Entretien

Henri Texier

Une rencontre à trois temps, avec un musicien pas comme les autres, citoyen du monde et contrebassiste conscient. Un disque, un entretien et un concert !

Une rencontre à trois temps, avec un musicien pas comme les autres, citoyen du monde et contrebassiste conscient.

Un disque, un entretien et un concert !

1. « Le cri de l’eau » – A propos d’Alerte à l’eau

Chaque fois c’est la même chose : on a beau connaître la musique d’Henri Texier depuis bien longtemps, on a beau savoir qu’instantanément elle nous sera familière, le piège se referme aussitôt. La même magie fonctionne et ce n’est pas le nouvel opus de son Strada Sextet qui nous fera changer d’avis : « Alerte à l’eau » est une nouvelle réussite à mettre au crédit du contrebassiste.

Un nouveau disque d’Henri Texier, c’est un peu comme le retour de l’oncle bourlingueur après un long voyage, un de plus. Il a beaucoup de choses à raconter mais s’il est parmi nous aujourd’hui, c’est aussi parce qu’il n’a pas que de bonnes nouvelles à annoncer. Et si, cette fois, contrairement à ce qui caractérisait (V)Ivre en 2004, le mot « révolte » n’est écrit dans aucun des douze titres qui composent sa dernière production, la colère semble comme incluse dans la musique, elle lui est consubstantielle.

Dès les premières notes de la séquence d’ouverture – « Alerte à l’eau / Ô Africa » – dont le thème était déjà esquissé trois ans plus tôt à la contrebasse au début de Old Delhi, tout est dit : urgence du thème, une mélodie qui frappe haut et juste pour une convocation générale de tous les artificiers qui font du Strada Sextet une embarcation à nulle autre pareille, portant haut les couleurs d’une cause qui nous concerne tous, la vie sur cette bonne vieille Terre : Manu Codjia à la guitare, Sébastien Texier au saxophone alto et aux clarinettes, Christophe Marguet à la batterie, François Corneloup au saxophone baryton, Guéorgui Kornazov au trombone et Henri Texier lui-même à la contrebasse. C’est un premier cri d’alerte, celui de l’eau qu’on épuise et d’une Afrique qui souffre et risque de mourir. Tout le monde est sur le pont, poussé à son meilleur par un capitaine dont on perçoit très nettement les grognements rageurs lorsqu’il entame son propre chorus.

Non, décidément, les nouvelles ne sont guère réjouissantes ici-bas et ce n’est pas avec le beau « Blues d’eau », grave et majestueux, que l’on se rassurera un peu. François Corneloup y est lyrique et Manu Codjia laisse filer de sa guitare de longs chapelets de notes aiguës.

« Ô Elvin » ! Encore une sale affaire… L’illustre compagnon de John Coltrane nous a quittés l’an passé et c’est tout naturellement que le Strada Sextet lui rend hommage, en évitant le piège trop facile d’une dédicace « à la manière de ». Bien sûr, le drumming foisonnant de Christophe Marguet évoque celui du maître, mais le groupe choisit l’angle d’attaque d’un salut rageur aux intonations rock, sous les assauts de la guitare de Manu Codjia, qui démontre s’il en était besoin son grand talent de coloriste de la matière sonore.

Le temps d’un « Reggae d’eau » plus joyeux qui nous vaut un bel échange entre la clarinette de Sébastien Texier et le saxophone baryton de Corneloup, on peut reprendre son souffle avant que celui-ci ne soit suspendu tout au long d’une confondante reprise de « S.O.S Mir » – déjà entendu et chanté par Henri Texier sur Mad Nomad(s) en 1995 – totalement transcendée par les explosions du trombone d’un Kornazov toujours inspiré, d’autant qu’en l’occurrence, ce dernier peut prendre appui sur le confortable velours d’une rythmique infaillible où les tambours de Marguet sont forcément majeurs.

On connaissait l’esprit de « Sacrifice » où se distinguaient d’abord Sébastien Texier sur Remparts d’Argile puis Bojan Z. sur Strings’ Spirit. Cette fois, c’est au tour de Codjia de lancer ses imprécations sur le lourd martèlement de Marguet. Etrangement, on en vient presque à penser parfois aux climats oppressants du King Crimson de l’époque sombre de Red en 1974, avant que le Strada ne pousse un ultime cri collectif en guise d’incantation finale.

