Portrait

Hugh Hopper, in memoriam

Hugh Hopper est décédé d’une leucémie le 7 juin 2009 à l’âge de soixante-quatre ans. Peu le savent, mais avec lui, c’est une des plus belles pages de l’histoire de la musique contemporaine qui se referme.


Hugh Hopper est décédé d’une leucémie le 7 juin 2009 à l’âge de soixante-quatre ans. Peu le savent, mais avec lui, c’est une des plus belles pages de l’histoire de la musique contemporaine qui se referme. Grand bassiste et excellent compositeur, cet Anglais originaire du Kent avait débuté sa longue carrière dès 1964 avec Wilde Flowers, devenu, quatre ans plus tard, Soft Machine, groupe révolutionnaire laissant en Europe une trace indélébile.

Comme toujours, c’est à la mort d’un grand artiste que l’on prend sa mesure. Celle d’Hopper, à l’ombre des sunlights depuis son départ de la « machine molle », fut essentielle. On peut même avancer qu’il en était l’un des pivots, et quand un pivot flanche c’est tout un monde qui s’écroule. Pendant plus de quarante ans, il a été le centre de gravité du style Canterbury, genre atypique, entre free rock et jazz, né dans la ville du même nom. Inconnu du grand public, ce flegmatique à l’allure échappée d’un roman du XIXè siècle aura donc joué avec quasiment tous les musiciens qui ont marqué l’histoire de cette musique (citons, entre autres, Robert Wyatt, Daevid Allen, Richard Sinclair, Elton Dean, Mike Ratledge, Phil Miller, Dave Stewart, Pip Pyle, etc.). Cette merveilleuse sphère musicale, typiquement britannique, ne pourra plus jamais vraiment tourner de la même façon. La Soft Machine s’est arrêtée.

Il y avait quelque chose de fascinant à voir jouer ce grand escogriffe, bonnet vissé sur la tête. On était surtout surpris par le contraste entre sa basse aux effets fuzz énormes et l’humilité de sa présence sur scène. Pour lui, nul besoin d’arrogance pour se faire entendre ou imprimer sa marque. Il possédait l’aura des grands bassistes. Même son corps long et noueux semblait fait du même bois que son instrument. Ainsi, avec sa musicalité et son feeling unique, les autres musiciens pouvaient bien faire les zigotos, tant le bâti était solide et élégant.


JPEG - 39 ko
Hugh Hopper © H. Collon/Vues sur Scènes

Il fallait également le voir jouer avec son compère de toujours, Daevid Allen. C’était le couple parfait, complémentaire bien sûr : Daevid, génial excentrique tombé de la planète Gong, adolescent éternel débordant d’énergie ; Hugh, la force tranquille, la charpente magnifique, palpitante et aérienne. Tout cela sonnait éternellement neuf. Pourtant, ce genre impossible entre rock et jazz, libre d’expression, était né au milieu des années soixante ! À travers les mains amples et solides de Hugh Hopper s’exprimaient quarante années d’expérience au service d’une musique hors normes à laquelle, lui et ses compères, ont tenu à donner une éternelle jeunesse. A la fin des années soixante-dix, si 1984 et Hopper Tunity Box ne se laissent pas révéler d’une seule traite, c’est qu’ils explorent de nouveaux horizons dont il fallait apprivoiser les sons, les ombres et tous les mystères électriques déposés par son talentueux géniteur. En 1999, avec Brainville, il ouvrait également de nouvelles perspectives. The Children’s Crusade représentait même un peu la honte pour tous les jeunes freluquets avant-gardistes qui pensaient que la modernité n’appartenait qu’aux nouvelles générations !

Hopper est passé par des hauts et des bas. Le temps d’une période de doute au début des années quatre-vingts, il fut même, afin de survivre, chauffeur de taxi dans son Kent natal. Sa réussite fut plus artistique que financière. D’ailleurs, la lutte finale, par manque de moyens, fut à ce que l’on dit inégale. C’est triste. Mais quand on a le feu sacré, c’est à la vie à la mort. Or, Hopper était un artiste, un musicien intègre, et chez ces gens-là, monsieur, on compte pas… on joue.

  • Christophe Manhès

par // Publié le 6 juillet 2009
P.-S. :

Article originellement paru sur le site du magazine Progressia, que nous remercions.