Entretien

Guy Le Querrec

Entretien aux Rencontres internationales de la Contrebasse (Capbreton)

20 août 2006 - Capbreton

Il n’est pas musicien, mais sa chevelure blanche et bouclée est bien connue des amateurs de jazz. Il faut dire que Guy Le Querrec, la soixantaine bien entamée mais toujours bonhomme, a marqué de son talent l’histoire d’amour du jazz et de la photographie.

À l’heure du numérique et de changements radicaux dans l’approche de l’acte photographique, ce survivant de la méthode argentique est aujourd’hui l’une des figures les plus en vue de l’agence Magnum. Au cours des Rencontres internationales de la Contrebasse de Capbreton (Landes), nous l’avons d’abord interpellé sur les festivals qu’il parcourt tous les étés. Guy Le Querrec a bien voulu que nous enregistrions cet entretien, complètement imprévu, pour Citizen Jazz.

Vous en avez presque terminé avec votre tournée estivale des festivals. Au fil des ans, comment se déroule t-elle pour le photographe passionné de jazz que vous êtes ? Est-elle représentative de l’évolution que connaît votre profession ?

Oui, enfin… Évolution dans l’autre sens ! Parlons plutôt de régression du métier. Jazz in Marciac est par exemple assez représentatif de la température des choses. On peut dire qu’il y a sept ans, c’était encore un lieu de convivialité. Les musiciens se laissaient vivre leur vie, qui était peut-être un peu plus fournie… Maintenant, ce qui prime dans ce genre d’endroit, c’est l’efficacité. Attention, je ne mets pas en cause la compétence et la qualité des gens…

Bref. Les musiciens arrivent, balancent rapidement, retournent dans leurs loges fermées, puis repartent à l’hôtel, et reviennent pour l’heure du concert. Il est vrai que j’ai eu des moissons photographiques assez riches dans les années précédentes, au niveau des « backstages ». Les musiciens se croisaient, se parlaient volontiers, et tout ça se faisait très librement. Maintenant, très souvent, il y a une surveillance des « autorités » : l’agent, le tourneur, voire, et ce qui est encore plus affligeant à mon sens, certains bénévoles un peu zélés qui considèrent que leur rôle majeur est d’empêcher que les choses se fassent. Et tout ça, sous prétexte - c’est l’argument généralement développé - qu’il faut assurer le bien-être de l’artiste. Une question revient forcément : quelle est la place du photographe ? C’est la donnée majeure sur laquelle il faudrait quand même se pencher. Il faudrait, mais on n’y arrivera pas. Je me suis confronté à ce problème… Je ne suis pas quelqu’un d’inactif.

J’ai toujours été, je crois dès mes débuts, un militant de l’image. Mais à l’époque, ne s’ajoutait pas ce qu’on appelle « le droit à l’image », qui intervient n’importe comment, en dépit du bon sens… Comme si l’idée était : « Pour le bien être d’un tel, interdisons un maximum, et livrons l’artiste quelques instants à l’objectif des photographes, mais dans un but institutionnel ». Dans ce cas, on ne recherche que des photos « propres ». Attention, elles peuvent être correctes et bien faites ! Je ne critique pas les photographes.

Guy Le Querrec © Frédéric Rodriguez


On voit bien que tout ceci produit un appauvrissement de la photographie, même d’illustration. Celle-ci a peut-être des vertus de précision, mais petit à petit, cela devient comme un musée de cire. Je trouve que cette année, nous vivons un tournant. Auparavant, on nous disait que nous ne pourrions pas photographier un tel, ou que nous aurions deux ou trois morceaux pour un autre… C’était une petite souffrance. Si on a cette souffrance quand on regarde ce qui se déroule devant soi, et que l’on est en recherche d’une solution visuelle de l’événement, on est forcément triste. Voire accablé. Quand quelqu’un me dit : « Ça va ? Tu as eu du temps pour faire des photos ? »… ça ne veut rien dire !

Je me souviens d’une situation à Marciac il y a quelques années. Wayne Shorter et Herbie Hancock viennent pour la balance. À ce moment-là, le soleil passe entre deux bâches plastiques et vient ourler les deux personnages, qui discutent tranquillement près du piano. C’est une photo que je peux faire de loin, au 50 mm… Hop, l’agent intervient ! « Pas maintenant, on fera les photos après » etc. Il y avait là un vrai moment de poésie. Mais comment arriver à expliquer ça ? Si la personne n’est pas sensible à la photographie, il n’y a aucune raison qu’on arrive à la convaincre. Donc petit à petit, notre situation se dégrade.

