Chronique

Irène Schweizer & Joey Baron

Live !

Irène Schweizer (p), Joey Baron (dms)

Label / Distribution : Intakt/Orkhestra

Lorsqu’une artiste est friande de duos comme l’est Irène Schweizer, il est aisé de jouer au jeu des comparaisons. Depuis des années, le label Intakt Records offre à la pianiste des plages de liberté en face-à-face ; là où on se livre totalement et où l’intimité est double : avec son instrument, évidemment, et avec l’altérité amenée par l’autre improvisateur. Il s’agit souvent d’un moment intime, et cela permet de voyager loin en s’appuyant sur des voies déjà construites, comme dans le cas des multiples rencontres avec Pierre Favre ou Louis Moholo. Ou c’est un ancien compagnon que l’on retrouve après des décennies et qui propose de défricher des sentiers délaissés, comme le laissait entendre Welcome Back aux côtés de Han Bennink.

Parfois les relations sont neuves, inédites, et marquées d’une certaine évidence. Ainsi de ce concert enregistré en novembre 2015 à Zürich avec Joey Baron. Le fait que l’américain soit batteur ne change rien, même si le jeu percussif et nerveux de la Suissesse a toujours magnifié ses partenaires percussionnistes. L’orgie pulsatile de « Jungle Beat II », pièce centrale dont la tension semble soutenir l’ensemble, en témoigne. La main gauche ferme, directive mais pas autoritaire, s’accommode des syncopes de Baron. Si Schweizer a l’habitude des percussionnistes qui affectionnent le détail, la sonorité, l’enluminure, comme on peut le constater sur le disque avec Bennink sorti il y a quelques mois, elle est ici face à un set de batterie plus classique où la peau domine et les cymbales ne servent principalement qu’au relief. Le rapport de forces en est forcément modifié, et le « Blues for Crellier » revient au format court qui revendique sa joie de jouer du jazz, d’affirmer le rôle rythmicien du clavier et d’asticoter son partenaire avec malice (« The Open Window »).

Live ! n’est pas qu’un cri du cœur, une affirmation de l’immédiateté. Il y a un véritable plaisir à mesurer l’euphorie de ces deux légendes à l’idée de se confronter. Pas de round d’observation : « Free For All » donne le ton sans attendre dans un ostinato main droite habillé d’une salve de métal. Le style est différent, plus féroce qu’avec ses percussionnistes habituels, et proche de son ancien round avec Andrew Cyrille, mais la poésie de « Up The Ladder » - vraisemblablement le sommet de l’album - rappelle à quel point ces deux artistes sont des esthètes qui aiment se laisser le temps pour se souvenir de leurs attaches plus classiques. Une brillante pièce supplémentaire de la discographie sans faille de ces délicieux esprits frappeurs.

par Franpi Barriaux // Publié le 11 mars 2018
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