Tribune

Jacques Bisceglia, par Jérôme Merli, photographe

J’ai du mal à me dire que Jacques est parti. J’avais encore des choses à lui demander, à partager avec lui, des conseils à solliciter, car ses avis étaient souvent pertinents.


J’ai fait la connaissance de Jacques par hasard, ou pas, un après-midi de 1999 sur le Quai de la Tournelle. Je venais de découvrir le jazz et, en même temps, je me jetais à corps perdu dans l’univers de la photographie. En passant devant sa « boîte » de bouquiniste, j’ai rencontré celui qui n’allait pas tarder à devenir un de mes meilleurs amis.

J’ai découvert un homme instinctif, passionné, entier, sans concession mais toujours juste, car il détestait l’injustice par-dessus tout. Grand adepte de la philosophie pataphysique, dont il était un fervent pratiquant, il ne perdait jamais de temps avec l’inutile et le dérisoire, savait exactement ce qu’il voulait, et s’y tenait.

Après de longues et passionnantes discussions quotidiennes, il m’a autorisé à venir regarder ses archives de plus près, et j’ai découvert que pour une très large part, elles étaient toujours à l’état de pellicule pas même développée. Voyant ce gâchis, j’ai réussi à le persuader d’aller jusqu’au bout de sa démarche photographique - j’allais l’y aider.

Chaque fois que je lui rendais visite il partageait avec moi, à grands coups d’anecdotes toujours drôles, son passé ou plutôt ses passés très éclectiques de bouquiniste - son gagne-pain à l’époque -, son amour pour le désert d’Arizona, des Indiens de la tribu Hopi dont il connaissait l’histoire par cœur et collectionnait les poupées, des cactus saguaros… et des bornes anti-incendie (dont il possédait une grande collection photographique). Son amour des livres aussi, dont il était un également grand connaisseur, notamment en polar et en bande dessinée ; de Radio Nova, et d’Actuel, dont il fut un des co-fondateurs avec Claude Delcloo, avant que le magazine ne soit repris par Jean-François Bizot.

Mais aussi et surtout il me parlait de ses rencontres dans le milieu du jazz - son univers à temps plein, sa passion, sa vie depuis la découverte et l’écoute de Sidney Bechet ; de ses musiciens préférés, parfois devenus des amis intimes, comme Patrick Artero, Daniel Huck, Don Cherry (dont il me disait très souvent après un long silence « Don me manque »), d’Eric Dolphy, Thelonious Monk - LA référence absolue, et plus récemment de William Parker avec qui il entretenait une relation d’amitié sincère et avec qui il avait participé à plusieurs projets.


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Jacques Bisceglia, crédit Hélène Collon

Sans oublier, bien entendu, la photographie ; il en connaissait étonnamment peu l’histoire, et je suis fier de lui avoir ouvert un œil sur cet aspect. Il travaillait souvent aux côtés des photographes Christian Rose, Christian Ducasse, Jean-Pierre Leloir, Philippe Gras, Thierry Trombert ou Guy Le Querrec (qu’il estimait être « le meilleur d’entre nous »). Je lui ai fait découvrir les travaux de Cartier-Bresson, Depardon, Walker Evans, Garry Winogrand ou encore René Maltète, entre beaucoup d’autres. A l’époque, je sillonnais inlassablement les rues de Paris de long en large (et de travers) avec mon appareil photo. Il me disait souvent qu’un jour, nous ferions ensemble une de ces grandes balades…

Je n’ai, en un peu plus une dizaine d’années d’amitié, jamais entendu Jacques dire du mal de qui que ce soit. Il pouvait ne pas être d’accord sur certains sujets, mais jamais il ne critiquait les gens dans leur dos. Il se contentait de dire : « C’est comme ça, c’est la vie ». Pas de fatalisme là-dedans, mais un profond respect et un certain militantisme de la liberté, de l’être et de la pensée. (Libre à chacun d’être ce qu’il veut, on peut ne pas être d’accord mais il faut respecter sa pensée.) Il a manqué une seule fois à sa devise : un jour, lors d’une réunion concernant un des magazines dont il s’occupait - Le collectionneur de bd ou Les papiers Nickelés, je ne sais plus - il a refusé de serrer la main d’un participant étiqueté Front National, et lui a d’ailleurs dit son fait. Car Jacques n’avait pas la langue dans sa poche, et il était honnête, avec ses idées et envers les autres. Il affrontait de face les choses et les gens.
Amateur de bons mots, il aimait à les manier et les placer dès que possible, c’est-à-dire tout le temps ! Par exemple, un jour où nous nous préparions à dîner, il m’a dit : « Assieds-toi, laisse-moi préparer ma salade pendant que tu me racontes les tiennes ! ». C’était tout lui.

Jacques était un passionné, un nostalgique, un joyeux déconneur, un jusqu’au-boutiste totalement investi dans ce qu’il entreprenait et ce qu’il aimait. Il vivait intensément le moment présent. Il aimait ses amis, Paris, sa campagne picarde (où il était conseiller municipal), ses chats Don et Billie, mais surtout sa femme, « ma petite femme » comme il aimait à l’appeler. Elle était tout pour lui, et il avait trouvé avec elle l’équilibre parfait. Je pense à elle aujourd‘hui, mais aussi à ses enfants, dont il était fier.

J’ai du mal à me dire que Jacques est parti. J’ai du mal à croire que je ne le reverrai plus. J’avais encore des choses à lui demander, à partager avec lui, des conseils à solliciter, car ses avis étaient souvent pertinents.

Jacques nous fera encore partager ses passions à travers son héritage titanesque, dont on ne connaît que la partie émergée. Lui-même me disait sans cesse : « En fait, je me rends compte que je ne connais pas mon travail. Grâce à toi je m’y suis mis. Tu m’as foutu un sacré coup de pied au cul et je t’en remercie. » Bien heureux qu’un coup de pied au cul lui ait fait du bien ! Mais comme il aimait à me le dire en rigolant : « Arrête tes conneries » !

Hey Jacky ! “It don’t mean a thing if it ain’t got that swing !”

A mon ami Jacques Bisceglia.

Jérôme Merli
Bastia, le 03/03/2013


Une cérémonie publique aura lieu le jeudi 7 mars 2013 à 14h30 au crématorium du cimetière du Père Lachaise (16, rue du Repos, 75020 Paris, métro Père Lachaise ou Gambetta).