Par ailleurs, je fais un autre constat, sans doute un peu plus cruel pour moi qui suis un des plus anciens du « peloton ». Il y a une adaptation des photographes, et ça se comprend ! Aujourd’hui, l’acte photographique se mesure et se restreint à une efficacité totale qui est passée dans les mœurs. On a moins de temps, moins de possibilités, donc il faut aller vite pour faire quand même bien. Et tout ceci en réponse à un formatage de l’image.

Avec votre Leica et vos pellicules, vous tendez donc à devenir de plus en plus marginal ?

C’est sûr. Je reviens un instant sur Marciac qui - encore une fois - n’est à mes yeux que représentatif d’une certaine évolution. Il y a là-bas énormément de photographes. On peut se retrouver à trente dans la fosse ! Cette année, j’ai beaucoup souffert, au point de me poser la question de savoir si j’allais continuer à y aller. Mais effectivement, je suis très minoritaire. Les autres sont des copains, mais programmés sur l’efficacité.

Photographier, finalement, c’est un acte d’abandon dans lequel on essaye de savoir comment on régit instinctivement les choses. Un acte d’abandon qui est aussi un rendez-vous réussi ou manqué avec le hasard. C’est donc une certaine philosophie, que Cartier-Bresson avait fortement rapprochée du « Traité du tir à l’arc », son petit livre de chevet. Je ne suis pas zen, mais cette idée de solliciter sa poésie et son imaginaire est la raison pour laquelle je suis allé vers la photographie. En discutant avec d’autres photographes à Marciac, j’ai dit : « Moi j’essaie de faire l’amour avec le réel, et vous, vous êtes en train de lui faire la guerre ». Moi je lance une flèche. Eux lancent des rafales de mitraillettes. Alors je comprends ceux qui me disent : « J’aurais préféré continuer à travailler comme avant ». Mais il y a ceux qui arrivent formés comme des guerriers. Enfin voilà. Moi, ça m’a pas mal ébranlé. Je suis sorti de là en très mauvais état. Ici, je suis bien plus serein.

Quel jazzfan êtes-vous ? Je suppose que cela a forcément une incidence sur votre œil…

Le jazz… Et bien il y a des musiques que j’aime moins et que je photographie. J’écoute très bien la musique en photographiant. Déjà, je suis plus un photographe de coulisses que de scène. Mais quand on est dans cette posture difficile, je fais plus d’efforts pour photographier les musiciens qui ont plus d’importance à mes yeux et à mes oreilles. C’est vrai. Si vous me dites lesquels… Certains connaissent le triptyque africain avec Sclavis, Romano et Texier ! Tiens, voilà des photos absolument construites sur des données d’improvisation de l’œil. Là, il n’y a pas de notion d’efficacité. Si, il y a une efficacité de travail, puisque au cours de tels voyages, il ne faut pas rester les deux yeux dans le même sabot ! Mais cette idée même de l’improvisation est formidable. Ne pas savoir la seconde d’avant ce qu’on va faire…

Je ne suis pas en train de donner des leçons, mais moi, j’ai besoin d’ignorer ce que j’ai fait. Selon moi, l’acte photographique est découpé comme une dramaturgie véritable. Le premier acte est de se préparer à, le deuxième de faire des photos, et le troisième de découvrir les photos qu’on a faites. Mais entre-temps, le rideau est tombé ! On peut ainsi découvrir des choses que l’on n’attendait pas, ou être déçu par des choses que l’on attendait fortement. Tout ça est une philosophie que je vous « tasse » pour que cela ne prenne pas trop de temps…

Guy Le Querrec © Frédéric Rodriguez


Quand vous partez ainsi en Afrique, et que vous devez réaliser plusieurs livrets pour accompagner des disques, n’avez-vous pas peur de retomber dans le « déjà photographié » ?

Si vous le dites comme ça, ça veut dire que vous pourriez avoir cette impression…

Je vous pose la question.

Oui, mais en général, une question peut en cacher une autre. Donc vous avez l’impression que j’utilise un procédé ou un système ?

Non !…

Ce qu’on ne lira pas, c’est le bruit de votre bouche qui indique un certain scepticisme !

Laissez-moi préciser. Si une scène ou une situation similaires se présentent au cours de deux voyages distincts - ce qui doit bien arriver, avec de surcroît les mêmes acteurs - quels choix opérez-vous ?

Alors je vais vous dire… J’ai donné un nom au « triptyque arlésien » - cette espèce de grand chelem où j’ai mené, cet été, à Arles une grande exposition, un stage et un spectacle où le quartet Portal-Sclavis-Texier-Drouet improvisait sur mes images. (Le stage a été une confrontation des idées, expériences et réflexions que j’ai pu avoir tout au long de ma carrière.) Je l’ai appelé « L’oeil de l’éléphant ». C’est ma conception, et une formule qui m’est venue en entendant un peintre à la télévision.