Décidément, les dernières pérégrinations de l’oncle Henri lui ont valu de revenir toujours plus inquiet, et il sait qu’il lui faut tout de même proposer une « Valse à l’eau » dont la mélodie en forme de ritournelle met un peu de baume au cœur.

Surtout, Texier n’ignorait pas qu’il nous serait agréable d’écouter quelques petites anecdotes dont il parsème, tout au long du disque, son récit-témoignage. Il propose donc – ainsi qu’il en a pris l’habitude depuis An Indian’s Week en 1993 – plusieurs courtes séquences qui, mises bout à bout, formeraient d’ailleurs un passionnant tout, témoignant de la liberté du Strada Sextet et de sa capacité à devenir un véritable laboratoire musical. Cette fois, il opte pour la formule des duos variables avec « Flaque nuage » – trombone, batterie, « Flaque étoile » – saxophone baryton, clarinette, « Flaque soleil » – contrebasse, guitare et « Flaque lune » – contrebasse, batterie.

Flaques… « Les flaques d’eau sont des parcelles de poésie qui permettent aux personnes qui ont trop de mal à redresser la tête de voir quand même le ciel ! ». L’eau, si rare, si chère… Henri Texier ne fait pas mystère de ses préoccupations écologiques, sa vision du monde est tout sauf enchantée, mais il sait instiller à sa musique une énergie qui nous laisse entrevoir la possibilité d’un espoir. A nous de jouer, donc avec cette belle Alerte à l’eau qui prouve qu’à 62 ans, Henri Texier n’a rien perdu de sa foi ni de son énergie vitale.

2 - « Le prix du temps » – Entretien avec Henri Texier

Rendez-vous était pris avec Henri Texier en ce 20 avril au Sunset (Paris), à quelques heures d’un concert du Strada Quartet et sous un soleil quasi estival. L’homme est à l’image exacte de sa musique : spontané, sans détour, profondément humain et pouvant passer en quelques fractions de seconde de la douceur à l’emportement.

[A ce stade, il nous est impossible de taire un incident d’ordre mécanique qui nous prive d’une retranscription intégrale de cette heure de conversation « à cordes ouvertes ». Les technologies les plus modernes ont parfois leurs aléas et c’est au prix d’un petit effort de mémoire que nous pouvons vous faire part de l’essentiel des propos tenus ce soir-là. Dûment validés par Henri Texier lui-même, un grand merci à lui.]

CJ : En plus de quarante ans de musique, vous avez multiplié les expériences et les rencontres, vous avez voyagé, jeté des passerelles entre différents univers, côtoyé les plus grands, créé de nombreuses formations… et vous êtes toujours sur la brèche. Votre appétit est donc toujours intact en 2007 ?

HT : Je ne sais pas si on peut parler d’appétit. Pour moi, il s’agit plutôt d’un besoin, d’une nécessité. Je n’ai pas le choix en fait. Alors oui, le désir est là, l’urgence aussi. Mais surtout, j’aimerais parler des rencontres que l’on fait et qui peuvent avoir une influence importante sur le travail. Il y a deux jours par exemple, j’étais sur scène, ici, avec le nouveau trio de Sébastien [Texier] et nous jouions avec le contrebassiste Claude Tchamitchian et un jeune batteur irlandais excellent et très sensible, que Sébastien avait entendu lors d’un concert du Strada en Irlande, Sean Carpio. Je ne sais pas si un jour je jouerai avec lui mais ceci m’a rappelé ma rencontre avec Tony Rabeson, que j’ai connu il y a longtemps maintenant, à une époque où je travaillais avec Jacques Mahieux. Bien sûr, je n’allais pas me séparer de ce dernier pour le remplacer par Tony, mais plus tard, la vie a fait que Tony est devenu membre de l’Azur Quintet.

CJ : Ce qui signifie que vous ne vous projetez pas dans l’avenir ?

HT : Non, pas vraiment. En fait, je n’ai pas le temps ! Mais j’ai des idées quand même… Par exemple, je pense souvent à un disque qui serait comme une sorte de grand roman, avec 50 participants, ou plus… mais peut-être qu’il ne verra jamais le jour… qui sait ?


