Entretien

Hasse Poulsen

… ou celui qu’on appelle Ass. En marge de la publication de son très beau « The Man They Call Ass Sings Until Everything Is Sold », Hasse Poulsen a bien voulu répondre à nos questions.

Hasse Poulsen

En marge de la publication de son très beau « The Man They Call Ass Sings Until Everything Is Sold », Hasse Poulsen a bien voulu répondre à nos questions. Intrigués et agréablement surpris par cet album où se mêlent, entre autres, les influences de Bob Dylan, Leonard Cohen ou Tom Waits, nous avons souhaité en savoir un peu plus. Une belle occasion de mieux faire connaissance avec un artiste aussi talentueux qu’attachant.

Vous publiez un disque très étonnant. On vous savait guitariste évoluant dans l’univers du jazz, souvent à la frontière des musiques expérimentales… et on vous découvre compositeur - chanteur - guitariste d’un projet qui a les couleurs du rock. Racontez-nous cette histoire ! Depuis quand chantez-vous ?

Hasse Poulsen © H. Collon

Je suis content que The Man They Call Ass vous surprenne ! C’est peut-être le disque le plus normal que j’aie jamais enregistré. J’ai toujours chanté, j’ai appris à jouer de la guitare avec des chansons, et on peut dire que le chanteur (ou la chanteuse) seul(e) avec sa guitare incarne pour moi la forme la plus pure de la musique. J’écris des chansons depuis l’âge de 16 ans, et le chemin de chanteur - compositeur aurait pu être le mien si je n’avais pas autant aimé le jazz. Cela dit, il m’a fallu dix ans pour faire ce disque. Pour une raison non encore identifiée, j’ai toujours considéré le jazz instrumental comme une musique supérieure à la chanson. La chanson, c’est G, C, D7 ; le jazz, G13, Db9#11, C9, etc. En revanche, hormis quelques années pendant lesquelles j’ai été improvisateur intégriste, j’ai toujours chanté chez moi pour me sentir bien. Si je ne chante pas pendant quelques jours, je deviens irritable, triste. Mais il m’a fallu dix ans pour trouver ma voix, savoir où la placer et sentir que c’était bien MA voix.

Pourtant, il fallait décider d’une direction à prendre : faire une musique assez libre ou très pop ? Que de questions ! Il y a dix ans j’écrivais déjà certaines des chansons qu’on trouve sur The Man They Call Ass, mais en même temps je faisais une session avec Vincent Courtois, Edward Perraud et Gilles Olivesi. C’était très punk, très brut, j’aimais beaucoup. Puis Henrik a remplacé Vincent et on a encore enregistré, au Pré-Saint-Gervais. Il faisait si froid qu’on n’a pu utiliser les bandes que comme témoins en vue d’un vrai enregistrement. Et puis il y a trois ans, on a emprunté une maison à côté d’un champ de fraises, dans l’est de l’île de Sjælland, au Danemark, et on a enregistré tous les morceaux. Puis j’ai refait des guitares et presque toutes les voix chez moi ou chez Gilles Olivesi. Gilles est génial, vous savez ! Il a fait un travail très créatif, un travail colossal ! Je lui ai laissé les mains libres au mix, pour qu’il fasse ce que je ne pouvais même pas imaginer. Dans certains cas il m’a fallu des mois pour comprendre son mix, les reverbs et les effets. C’est souvent très loin de ce que je m’étais imaginé. Et ça, c’est vraiment chouette ! De fait, Gilles est vraiment devenu le quatrième musicien du disque. Il a eu une grande influence sur la musique.

A l’écoute de l’album, on pense à Bob Dylan, Neil Young, Leonard Cohen, mais aussi Elliott Murphy ou Peter Blegvad, par exemple. Ces artistes font partie de vos influences et de façon générale, qui sont vos inspirateurs ?

Mes inspirations, mes idoles… il y en a beaucoup ! Dans votre liste, surtout Dylan et Cohen mais il faut rajouter Tom Waits ! Bob Dylan est incroyable. Sa poésie et ses chansons sont souvent basées sur des chansons populaires, un peu détournées, mais le nombre de classiques qu’il a écrits est époustouflant ! L’air de rien, c’est un mélodiste superbe, doublé d’un parolier hors pair. Quand je l’écoute, ça m’inspire toujours pour écrire mes propres chansons.

