Chronique

Grencsó Open Collective with Lewis Jordan

Homespun in Black and White

Lewis Jordan (as, voc), Istvan Grencso (ts, afl), Hans Van Vliet (tb, tp), Albert Markos (cello), Erno Hock (b), Gyorgy Jeszenszky (dm, perc), Hunor G. Szabo (dm)

Label / Distribution : BMC Records UVM Distribution

« Tricoté main en blanc et noir », ainsi pourrait se traduire le titre - on ne peut plus explicite - de cette rencontre entre deux saxophonistes, Lewis Jordan et Istvan Grencso, d’un côté le poète insoumis de la côte Ouest des Etats-Unis, fondateur de United Front et collaborateur d’A. Braxton ou de Cecil Taylor, et de l’autre une des figures historiques du free-jazz hongrois naissant. Fondateur de l’Open Collective en 1984, Grencso est un musicien investi dès la fin des années 70 dans toutes sortes de productions musicales allant du rock alternatif au jazz et aux musiques improvisées, en passant par les cordes profondes des traditions hongroises de Kodaly.

Depuis 1993 et leur première rencontre au festival « Mediawave » de Gyor, Jordan et Grencso avaient envie de sceller leur amitié par une improvisation posée comme préalable à une création robuste et implacable, taillée pour des musiciens rompus à la scène et à une musique directe et dense, allant chercher le groove vibrant jusqu’au fin fond du violoncelle… Une musique qui s’appuie sur des dialogues multiples et entrelacés. C’est ainsi que des conversations particulières s’instillent entre les dissonances du jeune violoncelliste Albert Markos et le ténor de Grencso, entre le trombone ou la trompette du Néerlandais Hans Van Vliet et la rigueur métronomique de la contrebasse d’Erno Hock ou encore entre le percussionniste Gyorgy Jeszenszky et le batteur Hunor Szabo, qui permet aux soufflants de s’appuyer sur une rythmique roborative pour donner une dimension physique à l’improvisation. Au sein de cette unité, Lewis Jordan n’est pas seulement remarquable de finesse au saxophone alto, comme dans le magnifique soliloque d’« In Other Tongue » où les slaps forment une mélodie fragile ; il est également remarquable par ses ses slams lyriques et emportés.

Le premier morceau de Homespun in Black and White, « Taking Wing » donne la température d’un disque qui prend ses racines chez Ornette Coleman ou Roland Kirk de manière assumée, voire revendiquée (le slam exalté en hommage au Rahsaan ou la belle reprise de « Lonely Woman », qui laisse les deux sax comme en apesanteur au-dessus d’un tapis rythmique avant un solo onirique d’Albert Markos. Ce violoncelliste fait beaucoup, tant à l’archet qu’en digressions bruitistes, pour la cohérence de l’album, dont le morceau de bravoure reste « Ripsz-Ropsz ». Grâce à ce morceau signé Van Vliet, entre ostinatos collectifs boutefeux et valse légère, Jordan peut rendre hommage à la virulence de la scène et finir par convoquer le blues pour une apothéose ardent et heurtée.

Un disque réjouissant, tricoté sans patron défini, où chaque maille bien serrée soutient l’autre pour une friction d’avant-gardes loin du prêt-à-porter…