Scènes

Jazz à Luz 2002

un festival qui atteint des sommets…


A la mémoire de Xavier Matthyssens

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Pour venir à Luz par la route, deux solutions :
soit par Bagnères de Bigorre, puis le fameux col du Tourmalet, soit par Lourdes
et les gorges du gave de Gavarnie. Un paysage magnifique. Là-haut, en pays « Toy »,
une bande de farfelus maintient, depuis 12 ans, un festival de jazz et de musiques
innovantes, malgré l’adversité. « Festival d’altitude », le sous-titrent-ils.
Confirmé ! et j’ajouterai : une haute idée du jazz (et des
musiques improvisées), un festival pointu, qui atteint des sommets

jeudi 11 juillet

16 h : Drôle de messe que celle qu’ont chantée,
en l’église (fortifiée) des Templiers, les compères Didier Petit (cello,
voix) et André Minvielle (perc, voix, chalumeau), toutes voix – celles
de leurs instruments et les leurs – mêlées dans un grand voyage onirique, tantôt
sur la « mare » avec Cristobal, tantôt en délires verbaux (scatrap
à la gasconne), tantôt incantation répétitive pour derviches tourneurs, jusqu’à
un Summertime inouï, d’un lyrisme à provoquer des orages de montagne.
Sorciers du son, Petit & Minvielle sont aussi sourciers des mots, qu’ils
vont chercher loin sous la musique. Les ailes des anges dorés à l’or fin de
l’autel et des voûtes en frémirent…

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<18 h : Rencontre d’un piano aux liquidités
debussyennes (François Rossé, compositeur et éminent connaisseur de musique
classique et contemporaine, ici improvisateur) et de clarinettes incandescentes
(Sylvain Kassap, sorte de Louis XIV de la clarinette). L’eau et le feu,
dans un intelligent dialogue – chacun à l’écoute de l’autre, de l’environnement,
de l’événement (sonnerie des cloches de l’église voisine, craquement du plancher,
résonance de la clarinette dans le piano…). Stridences & véhémence des clarinettes,
cliquetis de clés de la clarinette basse percutante, pianos aux cordes grattées,
frottées, frappées, caressées…

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22 h : c’est à un autre voyage que nous sommes
conviés ce soir : au pays des arbres musiciens (chers au regretté
Stephen Alexis) et des oiseaux siffleurs, avec une troupe de troubadours du
XXIe siècle venus d’une Afrique basque : « Arbrassons –
les chants du bois ». Des arbres en bois (en vrai bois d’arbre, s’il vous plaît)
qui produisent des sons « électroniques », vous y croyez ? Les
sculptures de José Le Piez (élageur de métier) sont non seulement très
esthétiques mais aussi musicales. Entouré
de Beñat Achiary (voix, perc), Mixel Etxekopar (flûtes, chalumeaux,
clarinette, voix, dulcimer, etc.) & Didier Petit (cello, voix), ce
mage caresse amoureusement ses totems sonores pour en faire émaner des glissandos
de synthétiseurs, sans autre appareillage qu’un petit micro collé au poignet
(vérification faite, le son est seulement amplifié mais aucunement trafiqué :
à l’issue du concert, le sculpteur-musicien fit une démonstration acoustique).
Les arbres chantent effectivement, certains le savaient déjà, c’est désormais
prouvé.

24 h : Son de la cuisine ou cuisine du son ?
le minimalisme de Sound Kitchen est fait de frottements, glissements,
chuintements, pincements, crissements, craquements, crachements, plissements,
picotements, couinements… Des sons ténus jusqu’à l’extrême, dépouillés jusqu’aux
marges du silence. Hasse Poulsen, le guitariste, et Teppo Hauta-aho,
le contrebassiste, traitent leurs instruments autant (sinon plus) comme des
instruments à percussion qu’à cordes, dans une gestuelle chaotique. Quant au
trombone, Jari Hongisto, il excelle dans la micro-musique (et dans l’écrasement
des gobelets de plastique). Concert d’insectes géants.

 

vendredi 12 juillet

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Après un départ en fanfare (La friture moderne),
journée plutôt décevante.