Il y a aussi Big Bill Broonzy, Huddie Ledbetter et ces conteurs de blues. Et puis Paul Simon, les Beatles, Johnny Cash, parmi mes premières amours. Il ne faut surtout pas oublier Louis Prima dans Le livre de la jungle. Ce que j’aime, ce sont les belles chansons, c’est-à-dire les mélodies inventives et /ou les paroles bien faites. Il y a beaucoup de grands compositeurs de chansons : Duke Ellington, Eisler, Gershwin (et les stars de Broadway). J’ai des préférés, comme Jacques Brel, Cornelis Vreeswijk - le grand troubadour suédois qui venait des Pays-Bas, Sebastian – le meilleur chanteur songwriter du Danemark, Povl Dissing, Barbara… Ce sont des gens capables de remplir une salle avec leur voix, leurs mots, leur intelligence, leur savoir… et leurs guitares.

Et côté humour et intelligence, ne pas oublier Shel Silverstein et Tom Lehrer. Dans ma tête, ces gens côtoient John Cage, Per Nørgård, Boulez, Schaeffer, tous les avant-gardistes aux sons extrêmes. Ils dansent avec John Coltrane, James Blood, Joe Pass, Lou Rawls, Peter Brötzmann… et puis Radiohead et Prodigy, le métal et les Africains, les Brésiliens, le son cubano, les ñañigos, etc. C’est comme si toutes les musiques existaient en même temps dans ma tête, tels des mondes parallèles qui peuvent s’entremêler à tout moment. Parce que ma musique n’est pas autre chose qu’un travail sur toutes ces formes que j’ai entendues ou rêvées. Il n’y a pas de règles dans la musique ! Ces mélanges nous mènent vers Blegvad et compagnie, plein de bonne musique…

Quand on lit les paroles, on s’aperçoit que vous êtes à la fois un homme de convictions politiques et un chroniqueur de notre monde plutôt désenchanté. Peut-on vous qualifier de musicien engagé ? Vous commencez d’ailleurs très fort avec une composition intitulée « The President Of France Is A Criminal » !

Hasse Poulsen © H. Collon

Bien sûr que je suis un musicien engagé ! Toutes les musiques qui m’intéressent sont des musiques engagées. J’ai grandi avec les chansons de Bob Dylan, Joan Baez, et des Danois qui exprimaient aussi des idées et des rêves, ou se moquaient des bien pensants et des bourgeois (qui ne sont pas « comme des cochons » uniquement en France !) ; alors j’aurais du mal à m’intéresser à celles dont les paroles peinent à dire quoi que ce soit. Certes, quand Tom Jones chante « Delilah », c’est tellement grandiose dans l’idiotie que ça devient irrésistible. Mais la tradition des musiciens engagés est vaste. Pour moi, le blues, le jazz, le rock, le punk sont différentes manières de renouveler et perpétuer une contestation contre nos conditions de vie, mais portée par la joie, le swing et l’imagination. Ces conditions peuvent être améliorées par nous, les humains, mais comme nous ne sommes pas d’accord sur le chemin à prendre, le monde court droit à la catastrophe à brève échéance - toutes sortes de catastrophes. Il y a assez de matière pour écrire des milliers d’albums…

« Le Président de la France est un criminel »… Je pense de plus en plus que c’est le rôle de président qui ne fonctionne pas : quelle est cette idée d’élire un homme (ou une femme, un jour ?) providentiel(le) ? Ce rôle n’a pas sa place dans une démocratie. Quand en plus il est tenu par des types tels que Chirac et Sarkozy… la tentation est trop forte, pour ce genre de personnages ; ils se croient au-dessus des lois et font toutes sortes des conneries, eux et leurs sbires. Je n’ai pas l’impression que l’actuel président soit dans le même système mafieux. Il va plutôt se laisser crucifier, en bon chrétien, pour sauver la France…

Comment ne pas être désenchanté ? Jusqu’à récemment, je ne comprenais pas ce mot. Je le trouvais très négatif, comme s’il désignait quelqu’un qui ne rêve plus, pour qui la vie n’a plus rien de magique. Mais récemment, j’ai lu que le mot décrivait la séparation d’avec la religion, surtout chrétienne. Et en effet, il faut être désenchanté pour voir le monde tel quel. C’est comme l’athéisme, qui n’est pas une croyance parmi d’autres, mais la libération radicale de tout le « houla-boula » [1] métaphysique. Il y en a beaucoup autour de la musique aussi : des styles, des idoles, des identités… Être désenchanté, ça me permet d’aimer : la vie, la musique, ma famille, les gens, moi-même…

Vous dites qu’il n’y a rien au paradis (« There’s Nothing In Heaven »). Tout se passe donc ici et maintenant ? C’est un appel à vivre pleinement ?

