Scènes

Jacques Schwarz-Bart et l’art d’évoquer les rêves

Le saxophoniste a bien entendu consacré une large part de son concert parisien à la relecture de « The Art of Dreaming », enregistré avec les trois « matelots » présents ce soir-là à ses côtés, Thomas Bramerie, Hans von Oosterhout et Baptiste Trotignon.


Le saxophoniste a bien entendu consacré une large part de son concert parisien à la relecture de « The Art of Dreaming », enregistré avec les trois « matelots » présents ce soir-là à ses côtés, Thomas Bramerie, Hans von Oosterhout et Baptiste Trotignon.

L’Institut Océanographique ? Il n’y a sans doute pas de lieu plus improbable pour aller écouter de la musique, surtout rythmée et improvisée : avec ses banquettes de bois en gradins et ses peintures racontant des pêches de haute mer sous l’Ancien Régime, sa salle des séances, Olympia d’un soir, est à l’évidence davantage faite pour écouter de doctes spécialistes évoquer les mystères des océans et des sympathiques bestioles qui s’y ébattent, que pour écouter un sax ronflant et énergique.

Le sax ronflant et énergique, c’est celui de Jacques Schwartz-Bart, venu avec son propre équipage, quartet de haute volée constitué de Baptiste Trotignon, Thomas Bramerie, de plus en plus incontournable et, aux drums Hans Von Oosterhout. Loin de décontenancer notre visiteur du soir, l’ambiance surannée, l’exiguïté de la scène en forme de devinette (comment faire tenir un Steinway sans le plier dans une boîte d’allumettes) ou la disposition des gradins semblent lui donner des ailes, ainsi qu’au reste de l’équipage, cette « dream team » avec laquelle il a enregistré il y a quelques mois, sous d’autres latitudes, The Art of Dreaming, art du rêve inspiré, dit-il, de l’œuvre de Carlos Castaneda.


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Photo Christian Taillemite

Volubile, inspiré, le saxophoniste, qui vit sa musique comme une rédemption, nous introduit immédiatement dans le vif du sujet pour un set énergique aux accents bebop ou bien plus chaloupés, avec ses sacs et ressacs, sur un ton éminemment fusionnel entre des musiciens au faîte de leur art et soucieux de se soutenir mutuellement. C’est tout d’abord « Emile », un des thèmes de l’album, inspiré de Castaneda, donc, et du récit d’expériences de sorciers toltèques qu’on se gardera bien de mettre en cause. On enchaîne avec un thème signé Trotignon, puis, au fil de la soirée, avec quelques jolies pièces tel ce somptueux blues baptisé « JonJon » ; ce sera ensuite « It’s Pain » ou les douleurs de l’enfantement, mais aussi « Now » en guise de fin. Au passage, la formation se resserre : le saxophoniste entame un pas de deux avec Trotignon d’autant plus appréciable que la salle se prête mal au volume sonore et que les deux musiciens trouvent immédiatement un ton intime qui retient l’attention.

D’où, au final, un beau concert contrasté, marqué par l’expression joyeuse de ce musicien aux multiples inspirations qui démontre une énergie et un bonheur de jouer hors du commun. Suivez son petit chapeau noir. Comme chez Sonny Rollins, on sent la volonté de porter toujours plus loin l’éclat sonore au moment même où on le croit près de s’éteindre. Ou cet enthousiasme de quasi-potache qui relance ses musiciens, salue à haute voix un ministre présent dans la salle – souvenir de ses jeunes années de cadre territorial ? - et qui dit le plus grand bien de ses musiciens avant de toucher au port avec un rappel apprécié du public conquis, et de laisser flotter en se retournant une saveur estivale ou exotique sur la vieille salle malmenée.