Chronique

Ingrid Laubrock Anti-House

Roulette of The Craddle

Ingrid Laubrock (ss, ts), Mary Halvorson (g), Kris Davis (p), John Hébert (b), Tom Rainey (dms), Oscar Noriega (cl, bcl, 5,6)

Label / Distribution : Intakt/Orkhestra

Ingrid Laubrock est une musicienne affairée. C’est Bert Noglik qui nous l’apprend dans les notes de pochette de Roulette of The Cradle, troisième album de son quintet Anti-House. Cet espace de liberté qu’elle anime depuis plus de cinq ans constitue le point de ralliement de toutes ses expériences new-yorkaise. Elles sont nombreuses, et c’est ce qui l’occupe principalement, de l’octet au duo. C’est une artiste réclamée, parmi les proches d’Anthony Braxton. On la retrouve dans son Diamond Curtain Wall, au côté de Mary Halvorson qui est ici de l’aventure. Forcément, est-on tenté de dire, tant les parcours des deux femmes sont parallèles : Laubrock participe aussi au récent Sonic Genome de Braxton, ainsi qu’à son gigantesque opéra Trillium. Elle est également très présente dans les formations de Tom Rainey ; elle brille dans son récent Obbligato.

Toutes ces sollicitations ne l’empêchent pas de tracer, avec une précision redoutable sa propre route au sein de cet orchestre. Anti-House est sa maison, bien que l’intitulé s’en défende. Elle y est entourés de fidèles, comme l’incroyable pianiste Kris Davis avec qui elle anime le duo Paradoxical Frog. La connivence est le moteur de cet alliage méticuleux. Ici, sur l’imposant « Roulette of The Craddle », c’est l’insistance des clusters main gauche de Davis qui bâtit le mouvement caractéristique du groupe. Il est familier : chaque parole individuelle s’agglomère et se heurte, ce qui offre au chaos des allures de mécanique de précision. L’ironique « That’s All She Wrote », illustre à merveille cette démarche de convergence progressive des solistes . Les cordes étrangement accordées de Mary Halvorson, qui évoque Hawaï après l’hiver nucléaire, s’affolent soudainement et viennent se fracasser sur une masse orchestrale grossissante à mesure des assauts. La guitariste et la saxophoniste, dont le timbre étonnamment doux étonne et se confond parfois avec sa comparse, ont du vif-argent dans leur jeu. C’est la clé de la plupart des morceaux. Elle ne se faufilent entre les piliers rythmiques du quintet où John Hébert rejoint Davis Et Rainey (« … and Light (For Izumi) », où le clarinettiste Oscar Noriega est invité).

La notion de noyau proliférant est, d’avantage que dans précédents, la marque de fabrique de Roulette of The Craddle. Le trio Halvorson/Rainey/Laubrock, comme le démontre « From Farm Girl to Beautiful Vol. II » qui se situe dans la lignée directe de Strong Place, est ancien et rôdé. Il fait office de point nodal. Des alliances tierces se créent pourtant, comme celle qui unit la guitariste et Hébert, membre de son septet, dans la suite « Face The Piper ». Le contrebassiste brille à l’archet dans cette luxuriance de motifs et de séquences courtes, au processus très braxtonnien . Peu importe en réalité qu’elle est l’association d’origine ou celle qui prédomine. La multiplicité des échanges est quasiment infinie et permet de créer de nouvelles dynamiques. Voici un album raffiné et complexe qui place Anti-House parmi les formations les plus intéressante du moment. Une réussite totale.