Scènes

Jazz à Luz 2003

Compte rendu de la 13ème édition


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Daunik Lazro © H. Collon

Tous les chemins ne mènent pas à Luz, c’est certain. Quoique…

Comme simple marcheur, on peut se rendre dans cette ville du Pays de Bigorre (Hautes-Pyrénées) après avoir vaincu le cirque de Gavarnie, jouir du calme relatif à la terrasse d’un café ou pousser un peu plus l’effort dans les rues escarpées de Luz - le touriste averti ne manquera pas de visiter l’église des Templiers ou de se rendre au château, un peu plus haut. Le sportif hivernal profitera de la station de ski et l’estival amateur de cyclisme, vissé derrière son écran de télé, connaît depuis longtemps Luz-Ardiden qui a encore accueilli cette année la Grande Boucle. Bref, Luz : ville étape. Ville de passage. Tiens, un peu comme le jazz…

Justement, dans un autre Tour de France - celui des festivals de l’Afijma, il faut s’arrêter à Luz et profiter quatre jours durant des « Jazz en Altitude » !

Car en treize ans, et par une programmation qui affirme de plus en plus son goût pour la musique Improvisée, (mais pas seulement), les genres peu entendus, ce festival est devenu un des pied-à-terre de l’originalité, de la création jazzistique, un peu comme une poche de résistance (ce n’est évidemment pas la seule) face aux grands festivals et à leur programmation « décalcomaniaque ».

Quatre jours, ça peut paraître court, mais c’est largement suffisant pour en mettre plein les oreilles des lève-tôt et des couche-tard, et surtout faire partager le fruit d’un travail fait d’exigence et de refus du conformisme.

Le climat était bien sûr un peu particulier, marqué par le conflit des intermittents. Mais là où d’autres festivals sont tombés (Le « In » d’Avignon), ont été perturbés (Vienne) ou furent sauvés à la dernière minute (Marciac), Luz a eu lieu. C’est le signe de la connivence, de la confiance et de l’amitié qui unit les organisateurs (tous bénévoles), les techniciens et les musiciens. Ils ont donc tous joué, sauf ceux de l’Arfi qui après avoir annulé à contrecœur leur festival au Pila, ont décidé à la place du concert de 32 Janvier, de faire le point avec le public sur cette situation. C’était nécessaire et vous êtes tous invités à prendre connaissance des propos qui se sont tenus durant cette soirée du 10 juillet : ici.


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Raymond Boni © H. Collon

Bien entendu chaque musicien y est allé de son intervention. Et si Raymond Boni a rappelé son amour de la liberté (ce pourquoi il pratique cette musique), Claude Tchamitchian s’est montré plus virulent, déclarant notamment : « ce modèle de société ne passera pas ».

Ayant passé dix ans en Irak, le guitariste de Media Luna (flamenco et orient) avouera dans le petit amphithéâtre situé derrière la Maison de la Vallée, sa peur que le cauchemar de là-bas ait déjà largement envahi nos frontières…Les techniciens ont aussi fait grève (avec humour) pendant le solo de Camel Zekri (à la Maison de la Vallée), où l’habituel éclairage de la salle a été remplacé par des chandeliers.

Pour revenir à la programmation de ces « Jazz en Altitude », on peut dire que c’est un pari courageux, un peu fou.

Il faut oser rassembler dans ces terres un plateau exigeant et riche de musiciens situés en dehors du circuit officiel, tout en préservant la convivialité nécessaire. D’une part, tout le monde se côtoie, public, musiciens, organisateurs, surtout lors du dîner du soir où de grandes tables sont dressées sur la terrasse qui surplombe le chapiteau.


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La convivialité aussi… © H. Collon

D’autre part, même si le moral des troupes était intérieurement très atteint, cela s’est transformé en envie de jouer fièrement sa peau, sans violence. C’est l’un des « avantages » de ce conflit, que cette revendication soude public et artistes et que toute difficulté d’écoute disparaisse de façon quasi automatique.


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Claude Tchamitchian © H. Collon

C’est donc la rage au ventre qu’on a pu assister à la réussite du quartette que formèrent Boni/Lazro/McPhee/Tchamitchian , dans un grand moment lyrique et lumineux, traversé de « non », « nous existons », « nous vous aimons ». Touchés en plein cœur, tous le furent sûrement au rappel qui, par le biais d’une ballade, réclamait la paix sur laquelle se posa un Lazro étonnamment mélodique.