L’œil de l’éléphant s’efforce, lorsqu’il parcourt son territoire - et celui du photographe est assez vaste - de voir les choses comme si c’était la première et la dernière fois. Ça veut dire qu’il doit toujours être capable d’émerveillement et de curiosité, y compris vis-à-vis des choses qu’il connaît tellement par cœur qu’il pourrait être menacé par la routine. Voir les choses pour la dernière fois, cela veut dire qu’il faut éprouver soi-même le besoin d’enregistrer, pour garder une trace, puisque cela va disparaître. Cela revient en quelque sorte à parler de la mémoire. Le jazz, depuis qu’il existe, a toujours montré un grand compagnonnage entre musiciens et photographes. La photographie a participé à la prise de conscience de ce qu’est le jazz. Regardons bien !

Visiblement, c’est moins le cas aujourd’hui… Un musicien comme Keith Jarrett par exemple, n’aime pas beaucoup les photographes. De telles attitudes ne contribuent-elles pas également à la régression que vous dénoncez ?

Bien sûr que ça fait boule de neige ! Ils ne sont pas tous comme ça… Mais certains musiciens pensent que s’ils n’interdisent pas, ils se sentent hiérarchiquement inférieurs. Certains me disent : « Si je n’interdis pas, on va considérer que je suis moins bon que celui qui interdit ». Maintenant, Jarrett est un peu caractériel, c’est indéniable. Cela n’empêche pas qu’il ait du talent. Mais comment toucher Keith Jarrett, lui qui a dû tant aimer Miles Davis ou Chet Baker ? Regardons ce que William Claxton a fait sur Chet Baker ! Maintenant, je le répète, il n’y a aucune prise possible si l’interlocuteur est indifférent à la photographie. Enfin il serait très embêtant que tout cela fasse tache d’huile.

Aujourd’hui, vous travaillez autant pour exposer que pour publier ?

Ah non, je ne travaille pas pour exposer ! J’expose parce que j’ai travaillé, et puis parce que c’est un support de la photographie. Non… Je n’ai aucune envie de me tourner vers le marché de l’art. Maintenant, ayant une certaine « cote »…

Enfin, si je dois parler de mes véritables préférences, les trois livrets avec Sclavis-Romano-Texier correspondent très bien à ce que j’ai envie de faire. Cela serait encore mieux si c’étaient des 33-tours ! Ça mettrait les photos en plus grand ! Non, vraiment, c’est un sujet où je me sens très bien. Ce qui m’a plu - avec d’ailleurs des ventes assez conséquentes -, c’est que beaucoup de gens sont venus - et viennent encore - m’aborder pour me remercier… Je ne suis pas indifférent à cela, c’est vrai. Après Arles, des spectateurs m’ont dit : « Vous continuez à insuffler de la vie dans vos photos, ceci est très précieux, et sachez que l’on ne vous abandonne pas ». C’est très émouvant. Parce que ce métier n’est pas simple.

Guy Le Querrec © Frédéric Rodriguez


Avec le numérique, c’est aussi la nature même de ce « travail » qui a changé…

Bien sûr ! Avec mon appareil, je suis condamné à traiter une pellicule de la même manière d’un bout à l’autre sur les trente-six poses. Avec le numérique, tout cela disparaît. Il y a moins de lumière ? Hop, on change les paramètres de l’appareil, on s’adapte. C’est pareil avec l’autofocus. Quand il y a moins de lumière, la mise au point est plus difficile… En ce début du mois d’août, je me rends compte - peut-être pour la première fois - à quel point je suis attaché à cette façon de photographier. Et si je devais passer au numérique, que je ne condamne pas, j’essaierais de conserver tous mes automatismes de l’argentique.

  • Propos recueillis par Benoît Lugué

par // Publié le 4 septembre 2006
P.-S. :
  • Merci à Frédéric « Iron Man » Rodriguez pour son aide précieuse dans la réalisation de cette interview.
  • L’équipe des photographes de Citizen Jazz s’associe aux propos tenus ici par Guy Le Querrec quant aux conditions de travail dégradées dont sont victimes les détenteurs de la mémoire du jazz et/ou ceux qui tentent de constituer sa mémoire future.

Ce débat, qui reste ouvert, fera l’objet d’une confrontation de points de vue et d’une étude approfondie dans nos colonnes. Vous pouvez d’ores et déjà écrire à la Rédaction pour exprimer vos éventuels commentaires. (N.d.l.R.)