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H. Texier © F. Journo

CJ : Vous évoquez l’idée d’un roman. Dans votre carrière, vous avez mis votre musique en relation avec d’autres formes d’expressions artistiques comme le théâtre ou le cinéma. Vous avez également composé des musiques pour des films de télévision à plusieurs reprises. Concernant le cinéma, pouvez-vous nous reparler de ce beau projet appelé Holy Lola ?

HT : Oui, Bertrand Tavernier, un réalisateur que j’ai toujours admiré et qui connaissait ma musique, qui m’avait déjà vu sur scène, a fait appel à moi pour composer la musique de son nouveau film. Il avait d’ailleurs déjà travaillé avec Louis Sclavis pour le film Ça commence aujourd’hui. Moi, je ne suis pas vraiment un compositeur de musiques de film, j’étais un peu « impressionné » par sa demande et très honoré. La réalisation de la musique de Holy Lola fut l’occasion d’un magnifique échange avec Bertrand. Nous avons travaillé ensemble très longtemps avant le tournage. Il me donnait souvent des indications comme : « Allez donc voir tel joli film, il est bien mais la musique est exactement ce que je ne veux pas ! ». J’y allais et j’étais totalement d’accord avec lui ! Nous avons défini très tôt la composition de l’orchestre, des participants aux séances d’enregistrement. Nous avons choisi des personnalités, des solistes, des improvisateurs. Puis j’ai réalisé des maquettes avec le Strada Sextet et plus tard, quand toute l’équipe du film était en tournage au Cambodge, j’en ai envoyé d’autres. Et d’ailleurs, j’ai été très touché de savoir qu’une actrice comme Isabelle Carré avait apprécié mon travail et cela m’a fait d’autant plus plaisir qu’il s’agit d’une actrice qui se passionne, qui s’intéresse à tous les aspects de la réalisation d’un film… jusqu’aux costumes ! De même, j’ai su que cette musique plaisait au réalisateur du Tambour, Volker Schloendorff. Je crois avoir réussi à intégrer des éléments de la musique populaire du Cambodge sans trop tomber dans le piège de l’exotisme. En fait, j’ai vraiment eu l’impression que Bertrand me dirigeait comme il a dirigé ses acteurs. Il m’a laissé être moi-même tout en m’indiquant les éléments qui m’ont fait imaginer la musique, personnage essentiel de l’histoire qu’il a voulu raconter. Et puis, n’oublions pas que le Holy Lola Orchestra, c’est aussi un orchestre de 12 musiciens et un ingénieur du son, Charles Caratini – incluant tout le Strada Sextet, qui existe toujours. Nous avons encore joué tout récemment à Quimper.

CJ : On pourrait aussi évoquer indirectement le théâtre, avec ces petites séquences dont vous avez pris l’habitude de « parsemer » vos disques…

HT : Oui, tout ceci remonte à avant An Indian’s Week. J’avais travaillé avec un metteur en scène, Robert Cantarella pour une pièce de Noëlle Renaude, « Divertissements touristiques », rencontre au cours de laquelle je me suis lié d’amitié avec le merveilleux comédien Daniel Znyk, trop tôt disparu, à la mémoire duquel j’ai dédié « Valse à l’eau ». Il s’agissait d’illustrer par de courtes pièces un semainier. Tout cela était donc composé et je n’ai pas voulu que ce travail soit perdu. C’est pourquoi j’ai choisi d’intercaler ces séquences entre les autres compositions sur An Indian’s Week. On retrouvera ce type de compositions et d’improvisations sur Mad Nomad(s) et tout récemment sur (V)Ivre et Alerte à l’eau.

CJ : Sur votre dernier disque, il s’agit exclusivement de duos que vous mettez à profit pour tenter des mariages de couleurs sonores ?

HT : Oui mais il s’agit surtout d’un travail collectif du Strada Sextet autour d’improvisations ! Car même les musiciens qui ne jouent pas y ont participé, en fait, en donnant leur avis, en lançant des idées.

CJ : Il y a quelque chose qui « saute aux oreilles » à l’écoute de vos disques, c’est l’évidence (faussement simple) des mélodies. On les imagine même assez facilement comme des chansons…

HT : Certainement, mais le problème d’une chanson et de ses paroles, c’est qu’elle a un sens, c’est donc un ensemble avec des limites. Moi je préfère l’idée d’un chant musical qui, plus universel, permet de traduire des impressions, du ressenti, des émotions peut-être plus mystérieuses. Qui laisse place à l’imagination aussi.

