sentiment que la finesse et la richesse dans l’écriture d’Andy sont sans cesse croissantes et magnifiées par l’équipe.


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Gérard de Haro © Ch. Charpenel

On compare souvent le MegaOctet à un pack de rugby dont Andy serait le demi de mêlée… Et vous, vous êtes le demi d’ouverture ?

Je ne connais pas assez ce sport pour rebondir sur l’analogie mais pour résumer, disons que je sens une réelle équipe. Servir un tel orchestre révèle l’existence d’un état de grâce dans notre mission d’ingénieurs du son. L’aventure est très enrichissante. Ce sont ces séances-là qui nous aident à oublier à quel point il est difficile de gérer une société en France.

Quel est votre souvenir le plus fort avec le MegaOctet en studio ?

Je n’ai pas de souvenir particulier. Simplement un agréable sentiment d’accomplissement à la fin de chaque aventure. Ce que certains oublient, c’est l’importance de vivre pleinement l’instant de l’enregistrement. Souvent on pense à l’objet fini ; or il ne faudrait pas négliger les moments de création qu’on vit pendant deux ou trois jours. Ces instants-là aussi comptent dans une vie. Il n’y a pas que l’objet qui reste mais aussi ces souvenirs, et ce qu’on apprend tous ensemble.


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Gérard de Haro © Ch. Charpenel

Au moment d’enregistrer le disque Sad and Beautiful, par le trio E,T,E, qui forme la base rythmique du Mega, quelle approche avez-vous adoptée ? La même qu’avec le MegaOctet ?

Non, évidemment ; on y pense, mais chacun de ces trois musiciens a aussi enregistré à La Buissonne dans d’autres contextes. Claude Tchamitchian me disait récemment qu’il avait enregistré environ une quarantaine de disques ici. Eric Echampard a également usé quelques baguettes chez nous. Non, dans ces cas-là, c’est cette entité et elle seule qui compte.

Vous avez aussi réalisé le saisissant For Better Times, d’Andy Emler, sur votre propre label La Buissonne. Comment capte-t-on en solo un pianiste qui a l’habitude du grand format ?

Ce solo est aussi un grand format de piano, un bijou d’écriture où je retrouve tout ce qui fait Andy. Dans ce cas précis il a écrit pour un orchestre de pianos, et le résultat est fascinant. Nous avons, avec Nicolas Baillard, mon fidèle compagnon à La Buissonne, écouté et pris en compte tous les souhaits du compositeur. Cette musique est un chant d’espoir comme on peut s’en rendre compte en écoutant ce qu’il dit à la fin du disque, qui est un immense voyage à la fois spirituel et pianistique.

Outre Andy, vous avez enregistré de nombreux pianistes, comme Stephan Oliva, Bill Carrothers, ou plus récemment Bruno Ruder… Comment capte-t-on leurs univers respectifs ?

J’essaie simplement de respecter leurs intentions, de partager et emprunter les chemins qu’ils suggèrent. Ensuite entre en jeu l’alchimie du musicien, de mon ami d’exception Alain Massonneau, préparateur et accordeur de pianos depuis vingt ans, de nos bons vieux micros, et de ce lieu, chargé des vibrations de vingt-six années de séances.


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Gérard de Haro © Ch. Charpenel

Justement, après tout ce temps et les dix ans d’existence du label La Buissonne, peut-on dire qu’il y a un son de Haro ?

C’est aux musiciens et aux auditeurs de le dire. Peut-être, oui… Son, passion ? Toujours est il que je viens tous les jours au studio avec la même envie qu’il y a vingt-cinq ans ! Je pense même que ce désir est croissant. On peut dire que La Buissonne est un rêve de jeunesse qui dure. J’ai le sentiment que mon équipe « buissonnière » vit les choses comme cela aussi bien dans les bureaux qu’en régie.

Ce qui compte pour nous, c’est de rendre tous ces musiciens et producteurs heureux, et de partager ces instants de création privilégiés. Le label, c’était un peu la suite logique. À force de nous mettre au service de tous ces labels, il était naturel que le nôtre voie le jour. C’est un gigantesque terrain d’exploration. Une démarche qui prend et donne beaucoup d’énergie. En tout cas, une aventure sans pareille grâce à Andy et tous les autres - tous ceux qui nous font confiance…