15 h : table ronde sur les rapports entre écriture
et improvisation, sur une terrasse de café, sous une pluie torrentielle. Je
n’ai pu en retenir que deux phrases. L’une du compositeur François Rossé :
« Improviser, c’est se trouver confronté à l’imprévu. Et quand on écrit,
on improvise constamment. » L’autre du pianiste Patrick Scheyder, à propos
de l’interprétation : « Quand on improvise, on est aussi interprète :
on interprète ses propres idées. »

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18 h : Lauren Newton, qu’on a longtemps
vue et entendue dans les rangs du Vienna Art Orchestra (exactement dix ans :
de 1979 à 1989), avec sa seule voix pour instrument, parmi les cuivres et les
bois, était annoncée ici en duo avec le pianiste Patrick Scheyder. En
fait, c’est à un double solo qu’on assiste : deux improvisateurs isolés
chacun dans son monde propre, sans véritable rencontre, hélas. Newton nous offre
son superbe scat très personnel – la voix utilisée dans toutes ses possibilités,
le trapèze dans les tons, les onomatopées, les langues imaginaires, le bruitisme
(bruits de bouche, de gorge, souffle), la lecture parlée, chantée, déformée,
répétée… d’extraits d’un ouvrage américain (sur la soprano) – dans une théâtralisation
et une gestuelle dramatiques. Quant à Scheyder, il donne l’image d’un
pianiste romantique égaré dans le monde de Stravinsky et de Cage, isolé dans
sa bulle échevelée.

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21 h : Le pianiste italien Giorgio Occhipinti
a réuni autour de lui un nonette (un quintette à cordes, deux clarinettistes
et un batteur-percussionniste) pour une musique extrêmement écrite, ne laissant
apparemment aucune part à l’improvisation. On pense aux Machines Agricoles
de Darius Milhaud (pièce écrite en 1919 !). Malgré quelques belles fulgurances
(un beau duo violoncelle [Tiziana Cavaleri] / clarinette basse [Matteo Gallini],
des envolées pianistiques très percutantes dans les aigus…), l’ensemble est
demeuré morne, pesant (alourdi non seulement par les cordes, mais surtout par
le batteur) : un troupeau de gazelles et un éléphant les pieds pris dans
le goudron.

samedi 13 juillet

15 h : table ronde dans un bar sur « une
idée de festival », avec Nicolle Martin-Raulin, ancienne directrice des
festivals de Grenoble, puis de Nîmes, Philippe Méziat, directeur du nouveau
festival de jazz de Bordeaux, Jean-Pierre Layrac, directeur de jazz à Luz, Didier
Marion, son équivalent d’Oloron-Ste-Marie et Bernard Morel, qui dirige le festival
de jazz du Lubéron (anciennement dit « du pays d’Apt »). L’animateur
du débat, Jean-Paul Ricard, ancien directeur-programmateur du festival de Sorgues
(également journaliste de radio et de presse écrite), brosse un très rapide
historique des festivals de jazz, depuis celui de Nice qui ouvrit le feu en
1948, précisant qu’à la fin des années ‘80, on en dénombrait pas loin de 800
sur la planète ! Précisant que, cette année, Nice recevait Yannick Noah,
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il se demande quand Didier Petit jouera à Roland Garros… Rapidement, le débat
s’installe dans les difficultés rencontrées par les festivals (surtout sur le
plan financier et pour imposer aux organismes financeurs une programmation de
qualité et qui permette la découverte de nouveaux talents, de nouvelles musiques),
par les musiciens eux-mêmes pour être programmés, voire par les auditeurs pour
obtenir les informations… Il est longuement question de l’AFIJMA, cette association
qui regroupe une trentaine de festivals (de jazz et de musiques improvisées)
soucieux d’innovation et dont l’affiliation vaut label de qualité.

