Scènes

In Bruges : 1ère édition réussie du Belgian Jazz Meeting

Le Belgian Jazz Meeting est un « show case » qui se tient tous les deux ans au siège du label De Werf pour un public sélectionné de professionnels et de programmateurs, européens en majorité. Une sacrée bonne idée, un marché efficacement organisé… Pour la première fois cette année, douze groupes se présentaient (Flamands et Wallons à part égale).


En ce début septembre de rentrée scolaire, la SNCF et la SNCB mettent les bouchées doubles pour retarder mon arrivée : je manque certains concerts de la soirée d’ouverture du BJM.

Les Belges ont décidé cette année d’unir leurs forces, de faire taire leurs querelles et surtout de montrer que dans le domaine artistique et culturel, il n’y a de partition autre que musicale.
Le Belgian Jazz Meeting est un « show case » qui se tient tous les deux ans au siège du label De Werf (Werfstraat), pour un public sélectionné de professionnels et de programmateurs, européens en majorité. Une sacrée bonne idée, un marché efficacement organisé comme le Bimhuis d’Amsterdam. Douze groupes (Flamands et Wallons à part égale) se présentaient donc sur deux jours et demi, soutenus par De Werf, la communauté de Wallonie et Bruxelles.


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Nicolas Kummert © Jos Knaepen

Vendredi 2 septembre 2011

Le choc vient du groupe Voices de Nicolas Kummert, pour un répertoire intitulé simplement « ONE ». C’est la surprise de la soirée, immédiate et bouleversante, un saxophoniste qui joue divinement et délaisse parfois son bec pour chanter d’une voix douce.
Ces « Voices » rendent un hommage poétique à Prévert et à sa petite musique dans une suite de compositions, genre de chansons parfaites, construites et savamment arrangées, et en même temps fidèle à l’énergie instinctive du groupe : Lionel Beuvens se déchaîne à la batterie, soutenu par le pianiste finlandais Alexi Tuomarila et par Nicolas Thys, l’aîné du groupe qui, aussi à l’aise à la contrebasse qu’à la basse électrique, a joué avec les plus grands quand il vivait à New York la bouillonnante, accompagnant régulièrement Bill Carrothers ou Dré Pallemaerts. Quant au guitariste, Hervé Samb, que l’on a vu au sein de Sawadu (Ultrabolic), il joue d’un certain nombre d’effets.
On entend du Prévert mais aussi du Burt Bacharach, un des plus grands auteurs pop, compositeur d’innombrables musiques de film. Le jeune Kummert fait vibrer une certaine corde nostalgique en ressortant « Close to You », un tube des Carpenters, duo improbable d’un frère et de sa jolie sœur à la voix si mélancolique qui tint le haut des charts dans les Seventies. Mais la bluette est ici arrangée de façon magistrale, la petite mélodie sucrée étant reprise avec une boîte à musique et le fond faisant tout le reste… Un beau mélange d’influences et un son impressionnant au service de vraies chansons : « Petit Simon millionnaire », « Affaires de famille », « Compagnons des mauvais jours ». Presque jamais pareil, ça change tout le temps, et même quand c’est pareil, c’est encore plus beau qu’avant.


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Manuel Hermia © Jos Knaepen

Puis entre en lice Manu Hermia, qui présente en trio avec Manolo Cabras (contrebasse) et Joao Lobo (batterie et percussions) un programme intitulé Long Tales and Short Stories. Cet excellent saxophoniste - et flûtiste, comme le veut la tradition américaine -, post-coltranien si on veut vraiment le définir, sait parfaitement jouer des métriques indiennes, avec à la rythmique deux acharnés qui lui assurent une assise plus que confortable. Un trio très soudé, équilatéral, resserré sur scène autour du mât-pilier de la contrebasse, et qui enflamme par la conviction farouche de son jeu. Inspiration sartrienne : « Je ne puis prendre ma liberté pour but que si je prends également celle des autres pour but ».
Cette musique « spirituelle » commence avec « The Story of a Caress » qui, sur un ostinato de la basse délivre une drôle d’étreinte, précise, profonde et fatale. C’est le temps qui est ainsi décompté sur cette pulsation, le temps de l’amour et de la vie. Etrange et fascinant, ce premier morceau envoûtant, sans griserie, est construit autour le battement du cœur, que relaient les frémissements et les coups assourdis de la batterie. Ainsi s’écoule la plainte du saxophone. On en reste comme prisonnier.
Pourtant, avec le bien nommé « Color Under My Skin » (qui parlera peut être à certains Blancs d’apparence), on glisse ensuite vers l’est, on change d’univers - du moins géographique -, en quête de neuf ou de sens. Accélérations exaltées, figures rythmiques complexes, le saxophoniste reprend la main, traçant par les longues et voluptueuses sinuosités de son soprano légèrement acide une chorégraphie aérienne que sous tend le martèlement continu, finement assourdissant, de la rythmique.


