Chronique

Jacques Coursil

Clameurs

Label / Distribution : Universal

Clameurs présente quatre oratorios pour trompette et voix inspirés par des textes de trois poètes antillais Frantz Fanon, Edouard Glissant, Monchoachi et un poète arabe du VIe siècle : Antar. Ces quatre faiseurs de mots ont pour point commun de porter la voix de l’opprimé. Dans un même geste, l’esclave qui crie s’affirme comme homme libre.

Docteur en linguistique et en mathématiques, Jacques Coursil unit ses deux amours : la langue et la note, la poésie et le son, la voix et la trompette. Deux amours qu’il allie dans le remarquable travail sur le timbre (vocal et instrumental). Il perpétue son exploration d’une forme qui lui est chère : la suite. Après Way Ahead, Black Suite et Minimal Brass, Clameurs poursuit cet effort « de liaison ».

Comme tous les grands albums, difficile de faire entrer Clameurs dans une case. Jazz ? Littérature ? Slam ? Musique traditionnelle ? Le genre importe peu puisque la grâce prend le relais. Minimaliste et simple, l’album, mené d’une voix de maître par la trompette de Coursil, distille tout au long de ses quatre oratorios des mélodies élémentaires, des notes qui, loin de se tricoter, s’étirent comme des points d’orgue, soulignées par une légère chambre d’écho.

Jacques Coursil, c’est aussi une voix grave, très grave, qui (dé)clame avec intensité des poèmes durs, empreints d’une négritude qu’il affirme et refuse dans un même geste : « Non, je n’ai pas le droit d’être un Noir - je n’ai pas le droit d’être ceci ou cela... » Une voix qui se pose comme le complément siamois et indispensable au Coursil de cuivre et de pistons. Une voix qui rythme les mots comme des notes gardées chaudes en bouche, dans un rythme que ne renierait pas Nietzsche quand il regrette le manque de tempo de la langue allemande dans le Gai Savoir. Une voix qui jongle sans hiatus avec les langues, secondée, en arabe, par celle de Jean Obeid et en créole par Joby Bernabé.

Heureusement pour les auditeurs monoglottes, tous ces vers sont traduits dans le très beau livret. Les morceaux les plus captivants et les plus touchants sont justement ceux qui se parent de termes étrangers : par exemple le beau et simple « Chanson d’Antar » et ses mélodies prenantes.

Clameurs se clôt sur un magnifique épilogue porté par un Mino Cinelu intense, dans la seule pièce où la musique l’emporte sur les mots. Jeff Ballard a réussi à donner une homogénéité sonore au travail de Coursil : un son moderne et planant, un dépouillement encombrant. On respire, on souffle, on prend son temps. On répète, cela confine à la transe, à l’hypnose de l’oreille.

« Evidence » est le terme qui résume le mieux Clameurs tant on a l’impression, devant ces mélodies lumineuses - comme toutes les bonnes mélodies - qu’elles n’auraient pu être écrites autrement. On pourrait même parler de « simplicité enfantine », comme on aurait pu l’écrire, ultime compliment, à propos de Picasso. L’adage selon lequel les artistes tendent au dépouillement avec le temps se confirme et s’affirme avec force en la personne de Monsieur Coursil.