CJ : Sur vos disques, certaines compositions reviennent à plusieurs reprises, comme « Sacrifice » ou « S.O.S Mir ». Pour vous, un travail n’est jamais terminé, c’est une pâte qu’on peut reprendre et modeler à nouveau ?

HT : Oh oui ! Il n’y a rien qui m’énerve plus que cette manie de la « zapperie » permanente, je trouve ça débile ! Je me rappelle que dans les années 70, si on avait le malheur de ne pas toujours proposer quelque chose de nouveau, on passait pour un « has been ». Mais c’est tout le contraire ! Un type comme Picasso pouvait peindre des séries de quinze tableaux quasi identiques. Ecoutez tous les « bootlegs » de Miles Davis… combien de fois est-il revenu sur un même thème ? Et Coltrane, il avait peut-être une longue discographie mais il faut tout de même se rappeler que sur scène, il jouait essentiellement les cinq ou six mêmes morceaux, comme « My Favorite Things », qui s’est transformé au fil des années, jusqu’à la fin. Et pour ce qui est d’une composition comme « S.O.S. Mir », qu’on trouvait déjà sur Mad Nomad(s), sa remise en chantier est venue tout naturellement grâce au jeu de trombone de Guéorgui Kornazov, un musicien extraordinaire et qui porte en lui toute l’âme de la musique de son pays, la Bulgarie.

CJ : Avez-vous le temps d’écouter d’autres musiques que la vôtre ? Des disques de chevet ?

HT : Quand on me pose cette question, j’ai tendance à dire que je n’ai pas de disque de chevet… parce que je n’ai pas vraiment de chevet du fait que j’en change quasiment tous les jours ! J’écoute dans ma bagnole, mon chevet c’est ma voiture… Donc, je n’ai pas trop le temps. Et puis, je n’ai pas d’iPod… Sébastien en a un, moi pas, il faudrait passer par l’ordinateur, transférer sur l’iPod pour écouter de la musique. C’est d’abord un problème de temps. Cela dit, j’aime beaucoup par exemple le dernier disque de Louis Sclavis, L’imparfait des langues. Ce n’est pas parce qu’on travaille ensemble que j’aime tout ce qu’il fait, je ne suis pas « béat »… c’est la même chose avec Aldo [Romano]. Et puis, il y a aussi le disque de François Corneloup, celui de Manu Codjia, de Christophe Marguet… Mais non, je n’ai pas vraiment de disque de chevet.

CJ : Dans votre musique, vous ne faites pas appel aux nouvelles technologies (électronique, informatique, …) : c’est un choix esthétique a priori ?

HT : En matière d’électronique, j’ai l’impression de ne rien entendre de vraiment nouveau. Je me souviens des années 70/80 et de la musique concrète ; les compositeurs qui réalisaient des collages avec des bandes magnétiques, des sons enregistrés… faisaient des choses formidables mais depuis… Mais je n’ai pas tout écouté. Ah si, j’ai entendu des choses intéressantes sur le dernier disque de Bashung, L’Imprudence. Ça m’intéresserait de rencontrer les musiciens qui ont travaillé sur les éléments électroniques.


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H. Texier © F. Journo

CJ : Et le choix de la contrebasse ? Car vous avez pourtant commencé par le piano ?

HT : Disons qu’on a plutôt essayé de me faire jouer du piano… C’est comme la question sur l’appétit, tout à l’heure. Allez savoir pourquoi j’ai choisi cet instrument ! Une contrebasse, c’est cher, c’est difficile à transporter et ça fait mal au dos ! Mais pour moi, c’était cet instrument-là et aucun autre, il s’est imposé à moi. Je n’avais pas le choix.

CJ : Si vous regardez en arrière, est-ce que vous avez des regrets ?

