Scènes

Hector Zazou - La Loupe dans le miroir

Lorsque l’on voit une chose s’éloigner, au risque de ne jamais plus pouvoir la rattraper, elle en devient plus précieuse encore, on mesure ce que l’on aurait à perdre si elle sortait de notre monde. (Par Daniel Yvinec)


Il en va peut-être ainsi des êtres humains aussi… Je ne sais pas. Ce matin à 10h, Hector Zazou a quitté le monde de ceux qui marchent debout. Il y a quelques semaines, un courrier venu de nulle part m’avait appris sa maladie, j’ignorais tout de son état, je l’avais un peu perdu de vue depuis quelque temps, occupé à d’autres choses - l’envie aussi, il faut le reconnaître, de me tenir à distance d’un musicien-producteur parfois difficilement déchiffrable dans ses intentions. Mais toujours, aussi, régulièrement, des retrouvailles, comme on revient près d’une balise après être allé voguer ailleurs.

J’ai dû faire une bonne dizaine de disques avec lui, peut-être plus, dans des conditions parfois assez rocambolesques qui me donnaient plus souvent l’impression d’être à New York ou Berlin qu’à Montreuil, où le plus souvent nous avons travaillé. Notre rencontre a eu lieu au studio Davout il y a longtemps maintenant, j’étais impressionné de me retrouver là, il avait glissé à une amie commune « Dis à ton Yvinec de passer au studido avec une basse. On s’était serré une bonne louche et il m’avait fait écouter un morceau sur lequel la voix de David Sylvian était lovée, m’avait demandé »Ça vous dirait d’essayer quelque chose là-dessus, sans réfléchir ?", je m’étais jeté dans le grand bain, et quelques minutes plus tard on s’attaquait à un truc avec John Cale.

Pas de nouvelles pendant quelques mois puis un matin, dans la boîte aux lettres Sahara Blue, un hommage, magnifique, à Arthur Rimbaud, avec un casting de dingue - Depardieu, Khaled, Laswell, Sylvian, Cale, Brendan Perry, Sakamoto, Boringher, Keith Leblanc, Lisa Gerrard etc etc. D’autres ont suivi, nombreux, je ne suis pas certain de les avoir encore tous ; pendant des années, j’étais de presque tous ses projets. L’observer au travail, dans la rapidité de ses prises de décisions parfois totalement inconscientes, le choix fantasque de ses invités, m’a appris une foule de choses, je me sentais petit garçon en train d’observer un Plus Grand, je ne savais pas alors que j’allais faire autre chose que jouer la musique des autres, que j’allais monter ma petite entreprise, mitonner mes disques, en produire…

Je sais depuis longtemps que sans le vouloir, sans doute, (quoique, allez savoir), il m’a aidé dans sa fausse candeur à ne pas me faire un Everest d’un projet, d’une décision… Ce n’est sans doute pas par hasard que lorsque, Recycling The Future enfin terminé, je suis passé à son studio pour le lui faire écouter ; pas pour rien non plus qu’il m’avait un peu décontenancé par sa réaction presque violente, dont il s’était excusé le lendemain. Notre rapport évoluait, c’est sans doute pour cela que je ne lui avais rien fait écouter avant que tout soit mixé et qu’on ne puisse plus y toucher un cheveu…

Voilà, en dehors des moments passés à se raconter nos vies, des histoires de petits coeurs et des idées folles, des moments partagés avec Harold Budd, David Sylvian et bien d’autres, avec sa petite équipe aussi dont beaucoup sont devenus des amis, Renaud Pion, Christian Lechevretel - lui aussi disparu, un autre être précieux et délicat - Jean-Michel Reusser, son manager et ami qui, probablement le connaissait mieux que quiconque, Gilles Martin

Je savais que Zazou m’était précieux, je le sais encore aujourd’hui. J’ai pu le lui dire il y a quelque jours, lui et ses immenses pulls handmade (Zazou était un Grand Mec), ses chauffages au pétrole qui nous asphyxiaient entre deux prises, ses questions saugrenues et son air de ne pas y toucher.