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Mats Gustafson © H. Collon

L’autre point fort du festival fut la présence de Barry Guy, un des grands habitués de Luz depuis quelques années. L’Anglais a décoiffé tout le monde, avec un gigantesque maëlstrom sonore. Grosse tranche saignante à droite, cadrage/débordement à gauche et le saxophoniste Mats Gustafsson qui s’illustre particulièrement, s’époumonant comme un beau diable, comme pour faire ployer les murs que construisaient les musiciens. Il faudrait aussi parler de jeu pour rendre pleinement justice à cette musique (et je pense au match entre deux parties de l’orchestre, pendant lequel Gustafsson et Guy communiquent leurs instructions au moyen de cartons énigmatiques), donc de plaisir, et, finalement lâcher le mot : liberté.

D’autres musiques explorant de façon différente le même courant eurent lieu à la Maison de la Vallée (c’est en quelque sorte l’épicentre culturel de Luz).


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Jérôme Bourdelon/R. Boni © H. Collon

À la fraîcheur accueillante de la salle (particulièrement bienvenue cette année) répond celle, vivifiante, du quartette Double Vision qui avait joué la veille à Parthenay. Deux flûtistes et deux saxophonistes se livrent à une exploration minimaliste et free de champs sonores extrêmement larges. Le « leader » du groupe (Jérôme Bourdelon) s’illustra encore le lendemain en composant dans l’après-midi une chanson à la gloire du Medef et de Raffarin !

En revanche, on peut être plus réservé sur les longs bavardages de Camel Zekri et de Carlos Bechegas (respectivement en solo et duo), et carrément énervé par le n’importe quoi maquillé en avant-gardisme de l’accordéoniste Claire Bergerault, accompagné du contrebassiste Eric Brochard.

Qui dit Pyrénées dit marche ! Les festivals d’Oloron et Luz se sont associés pour créer la « Transhumance » qui permet à de courageux randonneurs de relier les deux vallées voisines en quatre étapes, sur quatre jours, avec chaque soir un repos bien mérité et un concert.

A Luz même, un pique nique est organisé spécialement pour les enfants, ainsi qu’une promenade à travers la ville. Emmené par un fougueux Texan (sans doute élève de Phil Minton !) bien décidé à nous inculquer les fondamentaux de la culture Mac Do, ainsi que d’une danseuse, le public a eu droit à quelques haltes près du lavoir, derrière l’église etc., et à quelques exercices (chœur de grenouille, imitation d’une locomotive). Saluons Jean-Luc Cappozzo, qui a égrené une jolie valse devant … la boucherie ! Cette balade a également permis de faire découvrir le label Relax-ay-voo, avec au menu bruitisme et post hippisme (le sympathique Kubik).


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Susanne Abbuehl © H. Collon

Pour conclure avec cette partie « grand public », une petite déception : Susanne Abbuehl était d’une certaine manière la tête d’affiche du festival, mais elle n’a convaincu qu’à moitié. Elle a, certes, créé un univers intimiste, mais trop figé et qui mériterait d’être élargi (car il n’évite pas toujours la joliesse et la répétition).


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E. Chadbourne © H. Collon

En revanche Eugene Chadbourne (croisement entre un Johnny Cash sous acide et Raymond Boni) et le trio Chin-Na-Na-Poun nous ont comblés. Ces derniers partagent des histoires du peuple marseillais sur fond de tuba et de mandoline, et sont un peu comme les passeurs d’une mémoire qui résonne encore aujourd’hui (il est question des bourgeois, des patrons, du peuple). Et c’est réellement enthousiasmant, communicatif, et ce même si on ne parle pas le provençal.

Le lundi matin, au moment de plier bagages et de dire au revoir aux chères montagnes, d’inquiétants nuages gris masquent soudain le soleil et la pluie commence à tomber. Doit-on y voir un signe de ce qui attend les éditions à venir de « Jazz à Luz » ? Peut-être pas, et comme me l’a confié Jean-Pierre Layrac en souriant : « Il n’y a pas de superstitieux à Luz » ! Tout de même : le festival est en danger car toutes les subventions risquent d’être retirées dès l’année prochaine (elles ont déjà beaucoup diminué cette année).

Le discours est connu : à force de jouer la carte du tout rentable, on risque de casser énormément de belles réalisations, pour ne garder que les grosses machineries sans âme.

Souhaitons donc que cette treizième édition porte chance à « Jazz à Luz »…