Scènes

Jacques Thollot, le retour


Jacques Thollot, c’est la musique-champagne. La luxuriance de thèmes cinq étoiles qui pétillent et s’entrechoquent.
C’est aussi l’auteur d’un disque qui fut pour l’auteur de ces lignes une déflagration et un sésame pour des plaisirs inépuisables.
Autant dire qu’assister à son concert ce 18 juin 2011 au Sunside c’était voir Dieu le père ou, à défaut, le plus illustre de ses saints.
Récit d’un pèlerinage vu du fond.

La place du gratte-papier qui ne paie pas est près du zinc, loin des instruments qui se devinent derrière chaises et tables en poignée de rangées.
Mais aucune importance.
Voir celui qui joue ce soir est un privilège et, même relégué en fond de salle, on jubile. La bière pression a des goûts de petit lait.
La salle est pleine, on voit des embrassades de retrouvailles. Il semble que pour certains, la séparation se compte par deux mains d’années.
Jacques Thollot foule une scène dix-neuf ans après Tenga Niña, quatorze ans après son dernier concert et c’est à moi, spectateur, que le trac grignote l’estomac.


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Jacques Thollot © Caroline de Bendern

Tenga Niña, disque jalon. Celui par lequel vous découvrez que le jazz peut-être affaire de vivant. Pas juste cette musique de grands disparus ou de semi-vivants embaumés ou couché sur papier glacé.
Le genre d’album suffisamment bon pour qu’à partir de lui vous découvriez tous les autres. Mais qui conservera sa place au panthéon, toisant ses successeurs du haut de sa superbe antériorité.

Du trac donc.
Mais de l’engouement aussi.
Et qu’importe s’il faudra s’esquinter les cervicales à suivre les baguettes et les doigtés et si le meilleur point de vue sur le spectacle est le minuscule écran plasma qui sert de viseur à la caméra qui immortalise l’événement.

Passée une brève panique – le barman part, très inquiet, à la recherche de la vedette disparue – les notes sonnent. Il est bien là.

Premières marches du pèlerinage : on est saisi ; de quoi rester en position de l’escalier sous le coup de l’émotion.
Il y a là, disposés à la droite du maître, deux de ceux qui ont participé à la dernière trace discographique de Jacques Thollot. Claude Tchamitchian d’abord, colosse tranquille à la contrebasse, le plus près des cymbales. Tony Hymas, ensuite, qui pianote à l’autre bout. Nouveaux venus, Nathan Hanson et son saxophone s’intercalent et se fondent sans grumeaux dans une complicité établie au fil de trois albums : Tenga Niña, A Winter’s Tale et Configuration avec Sam Rivers.

Ce beau monde fait la part belle à mon disque de cœur. L’absence de la guitare d’Akchoté donne ce soir des couleurs inédites mais bienvenues à des thèmes que le changement n’ébranle en rien. Ce qu’il faudrait de volonté mauvaise pour nuire à ces compositions ! Jacques Thollot est presque autant batteur de renom que formidable trousseur de thèmes.

Je ne sais plus quel critique du dimanche soir disait qu’un bon cinéaste a au moins une idée par plan quand le génie en a une bonne dizaine.
De l’art satiesque, Jacques Thollot ne s’est pas contenté de garder le sens du titre ( « Trois bambins pour l’art », « Trois ans devant, trois ans au-delà, ouph un an déjà », « Enlevez les boulons, le croiseur se désagrège », etc.) Il en a profité pour dérober aussi le secret de l’évidence, de trois notes pour faire un air qui vous cloue. Mais de cette ascèse, il fait profusion. Multipliant les ritournelles dans un même morceau, comme autant d’éléments libres qui, parfaits en eux-mêmes, produisent en s’entrechoquant des beautés plus grandes encore. La générosité musicale même, héritière de Jean Barraqué et de ses « séries proliférantes », soit l’art de créer une musique qui « s’invente sur elle-même. »

Un premier set bref. Un deuxième qui cherche d’emblée des températures plus élevées.
Le saxophone gutturalise davantage, on cravache l’ensemble à grands roulements de piano ; c’est de l’orfèvrerie, toujours, mais dans la forge de Vulcain.
Pendant qu’autour de lui tout s’intensifie, Jacques Thollot laisse voir sa délicatesse. Les mélodies jaillissent même des fûts, et ce qui est pénible démonstration chez beaucoup de ses collègues cogneurs reste chez lui pure musique. Sans doute le seul batteur dont on pourrait chantonner les coups.

Une petite trentaine de minutes bien frappées, et la scène se vide le temps de quelques secondes et beaucoup d’applaudissements.
Un rappel apaisé où Claude Tchamitchian sort l’archet.
Fin.
Goût de trop peu, mais de ce peu, j’ai fait d’infinies délices.

PS : le lendemain du concert, tout ce beau monde poussait la porte d’un studio. Un nouvel album de Jacques Thollot est en chemin. De quoi rajouter de l’euphorie à l’euphorie.


Jacques Thollot en concert au Sunside le 18 juin 2011, avec :
Nathan Hanson : saxophones ténor et soprano, Tony Hymas : piano, Claude Tchamitchian : contrebasse, Jacques Thollot : batterie