HT : Oui ! Je dirais que j’en ai trois qui ont un point commun, celui de la perte de temps. Par exemple, aujourd’hui, je regrette vraiment de ne pas avoir eu la possibilité d’étudier la musique quand j’étais adolescent. Vraiment, ça m’a fait perdre du temps par la suite. Le deuxième regret, c’est l’armée. A l’époque, on faisait un service militaire obligatoire de seize mois et croyez-moi, c’est long ! Six mois auraient largement suffi. Et le troisième regret, c’est d’avoir passé trop de temps à accompagner des chanteurs de variété. Même si ce sont des grands, quand on accompagne on ne s’exprime pas pleinement, nous les musiciens de jazz, on est comme en-deçà. Mais pour le reste, non, je ne pense pas avoir d’autres regrets.

CJ : Selon vous, qu’est-ce qu’un artiste ?

HT : Je crois qu’il m’est arrivé de répondre plusieurs fois à cette question mais le problème, c’est que j’ai dû donner plusieurs réponses… et j’aurais dû les noter ! J’avais aussi « commis » un texte au sujet des intermittents, je le disais pendant les concerts, il faudrait que je vous l’envoie ! (rires) Plus sérieusement, je crois qu’avant tout, derrière l’idée d’artiste, il y a celle de culture… qui n’est pas à la fête en ce moment. Si la culture est le reflet de l’âme d’un peuple, alors un peuple sans âme n’est plus qu’un troupeau. Culture et donc conscience, c’est essentiel. C’est ce qui nous distingue des animaux, d’ailleurs, la conscience. Mais cela dit, on ne doit pas occulter la part d’animalité qui est en nous, car on a tendance aussi à l’oublier et c’est un grand tort.

CJ : Vous sentez-vous un homme libre ?

HT : Aujourd’hui oui, mais demain ? [1]. J’ai la chance de pouvoir vivre de ma musique, de pouvoir dire « Stop ! » aussi quand j’en ressens le besoin et de passer à autre chose. Donc oui, de ce point de vue, je suis un homme libre. Mais je ne peux pas en dire autant de beaucoup de bons musiciens que je connais, qui sont pratiquement sans ressources ou quasi RMIstes. C’est vraiment dramatique.

[L’heure tournant, nous avons dû abréger notre entretien et, alors qu’il s’était déjà rhabillé, la conversation avec Henri Texier se poursuit de façon plus informelle. Il s’insurge particulièrement contre « certains critiques » qui font une brève apparition lors des concerts et, ensuite, émettent des jugements définitifs. Nous évoquuons le fameux « Cartel des Quatre », avec Charles Dullin, Louis Jouvet, Georges Pitoëff et Gaston Baty. Eux aussi éprouvaient une grande frustration à voir les critiques de théâtre réserver les premiers rangs et perturber les représentations en arrivant systématiquement en retard. Ils décidèrent de fermer les portes du théâtre au début des représentations, et le payèrent très cher pendant plusieurs mois !]

« Nous, ici, on joue trois heures ! C’est un tout un concert, une histoire que nous racontons, il y a dramaturgie. Venir nous critiquer en nous écoutant partiellement, c’est comme juger une pièce de théâtre en n’assistant qu’au deuxième acte ! Il y a des spectateurs qui reviennent à plusieurs reprises, et de loin parfois, qui assistent aux trois sets et à deux heures du matin nous réclament un bis ! C’est pour eux, d’abord, pour ce public-là, que nous jouons ! »

(Entretien accordé le 20 avril 2007, entre 19h et 20h au Sunset – Révisions et additions par téléphone les 7, 8 et 9 mai 2007).

3 : « Quatre de séjour » – le Strada Quartet live au Sunset

Le Sunset avait donné une carte blanche à Henri Texier entre le 13 et le 21 avril… Carte blanche que notre contrebassiste s’empressa de rebaptiser illico « Carte de séjour », eu égard, on l’imagine volontiers, à l’environnement politique et aux échéances électorales très proches qui lui laissaient craindre à juste titre une évolution bien peu favorable aux artistes et à la culture en général.

Sept soirées pour trois quatuors et de nouvelles aventures, toujours et encore : avec Aldo Romano (batterie), Sébastien Texier (saxophone, clarinette) et Francesco Bearzatti (saxophone) pour les deux premières soirées ; puis les deux suivantes en compagnie du nouveau Trio de Sébastien Texier. Une seconde formule qui fut semble-t-il particulièrement importante pour Henri Texier lui-même, qui nous confiait avoir pu, à cette occasion, enfin jouer sur scène avec son homologue Claude Tchamitchian et découvrir un très inspiré jeune drummer irlandais, le dénommé Sean Carpio (cf. interview), nous promettant de possibles lendemains communs si la bonne fortune voulait bien faire que leurs chemins se croisent à nouveau.

