Finnish Jazz Showcase à Epoo 🇫🇮
Une rencontre internationale pour présenter les artistes aux professionnel·les.
Cent ans et en pleine forme !
L’arrivée en 1926 du bateau Andiana en Finlande, avec un orchestre de jazz à son bord, marque la date symbolique du début du jazz en terres finnoises. De plus, le April Jazz Festival fêtait cette année ses quarante ans. Dans le cadre de ce double anniversaire, le Finnish Jazz Showcase s’est tenu durant trois jours (21-23 avril) à Epoo, ville voisine d’Helsinki. Organisé en collaboration avec la Finnish Jazz Federation, Music Finland, la Sibelius Academy et le April Jazz Festival, l’évènement a pour objet de montrer aux partenaires internationaux (diffuseurs, institutions, médias) la vitalité de la scène jazz nationale. On peut affirmer sans hésiter que le pari est tenu.
Une dizaine de groupes locaux, sélectionnés parmi près de 90 candidatures, se sont produits devant une assemblée réunissant des invités venus de trois continents et un public local nombreux, même lors des concerts les plus matinaux. Au-delà de la qualité musicale, les organisateurs du Jazz Finnish Showcase ont su mettre en valeur l’articulation réelle qui existe entre le jazz et les lieux culturels d’Epoo. L’identité du jazz finnois a pu ainsi s’exprimer dans toute sa diversité, forte de son ancrage local.
Le musée d’art moderne d’Epoo - Emma Museum - accueillait la première journée du Finnish Jazz Showcase. Trois groupes se sont succédé dans différents espaces du musée, en dialogue avec les expositions. Ainsi, entre deux sets, il était par exemple possible de se promener dans la Chiming Forest, installation de l’artiste Anti Laitinen, et d’alterner ainsi performance musicale et calme méditatif.

- Lassy–Eskola Nordic Stew © Janne Tarmio
Le premier groupe, Lassy-Eskola Nordic Stew, mené par le trompettiste Jukka Eskola et le saxophoniste ténor Timo Lassy, a présenté un projet s’inscrivant dans l’héritage de l’Andiana accostant sur les côtes finnoises. Le sextet réunit un bassiste à vent (au sousaphone) et un bassiste à cordes (contrebasse et basse électrique). Ceci permet au groupe de débuter le set avec une formule déambulatoire de marching band et de le poursuivre avec une section rythmique piano/basse/batterie. Le répertoire de l’orchestre s’étend des rythmes de La Nouvelle-Orléans à l’esthétique hard-bop, des ambiances coltraniennes au funk sur des mesures impaires, avec un très bon solo du batteur Severi Sorjonen. L’éclectisme et la vitalité du groupe ont conquis le public nombreux, et lancé le showcase de la meilleure des manières.
Changement de salle et d’ambiance avec la prestation en solo du saxophoniste Pauli Lyytinen. Le propos est très intimiste avec un dispositif mêlant instruments acoustiques, dispositifs de traitement du son en temps direct et field-recordings réalisés par l’artiste lui-même en forêt. La maîtrise de l’exercice par Pauli Lyytinen a largement contribué à la réussite de cette prestation : articulation des séquences acoustiques et électroniques, gestion des dynamiques, field-recordings utilisés comme éléments structurants de la narration. Pauli Lyytinen s’est produit le lendemain dans le cadre du April Jazz Festival au sein d’un trio Elifrantree. Il était intéressant d’entendre la façon dont il intégrait de façon pertinente son dispositif saxophone/effets/clavier dans une formation plus nombreuse.