Bien sûr. Maintenant et pleinement. Mais qu’est-ce que ça signifie, au juste ? C’est comme la notion de liberté : liberté de quoi ? De prendre des responsabilités ? De subir les contraintes économiques ? Les opinions des autres ? Vivre pleinement, je pense que ça veut dire ressentir, s’accepter et vivre les joies et les douleurs. Mais bon, c’est très philosophique. On entend souvent l’expression « carpe diem », mais comment faire ? « There’s Nothing in Heaven », il faut le dire. Les humains continuent à s’entretuer et à se compliquer la vie à cause des religions. Je pense par exemple aux guerres en Syrie, en Israël et en Irak en ce moment, toutes motivées par le désir de créer des États-Nations pour un certain type de croyants. Et bien sûr ces « supercroyants » ont besoin de sous-humains pour faire le sale boulot. Il en a toujours été ainsi. Les religions ne nous veulent pas de bien, et il faut le dire.

Dans « Michael Moore », vous dites : « I wish we’d soon see a Michael Moore in France ». Que voulez-vous dire par là : qu’il nous manque un témoin des travers de notre pays ?

Michael Moore réussit à parler des injustices commises par le pouvoir de manière à la fois savante et populaire. En France, il y a un grand fossé entre les deux. On trouve des gens engagés de très grande qualité, qui font des choses incroyables. Le Monde Diplomatique et Médiapart sont extraordinaires ; au Danemark, c’est impensable. En revanche, la voix de la contestation populaire est portée par des gens comme Le Pen, et là on cherche en vain le savoir et l’intelligence quant à la construction d’une autre société.

Et puis j’aime l’humour de Moore. Je trouve qu’il faut tout traiter avec humour. Bien sûr, certaines personnes ne savent pas comment prendre la chose, et c’est ainsi qu’on voit un Ministre de l’Intérieur faire des pieds et des mains pour interdire un humoriste. C’est peut-être pour ça qu’il serait difficile d’être un Michael Moore en France, qui a beaucoup de lois réprimant la liberté d’expression. La parole peut y être considérée comme un délit de pensée au sens d’Orwell. Au lieu de combattre les discours pervers au moyen de paroles sensées, on les fait taire par des lois, et à mon avis on se trompe complètement. On sait tous que beaucoup de lois sont insensées ou, au mieux, inutiles. Pourquoi pas aussi des lois contre les paroles de chansons ? On fait comme si la raison était une croyance à laquelle il faudrait adhérer…

Et pour finir, cette chanson est une occasion de jouer un peu de bluegrass. Ce n’est pas un genre facile, mais j’aime beaucoup le swing qu’on fait, avec Henrik, sur ce morceau.

Hasse Poulsen © H. Collon

En France, il est parfois difficile de « mélanger les genres » : on aime bien ranger les gens dans des cases dont ils ne doivent pas sortir. Vous ne craignez pas de rencontrer des difficultés en multipliant les esthétiques ? En particulier quand il s’agira de trouver des concerts…

Est-ce que ce sont ceux qui rangent les gens dans des cases qui doivent décider qui fait quoi ? Faut-il des commissions pour tout ? Une Académie française du jazz, du rock et de la chanson ? C’est toujours difficile de trouver des concerts, et ça ne devient pas plus facile avec le temps. Il y a bien longtemps, j’ai décidé de faire ce que je voulais et de me débrouiller pour que ça marche. Évidemment, dans le business de la musique, il vaut mieux faire la même chose tout le temps afin de bâtir une carrière, être identifiable. Mais là, vous parlez de peur. Est-ce qu’il faut avoir peur de faire quelque chose ? Je pense qu’il existe beaucoup de façons de se piéger dans la vie, et une carrière peut être un bon piège. La musique et l’art sont la manifestation de la fantaisie, de l’imagination, de la libération (de l’esprit). Faut-il essayer d’être raisonnable, porter le costume, dire « mon boulot » en parlant de la musique ?