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Christian Mendoza © Jos Knaepen

« The Geisha from Tokyo » est une courte improvisation à la flûte, et « Rajazz #5 », qui tente d’allier jazz et raga, un portrait de Coltrane à la manière de ceux qui évoquent les musiciens par la littérature.
On l’aura compris, les « Long Tales » sont une suite de compositions ouvertes et les « Short Tales », à l’inverse, des improvisations collectives spontanées. Un jazz « free », essentiel pour ce saxophoniste engagé qui vit dans son temps, dans l’instant, le présent de la spontanéité. Avec un idéal de communication humaine, de liberté partagée, « surveillée » dans la mesure où elle garde conscience de l’autre. Et je me souviendrai de mon exaltation au moment du « Crazy Motherfucker » qui clôt ce spectacle charnel.
Je me ressaisis toutefois pour écouter ensuite le pianiste d’origine péruvienne Christian Mendoza , dont le quintet réunit la fine fleur du jazz belge actuel, dont un des musiciens les plus demandés, Teun Verbruggen. Comment présenter ce batteur ? Un Jim Black coloriste, peut-être ? À ses côtés, le contrebassiste Brice Soriano et deux merveilleux soufflants, l’altiste Ben Sluijs (à la flûte sur un « Sleep » qui n’a rien d’une berceuse) et le saxophoniste ténor, également clarinettiste, Joachim Badenhorst. À écouter : Arbr’en ciel, sorti sur le label De Werf mais enregistré en France, au Studio de La Buissonne, en 2008. Une musique inspirée, aux très beaux passages d’improvisation, avec ces moments de grâce que sont les unissons quand ils sont aussi subtils, un son de groupe entraînant et convaincant. Une musique un peu cérébrale, peut-être, où certains jugeront que l’improvisation n’occupe pas assez de place. Mais le bel élan des interprètes suffit à insuffler à ces compositions souvent longues et planantes une fièvre certaine.

Samedi 3 septembre 2011 - Intermède touristique : Carillon et Jazz

Le maître-carillonneur de la cité a invité pour la circonstance un confrère néerlandais, Carl Van Eyndhoven, qui nous convie à douze heures tapantes à une amusante et ingénieuse démonstration de « swinging bells » lors d’un concert du carillon du beffroi de Bruges : il a exceptionnellement concocté un programme jazz à partir de standards (« Satin Doll », « My Funny Valentine », « They Can’t Take That Away From Me »…)
En écoutant, sagement assise au pied de ses 366 marches, je ne peux pas ne pas penser au film qui a beaucoup fait pour la promotion - méritée - de la ville, In Bruges, bêtement traduit par Bons baisers de Bruges (en effet, il ne s’agit pas d’une carte postale touristique mais d’un polar métaphysique). La fin précipitée et inopinée d’un tueur qui se jette du haut du beffroi de 88 mètres peut aussi rappeler Vertigo… D’ailleurs, la vue donne le vertige. [1]


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Sal LaRocca & Pascal Mohy © Jos Knaepen

Les concerts du soir commencent par le trio du jeune pianiste Pascal Mohy, plutôt timide quand il doit parler au micro dans un anglais approximatif, ce qui provoque quelques réflexions amusées du contrebassiste Sal La Rocca. Sa musique impressionniste est influencée par Bill Evans, avec peut-être quelques accents de Steve Kühn. Dans une de ses compositions, « Du vent dans les cheveux », il est question de sa bien-aimée ; c’est frais, charmant et sentimental en diable, admettons. « Douze huîtres boogie » développe un élégant solo de piano, ancré dans une tradition qui remonte à Duke, un lyrisme jamais démonstratif, une articulation nette. Puis vient le final, une fougueuse « Hallucination » brillamment empruntée à Bud Powell. Prometteur.