- Selma Savolainen © Janne Tarmio
Selma Savolainen a été récompensée en 2024 en Finlande par un Emma Award pour son premier album, produit par le label anglais Whirlwind. In The Shade est le titre de son deuxième disque, sur le même label. Le répertoire, composé entièrement par Selma Savolainen, mêle de façon convaincante des influences pop et jazz, dans une écriture complexe et personnelle. Dans son sextet, Max Zenger produit une forte impression avec ses improvisations à la clarinette basse. La section rythmique efficace négocie habilement les changements de tempo et autres difficultés des arrangements. On notera la pertinence des interventions du pianiste Toomas Keski–Säntti. Loin des clichés habituels du jazz vocal, ce set a été le temps fort de la première journée, que le groupe conclut de fort belle manière.
Hanaholmen est un centre culturel situé sur l’île de Hanasaari, située entre Espoo et Helsinki. C’est en bordure du golfe de Finlande, avec vue sur la mer, que se sont déroulés les quatre concerts de la journée.
Le contrebassiste Antti Lötjönen, s’était produit la veille dans le April Jazz Festival avec un quartet qu’il codirige avec le saxophoniste Mikko Innanen pour un concert ébouriffant. Il était de retour à dix heures du matin pour accompagner avec brio les compositions du pianiste Seppo Kantonen, musicien majeur de la scène finlandaise, dont la prestation en trio a constitué le temps fort de la journée.Le trio a offert 30 minutes d’une musique libre et inspirée, alternant passages très écrits et improvisations libres. Le batteur Markku Ounaskari a montré une grande maîtrise du son qui a parfaitement servi le propos collectif.
La pianiste Iro Haarla, autre figure du jazz finnois, récompensée par un Emma Award en 2005, a présenté pour l’occasion Ouranos Ensemble, un projet en quintet autour de la thématique d’Ouranos et du cosmos. S’inscrivant dans une forte influence du rock progressif, le groupe a développé des ambiances sonores intéressantes, dans lesquelles le guitariste Jarmo Saari s’est largement illustré. Les compositions, de la pianiste mais également du bassiste Ulf Krokfors et du batteur Aniida Vesala, montrent la dimension collective dans le processus créatif du groupe. Majoritairement instrumental, le répertoire s’ouvre à la voix sur quelques titres avec la chanteuse Aija Puurtinen.

- Aki Rissanen Omniwerk © Christophe Charpenel
Le projet d’Aki Rissanen est unique à tous les égards. Il repose sur un instrument unique, l’Omniwerk, fabriqué par les luthiers finlandais Jukka Ollikka et Jonte Knif. L’Omniwerk combine la viola organista, instrument imaginé par Léonard de Vinci, et un Lautenwerk, luth à clavier de l’époque baroque. Les sons obtenus par chacun des deux claviers et leur combinaison sont absolument uniques. Aki Rissanen y ajoute des boucles électroniques. Le répertoire abordé intègre la musique de la Renaissance, la techno et l’improvisation libre. Le résultat est stupéfiant, inouï au sens premier du texte. Aki Rissanen collabore avec des musiciens français comme Dominique Pifarély et se produit à l’occasion en France. C’est un musicien à écouter d’urgence.
Le dernier groupe de la journée, D.O.P.A., s’inscrivait dans une démarche de fusion, pour un final tout en énergie. Timo Kämäräinen à la guitare et au chant (sur le dernier morceau) apparaît comme le leader du groupe. Très à l’aise techniquement, avec une réelle présence scénique, il mène le set avec beaucoup d’assurance. Alexi Tuomarila, au clavier, constitue un partenaire de choix dans un dialogue musical à haute intensité, apportant une touche plus jazz dans ses solos. La section rythmique, très soudée, soutient le propos général. Le bassiste, Juho Kanervo, possède un très beau son, et on aurait aimé l’entendre davantage en soliste.
Kino Tapiola est un cinéma construit en 1955, et qui constitue le plus ancien équipement culturel de ce quartier d’Epoo. Avec son charme un peu désuet, ce fut le cadre de cette troisième journée de concerts.
Superposition, mené par le batteur Olavi Louhivuori, a lui aussi été récompensé par un Emma Award pour son premier disque. Actuellement en préparation d’un troisième album, Superposition est un pianoless quartet dont la première ligne est composée de deux saxophonistes, Linda Fredriksson et Adele Sauros. S’inscrivant dans une démarche post-free, le répertoire alterne mélodies lyriques à l’unisson des deux soufflants, et moments d’improvisation libre à haute intensité. Le contrebassiste Mikael Saastamoinen forme avec le leader une section rythmique agissant le plus souvent comme un tapis sonore soutenant les deux solistes dont les solos font montre d’une grande complémentarité. La proposition musicale du groupe est cohérente et emporte aisément l’auditeur dans un univers musical riche et contrasté.
Le set du saxophoniste Heli Hartikainen clôturait tout en douceur le Finnish Jazz Showcase. Dans une ambiance éthérée, Heli met en place un dialogue entre musique et projection d’images et de textes, laissant une grande place à l’imaginaire et au rêve. Cette performance illustrait parfaitement la démarche des organisateurs du showcase : présenter des artistes singuliers nourris de références multiples et qui les articulent avec une riche histoire culturelle locale.
La scène jazz finlandaise, que l’on savait dynamique et innovante, n’a décidément pas fini de nous surprendre.

