Entretien

Guillaume Saint-James

Deux ans après Polis, la ville s’est agrandie, avec le concours d’un orchestre symphonique : voici Megapolis.

En 2012, Guillaume Saint-James et son Jazzarium nous avaient régalés avec Polis. En deux ans, la ville s’est agrandie, avec le concours d’un orchestre symphonique, excusez du peu ! Voici donc Megapolis (Yolk-Records, 2014). Guillaume Saint-James a bien voulu évoquer cette aventure pour Citizen Jazz.

- Rappelez-nous la naissance de Polis.

- Je ne sais pas écrire de musique qui ne soit pas thématique, je n’en vois pas l’intérêt. Après Météo Songs (2009) qui traitait de la nature, des phénomènes climatiques ou atmosphériques et de leurs rapports avec l’homme, j’ai cherché un nouveau thème qui n’ait pas été traité - ou peu. Mes recherches m’ont prouvé que la ville avait inspiré beaucoup de titres isolés, mais une seule œuvre complète, sauf erreur : Die Tote Stadt (La ville morte), un opéra en trois actes d’Erich Wolfgang Korngold créé en 1920. J’avais donc tout loisir de choisir ce thème, d’autant que ce qui m’intéressait dans la ville, c’était son aspect humain.

- Comment avez-vous procédé concrètement ?

- Une fois le thème arrêté, je me suis lancé, un peu comme un peintre qui entreprend une série. Je me suis construit une ville imaginaire dont chaque quartier représenterait un des huit mouvements de l’œuvre.

- C’est donc une œuvre-concept ?

- Oui, le mot ne me fait pas peur. Ce n’est pas un gros mot, pour moi ! Je me suis donc attaché à construire l’architecture générale de ma ville, puis j’ai commencé à écrire la musique pour mes amis habituels de Jazzarium (Didier Ithursarry, Christophe Lavergne, Jean-Louis Pommier, Jérôme Seguin et Geoffroy Tamisier). Une fois la maquette enregistrée, je suis allé voir Yann Martin de Plus Loin Music. Sans surprise, il s’est comporté comme le grand producteur artistique qu’il est. « Ta musique me plaît, m’a-t-il dit, mais elle n’est pas produite. Il te manque un moteur ! ». Il m’a conseillé de rencontrer Emmanuel Bex et je lui en suis reconnaissant, car son apport a été décisif. Nous avons ensuite enregistré en une semaine, dans les conditions du direct, en bénéficiant du grand professionnalisme de Pierre Bianchi. L’album n’a peut-être pas eu la carrière escomptée car il est sorti dans une période difficile pour le label.


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Guillaume Saint-James Photo J.-F. Picaut

- Comment êtes-vous passé du sextet à l’orchestre symphonique ?

- Il y a fallu l’intervention de plusieurs bons génies. Ce fut d’abord Christopher Bayton, qui était alors directeur de l’Orchestre de Bretagne. Il m’a sollicité pour un projet de collaboration avec l’orchestre et je lui ai proposé Polis comme base de départ, ce qu’il a accepté. Intervient ensuite Xavier Lejeune, merveilleux directeur de l’Estran à Guidel (56). Il nous a accueillis, avec l’orchestre, en résidence chez lui. Et c’est dans sa belle salle que nous avons créé Megapolis, le 4 mai 2012.

- Vous ne parlez pas du chef ?

- J’allais y venir, car c’est la pièce maîtresse dans une telle aventure. Conscient de l’enjeu, j’avais consulté plusieurs personnes. C’est finalement mon ami tubiste François Thuillier qui m’a aiguillé sur la piste de Didier Benetti. Compositeur, timbalier soliste de l’Orchestre National de France et chef d’orchestre, il s’est presque fait une spécialité de la fusion des genres. Parfaitement accepté par l’Orchestre symphonique de Bretagne, il est la clef de voûte de Megapolis. Ses qualités de rythmicien et son goût pour les œuvres hautes en couleurs en font un passeur admirable.

- Mais cette composition, c’est aussi un défi pour vous.

- Oui, mais j’ai décidé de l’aborder avec le plus d’humilité possible. Je suis foncièrement hostile à toutes les querelles de chapelles ou d’écoles. Pour moi, la musique est plurielle. Je me suis donc bien gardé d’aller bousculer les musiciens de l’orchestre en les embarquant dans des chemins où ils auraient pu se sentir en difficulté. Je pense à un certain traitement du rythme, à la pulsation propre au jazz. J’ai donc essayé d’exploiter au maximum leurs très grandes qualités expressives pour les unir au sextet.

- Mais on n’en est pas encore à l’enregistrement de la nouvelle œuvre.

- C’est là qu’intervient le dernier bon génie de l’histoire. Il a les traits de Marc Feldman qui a succédé à Christopher Bayton comme administrateur général de l’orchestre. Dès qu’il a entendu Megapolis, il a suggéré d’enregistrer l’œuvre. Il a pris la décision qui conditionnait l’ensemble : mettre l’orchestre à disposition. J’ai alors décidé d’en être le producteur pour Yolk, qui est à la fois un label et un collectif de jazz, fondé en 1999 à Nantes par Alban Darche, Jean-Louis Pommier et Sébastien Boisseau. C’est également une plate-forme de création dédiée au jazz. Et bien sûr, Pierre Bianchi a, une fois de plus, embarqué avec nous.

- C’est une belle aventure !

- Oui, d’autant qu’elle se poursuit, après la soirée de lancement du disque dans la belle salle du Centre culturel Jacques Duhamel à Vitré (35), lors du sympathique festival de jazz de cette ville. L’orchestre Victor Hugo de Franche-Comté vient de commander l’œuvre sous la direction de Jean-François Verdier. Nous répéterons et créerons à nouveau Mégapolis à Besancon du 15 au 21 mai 2015.

- Je voulais aussi parler de la poursuite de votre compagnonnage avec l’Orchestre symphonique de Bretagne…

- C’est encore une initiative de Marc Feldman. L’an dernier, il a eu l’idée de me faire rencontrer Chris Brubeck, fils du regretté Dave. C’était faire preuve de beaucoup de flair car le contact a tout de suite été excellent, au point que nous allons créer prochainement à Rennes, avec l’orchestre symphonique, une œuvre commune, Brothers in Arts, en hommage à nos pères respectifs, qui ont connu tous les deux la tragédie du débarquement de juin 1944 en Normandie. Cette œuvre commémorative sera créée les 12 et 13 juin prochains au Théâtre national de Bretagne. Mais c’est déjà une autre histoire…