Et cette capacité à faire un Tout à partir d’un rien, ce n’est pas rien.

Le site de Daniel Yvinec

par Daniel Yvinec // Publié le 8 septembre 2008
P.-S. :

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Photo X/DR

Communiqué de Crammed Records :

HECTOR ZAZOU R.I.P

Nous vous annonçons avec une infinie tristesse que Hector Zazou nous a quitté le 8 septembre 2008 à Paris, dans sa soixantième année, à la veille de la parution d’un nouvel album enregistré en Inde (In The House Of Mirrors).


Explorateur fasciné des musiques du monde, pionnier des expérimentations électroniques, amoureux des voix féminines et des quatuors à cordes, arrangeur délicat et amateur de rock étrange, Hector Zazou n’a cessé de surprendre à chaque nouvel album, naviguant entre les genres pour créer les mélanges les plus subtils.

En témoigne une discographie riche d’albums originaux et souvent précurseurs, tels que Barricades 3 (1976, avec Joseph Racaille), Noir et Blanc (l’album qui posa les bases de la fusion afro-électronique, enregistré en 1983, avec le chanteur congolais Bony Bikaye), Les Nouvelles Polyphonies Corses (lauréat d’une Victoire de la Musique en 1992), Sahara Blue (1992, avec John Cale, Bill Laswell, Khaled…), Chansons des Mers Froides (1994, avec Björk, Suzanne Vega, Siouxsie), Lights In The Dark (1998, avec Brendan Perry, Ryuichi Sakamoto, Peter Gabriel) et une quinzaine d’autres, qui lui confèrent une place de premier plan sur la scène internationale.

Réalisateur sollicité, il a entre autre travaillé avec les chanteuses Yungchen Lhamo (Tibet), Sevara Nazarkhan (Ouzbékistan) et Laurence Revey (Suisse), avec le flûtiste galicien Carlos Nuñez ou avec le groupe italien PGR.

Musicien respecté par ses pairs, il a collaboré avec Jon Hassell, Manu Dibango, John Cale, Harold Budd, Brian Eno, Peter Buck, Bill Rieflin, Nils Petter Molvaer, Laurie Anderson, Lisa Germano, David Sylvian, Jane Birkin, Lisa Gerrard, Asia Argento, Gérard Depardieu…


PS. Crammed Discs a eu le bonheur d’entretenir une longue relation amicale et productive avec Hector Zazou, depuis le début des années 80, qui a donné lieu à la production et la publication de dix de ses albums. Le onzième est ’In The House Of Mirrors’, un disque merveilleux et malheureusement posthume, qui paraîtra le 6 octobre.

Nous nous associons à sa famille et à ses proches en ce moment de deuil. Il nous manquera terriblement. © Crammed records (D.R.)

HECTOR ZAZOU & SWARA In The House Of Mirrors (Sortie le 6 octobre)
Toujours novateur, Hector Zazou a invité quatre instrumentistes virtuoses en provenance d’Inde et d’Ouzbekistan à pénétrer dans une chambre aux miroirs virtuelles, où le son se reflète d’une note à l’autre. Album enregistré à Mumbai avec un noyau de quatre musiciens : Toir Kuziyev (tambur, oud et saz), Milind Raikar (violon), Ronu Majumdar (flûte) et Manish Pingle (slide guitar indienne), auquels se soint joints des invités tels que le trompettiste norvégien Nils Petter Molvaer, le pianiste de flamenco Diego Amador, le flûtiste espagnol Carlos Nuñez, le violoniste hongrois Zoltan Lantos et le percussionniste Bill Rieflin (actuellement batteur de R.E.M.). In The House Of Mirrors propose une relecture séduisante de la musique classique d’Asie, qui rend hommage à certains enregistrements mythiques publiés dans les années 70 par Terry Riley ou par Robert Fripp & Brian Eno…

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