De plus, chaque expérience apporte un nouveau savoir. Je suis souvent guidé par l’insatisfaction : le jazz classique m’a vite fatigué, de même que les manœuvres des musiques commerciales, le sectarisme de la musique contemporaine, l’intolérance de la musique improvisée, l’exotisme des musiques world, les yeux bleus des chanteurs folk… Pourtant j’aime toutes ces musiques, quand elles sont jouées par des musiciens engagés, et je cherche des qualités dans chaque expérience. Ma musique se trouve quelque part dans le brouillard et je la cherche, je la touche du doigt, je la cherche encore, et je joue…

En réalité il n’y a pas grande différence entre les styles. Dans la peinture, ce n’est pas le sujet qui est intéressant, mais la vision de l’artiste. Pour moi, il en va de même en musique : bien sûr il y a une différence entre le Hasse Poulsen de Progressive Patriots et The Man They Call Ass, mais j’essaie d’aborder la musique de la même manière.

A vos côtés sur le disque, on trouve votre complice de Das Kapital, Edward Perraud. Sa présence s’imposait naturellement ?

Oui, on peut le dire. Edward est une sorte de manifestation physique de la fantaisie. Il n’est jamais où on l’attend - il est même incapable de jouer deux mesures identiques. Il a une très grande palette de couleurs et crée tout son jeu à partir d’elles ; même les divers styles sont des couleurs. Avec lui, je me sens à l’aise pour jouer tout et n’importe quoi, à notre manière….

Quelques mots sur Henrik S. Simonsen, qui joue de la basse ?

Pour contrebalancer l’imprévisible Perraud, j’ai demandé à Henrik de jouer de la contrebasse sur le disque. Henrik joue ce qu’il faut, ce qu’on lui demande. Le tempo, les notes de basse, le groove… En plus, c’est quelqu’un de super. Il sait désamorcer mes flips et mes flops et remettre les choses en perspective. En fait, j’aime énormément mettre en présence différents types de musiciens. C’est une façon de les obliger à créer un espace inédit, où chacun puisse ménager une place à son jeu, sa personnalité. La bonne musique se situe toujours un peu en dehors des styles établis. C’est peut-être là que se trouve la fameuse « authenticité ». Si chacun cherche dans le brouillard, en quelque sorte, la musique – quand elle vient ! – s’invente sur place, jamais entendue, même si on en connaît et comprend tous les ingrédients.

D’un point de vue artistique, quelle place occupe The Man They Call Ass dans votre parcours ? C’est une parenthèse ? Une corde de plus à votre arc ?

Va savoir (sourire) ! J’adore chanter et je suis en train de développer une manière de jouer en chantant qui me laisse beaucoup de liberté pour l’improvisation et le jouage. Je suis timidement en train de trouver des concerts, en solo ou avec quelques invités. C’est une chose que j’ai toujours voulu faire, un grand événement dans ma vie, enfin ! Présenter la musique, la jouer en live. Et puis, il faut le dire, c’est probablement le meilleur disque que j’aie jamais fait. J’aimerais bien être chanteur dans un ou deux groupes, peut-être expérimenter avec des formes plus ouvertes. Oui, peut-être une corde de plus à mon arc. Mais prenez mes autres disques : la forme se rapproche déjà de la chanson. On y trouve des formes courtes. Donc, mettre un voix dessus s’est imposé. En tout cas, je suis très content de The Man They Call Ass, très fier, et très heureux en réalité. J’aimerais chanter ces chansons pour tout le monde !

par Denis Desassis // Publié le 8 septembre 2014
P.-S. :

La chronique du disque sur Citizen Jazz. Un disque rock de chanteur-auteur-compositeur qui frappe juste et fort.

[1Attardons-nous quelques instants sur ce mot, que Hasse Poulsen définit ainsi : « C’est un mot privé que j’utilise pour décrire tout les superstitions liées aux religions… Qu’il s’agisse des catholiques quand ils sont à l’église à Noël ou des fans qui hurlent devant leurs idoles. Ils me font la même impression que des sauvages qui dansent autour de leurs totems en disant houla-boula (hic est corpus christi…). » Un sens pas si éloigné du hullaballoo – le tintamarre ou le raffut – des Anglo-Saxons.