Chronique

Graewe, Reijseger, Hemingway

Kammern I-V

Georg Graewe (p), Ernst Reijseger (cello), Gerry Hemingway (dm)

Label / Distribution : Auricle Records

Il faut un bel effort d’imagination aujourd’hui pour réinventer la formule désormais canonique piano-basse-batterie. Il y a de tels trios très réussis. Cette formation en fait partie.

Certes il y a un piano, semble-t-il non préparé. Mais la basse n’en est pas une : il s’agit d’un violoncelle, joué de façon peu académique de surcroît. Quant à la batterie, elle est parfois délaissée pour une autre percussion, le marimba.

Toutes les pièces ont pour nom « Kammern » (Chambres).
La première est faite d’un entrelacs de voix mélodiques (oui, le marimba). Ici, comme dans le reste de l’album, l’influence, les couleurs du jazz sont ici lointaines, du moins au début. L’atmosphère plus proche de certaines musiques contemporaines. Mais il s’agit d’improvisations, d’interactions, de plaisir de jouer ensemble d’artistes assez virtuoses. Une musique inclassable ? Pas tout à fait. Certaines phases sont élégiaques mais ça ne dure pas. Les touches du piano se font percussives, la batterie revient, le violoncelle trouve des sonorités étranges, des bruissements, avant de rendre visite à une basse jazzy, mais free.

Ernst Reijseger est en fait un véritable feu follet.
C’est d’ailleurs lui qui ouvre la deuxième pièce, à coups d’archet rageurs, joueurs. Le piano et la batterie entrent dans cette danse fracassée pour des virevoltes qui font tourner la tête. L’inventivité de la batterie répond à merveille aux agaceries du violoncelle, le jeu du piano se faisant tout de brisures.

Des plaintes encore à l’archet qui viennent tutoyer les suraigus, une atmosphère lourde au piano sur la troisième pièce. Quand l’archet plonge dans les graves, le piano en fait autant dans une frénésie de notes, et Gerry Hemingway lâche des frappes mates sur les peaux ; le trio alors nous ensorcelle.
Une accalmie, le marimba revient, et le violoncelle devient percussion, du bois, des cordes. Le piano prend alors des couleurs de marimba. On ne sait plus où donner des oreilles. Cette pièce donne le tournis. L’accalmie à nouveau, un piano qui nous titille l’âme, des baguettes qui posent quelques frappes, des cordes qui claquent avec vélocité, en syncopes. Puis une forme de jazz fiévreux se développe, piano-basse-batterie. Ils savent aussi faire ça, excellemment.

Une fois de plus, c’est l’archet qui nous invite dans un tourbillon obsessionnel. Quelques ponctuations isolées au marimba, puis des friselis. Des notes amples au piano pour ouvrir une phase plus élégiaque du trio, d’une belle délicatesse. Cette Kammer IV est pure folie, en particulier avec un véritable festival des percussions, à perdre haleine, et un tourbillon final en compagnie des deux autres.
La Kammer V est tout aussi impressionnante avec cette jungle mécanique en ouverture, puis le piano de Georg Graewe est comme déboussolé, accompagné de crépitements insensés aux cordes et aux baguettes.

Cette belle histoire se déroule sur près d’une heure. Ernst Reijseger est ici un geyser d’initiatives, de surprises, de sonorités. Il se place en pivot du trio. Georg Graewe sait trouver les couleurs sensibles, les résonances émotionnelles, les percussions aussi qui brouillent l’écoute. Ce que Gerry Hemingway fait aussi bien en changeant d’instrument, devenant mélodiste. Il n’est pas dans l’envahissement mais dans les caresses, les brumes affectives, les chocs espacés, les ruissellements, les crépitements, l’impermanence.
Ces trois-là nous offrent une danse infernale, des entrelacs de virevoltes, des surprises en embuscade, un jeu de chacun à l’affût des autres.

L’album a été enregistré en 2009 mais n’a été publié que récemment. Pas d’extrait en ligne ni de possibilité de téléchargement numérique. C’est l’occasion de prendre rendez-vous avec votre disquaire. En parallèle, il est possible de voir divers extraits de concerts de ce trio, dont un postérieur. Il date de 2014 et s’est tenu au Jazz Atelier de Vienne.

Le disque est uniquement vendu en édition limitée, fait main, sur le site de Gerry Hemingway

par Guy Sitruk // Publié le 14 juin 2020
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