Scènes

Ill Considered en repas-concert

Le trio londonien Ill Considered joue aux Frigos dans le cadre d’une soirée repas et concert.


Dix-huit couverts disposés dans une salle, à l’intérieur du cadre assez magique des Frigos, ancienne gare frigorifique reconvertie depuis juin 2024 en lieu de culture.
Petit comité pour grande expérience : en préambule à un concert du trio londonien Ill Considered nous sommes là pour déguster trois mets (entrée, plat, dessert), chacun inspiré par un morceau du groupe sus-mentionné (respectivement « Dawn lit Metropolis », « Loosed », « Jellyfish »).

© Camille Pinet

Tel est le concept du Pont, idée germée dans la tête du très créatif Luc Chambonnière. « J’ai créé Le Pont sous la forme d’un blog en 2019-2020, où j’ai commencé à faire des pairings entre des artistes et des plats. Mais au bout d’un moment, j’ai eu envie d’aller plus loin, de me faire plaisir et profiter de cette occasion pour faire jouer des groupes que j’avais adorés. J’ai commencé ça il y a deux ans en juin 2024, et depuis j’en ai fait huit, avec un rythme qui est plus, maintenant, de cinq ou six par an. »

Contrepoint ou complément à la synesthésie, les notes se transforment en saveurs autant qu’en couleurs, formes, textures. Les titres déplient leurs imaginaires potentiels dans des assiettes plus succulentes les unes que les autres. Créativité naissant de la créativité, en successions de cercles vertueux comme d’infinis ronds dans l’eau.
Et les artistes, on s’en serait douté, apprécient cette forme singulière d’écho et de dialogue. « À chaque fois ils font preuve d’une grande curiosité sur le sujet avant et pendant. Je me suis rendu compte qu’il était hyper important d’expliquer la démarche et ce qui faisait le lien entre les assiettes et les morceaux, d’où des livrets que j’imprime à chaque fois. Au-delà de trouver ça bon et d’apprécier l’expérience, certains ont parfois été émus aux larmes, c’était hyper touchant. »

Improvisation guidée par les sens et les associations dont le principe ne pouvait pas mieux résonner, sans doute, qu’avec les fondements d’Ill Considered, la manière, la base sur laquelle la musique s’appuie pour évoluer en d’hypnotisants développements.
D’ailleurs, les assiettes terminées, il n’est pas permis d’être tout à fait rassasié de plaisirs. L’heure est venue de changer de lieu, d’emprunter le labyrinthe du bâtiment industriel, d’escalader des escaliers en colimaçon recouverts de graphs colorés des marches aux murs. Le concert peut commencer.

Ill Considered © Camille Pinet

Ill Considered, groupe anglais constitué du saxophoniste et flûtiste Idris Rahman, du bassiste Liran Donin et du batteur Emre Ramazanoglu, a une petite dizaine d’années d’existence.
Il a sans doute vu son public s’élargir à la faveur d’une compilation présentant la nouvelle scène jazz anglaise, concoctée par le label Soul Jazz en 2020. Compilation qui permettait de se rendre compte qu’au-delà de la diversité des styles, sons et formations proposés, ladite scène anglaise semblait avoir été plus marquée que d’autres par les rythmiques électroniques qui ont secoué les dancefloors souvent improvisés dans des champs ou des usines désaffectées, à la fin du siècle dernier, aux grandes années des raves.
Digérée de plusieurs manières, dont certaines uniquement acoustiques, cette influence a contribué à faire émerger une scène facilement festive et terriblement dansante (après tout, une tradition britannique depuis au moins les soirées Northern Soul des années 60).

L’extase arrive dans une furie joyeuse

Le trio débute tout ramassé sur lui-même, concentré sur son écoute, les musiciens collés dans un échange intime.
Puis, à mesure que l’énergie monte, les échanges avec le public (regards, déplacements) nourrissent davantage l’intensité de la musique.
Les envolées cuivrées vrombissantes semblent issues du free jazz le plus expressif, mâtinées d’influences orientales particulièrement audibles dans le jeu de basse électrique, comme autant d’anneaux constricteurs qui emprisonnent l’assistance complice pour la mener vers la transe, tandis que la batterie (parfois soutenue de congas) semble enchaîner d’infinies possibilités de rythmes. L’extase arrive dans une furie joyeuse. A l’intérieur de boucles folles, les notes tombent en éboulement dans les oreilles d’un public qui, dans sa majorité, bat frénétiquement la mesure, du pied, des mains, sur les jambes ou entre elles, jusqu’à l’épuisement ravi.
La soirée fut parfaite.