Restaient alors trois soirées, qui furent consacrées au Strada Quartet.

Quartet et non Sextet. Une sacrée équation à résoudre dans la mesure où cette formule, réduite en nombre, dispose mathématiquement de moins de couleurs à marier et doit compenser les absences du trombone toujours virevoltant et jamais à court d’imagination de Guéorgui Kornazov, ainsi que celle du saxophone baryton de François Corneloup, dont on connaît le talent pour conjuguer lyrisme et volubilité. C’est donc une formation resserrée, tendue comme un arc, qui nous offre pendant trois heures un répertoire puisant largement dans le dernier opus, Alerte à l’eau, mais aussi dans l’un ou l’autre de quelques disques précédents : Mad Nomad(s), (V)Ivre, Remparts d’argile, An Indian’s Week ou même Holy Lola.


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H. Texier © F. Journo

Et c’est là qu’on saisit toute l’importance qu’attache Henri Texier à la remise en chantier régulière de son répertoire. Car le musicien, on le sait, est très sensible à l’idée qu’une composition n’est jamais terminée, qu’elle continue de vivre après avoir été fixée sur disque, quitte à l’enregistrer plusieurs fois s’il le juge nécessaire. La matière première ne manquant pas, loin s’en faut, c’est d’une véritable collection de chants, pour ne pas dire d’hymnes, que disposent le contrebassiste, une belle pâte sonore qu’il peut modeler et remodeler au gré des formations avec lesquelles il se produit. En témoigne notamment ce magnifique enchaînement que le groupe propose durant le deuxième set où l’on peut se réjouir de l’insertion très opportune de « SOS Mir » entre « Sacrifice » et « Sacrifice d’eau ». Ou bien encore la conclusion du troisième set avec un « Desaparecido » de toute beauté, empreint de la majesté qu’on lui connaît depuis sa création avec Joe Lovano, Steve Swallow, John Abercrombie et Aldo Romano sur l’album Colonel Skopje.

La rythmique du Strada Quartet est impeccable, c’est un véritable poumon où le drumming sans faille de Christophe Marguet peut unir ses forces avec la présence constante – forte, ronde et mélodieuse à la fois – d’un Texier jamais en repos et qui, plus que jamais, mérite le qualificatif de « chef de bande ». Sur le devant de la scène, les nappes sonores de Manu Codjia [2] se multiplient, tantôt aériennes, tantôt chargées en électricité (« Ô Elvin », « Sacrifice ») ; Sébastien Texier, très en verve au saxophone alto, incendie des compositions telles que « Work Revolt Song », « Afrique à l’eau » ou « Sacrifice ». Mais le groupe sait aussi donner toute l’amplitude nécessaire à des thèmes teintés de blues comme « Desarwa (for A.T.) » - dédié à un autre batteur légendaire, Art Taylor avec lequel Henri Texier a longtemps joué en compagnie de Dexter Gordon, « Tonlé Sap » ou « Blues d’eau », nous laissant ainsi reprendre notre souffle.


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S. Texier © F. Journo

On ne peut conclure sans évoquer une étonnante complicité entre les Texier père et fils. Sur scène bien sûr, mais aussi… le reste du temps ! Entre deux sets, tous deux ne cessent de se parler, comme si le concert ne pouvait s’arrêter, comme si l’échange continuait pour eux au-delà des notes et perdurait dans les mots. Il était plus d’1h30 du matin quand nous quittons les lieux. Eux avaient déjà repris leur dialogue interrompu une heure plus tôt. On attend avec une certaine impatience le fruit de cet autre concert à deux voix, impossible à percevoir mais fourmillant certainement d’idées et de pistes à creuser pour les temps à venir.

(20 avril 2007 > 9 mai 2007)
Avec le soutien actif d’Henri Texier pour la reconstitution d’une interview évaporée…)

par Denis Desassis // Publié le 14 mai 2007

[1NDLR : nous sommes le 20 avril, donc à deux jours du premier tour de l’élection présidentielle

[2dont il expose un grand nombre de variations sur Songlines, son très beau premier disque chez Beejazz