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Joachim Badenhorst © Jos Knaepen

On retrouve Joachim Badenhorst en solo pour trois magnifiques improvisations et un travail impressionnant sur le son et le souffle, y compris continu. Sa musique est moins axée sur sur la mélodie que sur le rendu des timbres. Et là encore, il faut un sacré travail pour parvenir à ce résultat. J’hésite entre le dernier solo, à la clarinette basse, et le premier, à la clarinette en si bémol, à moins que je ne me laisse subjuguer par ce solo de sax ténor et sa trop brève mélodie qui me fait penser à Coleman Hawkins sur le Picasso en… 1939.
Badenhorst est aussi le seul à souligner que le BJM fédère les initiatives conjointes des trois communautés, et que l’espoir viendra peut-être du monde des arts et de la culture. Cela va toujours mieux en le disant, et en soulignant que la musique n’est pas repliée sur des préoccupations d’identité .
Le trio suivant, en revanche, ne s’exprime qu’en flamand (plongeant dans l’incompréhension les deux tiers de la salle) : sa présentation abruptement exposée me passe au-dessus la tête, comme son nom d’ailleurs (De Beren Gieren). Dommage… Jeunes gens, il faut cultiver le goût des langues étrangères. Un groupe non dénué de potentiel malgré un style sans véritable esthétique. Un jeune pianiste, Fulco Ulvanger, qui bouscule temps et accords, juxtapose extraits et « passages », se livre à des collages qui entrent dans la composition d’un tableau intéressant mais incomplet. Exemple ce Die Dag qui démarre dans un grondement mélodramatique pour virer au balancement musette, presque guinguette, à la Yann Tiersen dans Amélie Poulain, avant de bifurquer encore vers un autre climat…

Suit Collapse, groupe au nom prédestiné qui n’arrive pas à me conquérir en dépit de ses musiciens attachants, en particulier le trompettiste Jean-Paul Estiévenard : ses fragilités touchantes en disent plus long que les éructations parfois un rien énervées de l’altiste Cédric Favresse (ex : « King Fu »). On a ainsi une nouvelle (re)formation – c’est assurément la tendance actuelle - de quartet ornettien… mais sans retrouver l’esprit de la « Complete Communion ». Quel intérêt de jouer ainsi aujourd’hui ? Je repère toutefois la bassiste aux pieds nus Yannick Peeters qui accompagne tout en finesse le batteur Alain Deval pour une rythmique très en place.


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Hamster Axis of the One-Click Panther © Jos Knaepen

Pourquoi les membres du dernier groupe programmé ont-ils choisi - contre toute logique marketing - un incompréhensible nom à rallonge ? Je vous le jette en pâture : Hamster Axis of the One-Click Panther. Ces jeunes gens viennent d’Anvers et leur leader, Frederik Meulizer, batteur énergique et plein d’humour, choisit de parler en anglais, le public étant composé de trois groupes linguistiques. Ce n’est peut être pas la meilleure façon de régler la dualité culturelle du pays que de glisser dans la récupération et l’impérialisme anglo-saxons, mais on apprécie l’effort.
Le morceau-titre de leur album, « Small Zoo », débute par une ambiance jungle - pas à la Duke Ellington, mais dans le style ménagerie avec moult cris de guerre, zouaves et autres zèbres. Ce clin d’œil potache ne me rebute pas - il ne leur manque que les peintures de guerre et autres artifices (qui, d’ailleurs, illustrent la pochette de disque). Mais devant ce public sérieux et polyglotte, ils n’ont sans doute pas osé… Quoi qu’il en soit ça joue gaiement, ça chante, et ce blues « gospelisant » est une agréable surprise pour finir la soirée.
Il est agréable aussi de retrouver la contrebassiste du groupe précédent venue remplacer au pied (nu) levé son collègue malade, et qu’on sent immédiatement à l’aise : fort galamment, ses nouveaux complices lui font plus de place que dans son propre ensemble. Les compositions sont de l’altiste (attention à la prononciation !) Lander van der Noordgate et le pianiste Bram Weijters révèle une intéressante sensibilité.

Pour moi, le BJM s’arrêtera là - le chemin du retour est long. Je ne pourrai donc pas écouter un de mes groupes (belges) préférés, Rêve d’éléphant, dans Pourquoi pas un scampi ? où s’expriment toute la finesse et la fantaisie raisonnablement déréglée et l’humour (si gentiment) dérangé de nos amis d’outre-Quiévrain. Bruges se perd déjà dans l’automne du souvenir.

par Sophie Chambon // Publié le 17 octobre 2011

[1Nous visiterons dans l’après-midi les hauts lieux de la ville, parcs et béguinage, et surtout les musées (Groeninge et Hans Memling), un régal pour qui aime les peintres flamands et cherche à comprendre l’âme belge.