18 h : l’un des pics du festival, avec ce quartet
éblouissant de maîtrise et de concentration : Mat Maneri (violon),
Joëlle Léandre (contrebasse, voix), Christophe Marguet (drums)
et Joel Ryan (électronique). Les musiciens improvisent, tandis que le
maître des filtres et des potentiomètres traite leurs sons en temps réel, les
obligeant ainsi à réagir instantanément à ce qu’ils entendent d’eux-mêmes :
exercice particulièrement périlleux, de la haute voltige et de la très
belle musique !

21 h : deuxième sommet du festival : le
concert somptueux du trio constitué par la pianiste Marylin Crispell,
le contrebassiste (à 5 cordes) Barry Guy et le batteur-percussionniste
Paul Lytton. Une musique construite/décontruite, faisant émerger des
îlots d’un lyrisme incroyable, pour mieux les noyer aussitôt sous un flot de
lave incandescente. Le vocabulaire volcanique, souvent rameuté à propos du jazz
contemporain, n’a jamais été aussi approprié que dans le cas de ce trio-là.

Dimanche 14 juillet

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14 h : balade musicale (« Tête en l’air
pour retrouver ses racines ») menée par le baratineur-animateur Jean-Marie
Maddeddu (voix, flûtiaux, sifflets et appeaux divers, porte-voix), La Sirène
[Jean-François Pauvros (g), Alexandre Bellanger (g), Alex Grillo
(vib), Didier Petit (cello, voix)] et l’Art à Tatouille (quatuor de clowns
folkeux qui ne m’a pas convaincu). Tel un Joueur de flûte de Hamelin, le guide
nous entraîne à travers les rues du village, nous faisant découvrir, au détour
d’un carrefour, tel saxophoniste improvisant au sommet d’une cabine téléphonique,
un quartet vibraphone/guitares/violoncelle sur une galerie dominant un jardin
privé, un duo Pauvros/Petit sur une placette brusquement envahie par la foule
de festivaliers baladeurs rejointe par des curieux, un duo Petit/Grillo dans
un jardin, à nouveau le quartet sur un autre balcon, etc.

17 h : « Les animaux de personne »,
théâtre musical à partir de textes du poète Jacques Roubaud, avec les comédiennes-chanteuses-danseuses
Catherine Vaniscotte & Agnès Buffet et les musiciens Jean-Paul Raffit
(g), Malik Richeux (vl), Joël Trolonge (b) et Pierre Dayraud
(dm). 

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18 h : troisième pic du festival : le
quartet de François Corneloup (bs), avec Yves Robert (tb), Marc
Ducret
(g) & Éric Échampard (dm), avec un répertoire de compositions
personnelles, évoquant parfois Monk, avec des arrêts brusques, des silences,
des reprises inattendues, des changements de tempo… et parfois Frisell, pour
d’étonnantes harmonies trombone/baryton/guitare. D’ailleurs, Échampard fait
parfois penser à Joey Baron pour l’énergie et la force de frappe. Une superbe
conclusion pour ce festival. 

À Luz on n’a pas le temps de
s’ennuyer : les concerts, animations de rue, pièces de théâtre musical,
tables rondes, etc. se succèdent à un rythme tel qu’il est difficile d’assister
à tout si l’on veut aussi prendre le temps de boire un coup et d’échanger avec
des collègues ou des musiciens. Je n’ai donc traité ici que des manifestations
auxquelles j’ai assisté dans leur intégralité. Il y eut d’autres concerts pour
lesquels soit je n’assistais pas du tout, soit arrivé en retard et ayant eu,
de ce fait, du mal à entrer dans cette musique, je préfère n’en pas parler,
soit je m’éclipsais au bout de trois morceaux, n’ayant pas du tout accroché.
Nobody’s perfect !

13 juillet — 23 h — Trio Andouma

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Traditionnellement, le festival profite du samedi soir pour élargir son
audience aux habitants de la vallée et leur offrir un spectacle qui soit à
la fois festif et dans la lignée de sa programmation, c’est-à-dire créatif
et généreux.

10.0pt;'>Andouma10.0pt;'> a été fondé en 1999 par la pianiste Lydia Domancich, qui apporte
à ses compositions (elle a signé quatre disques sous son nom) une formation
classique et contemporaine, avec le percussionniste Pierre Marcault,
qui a travaillé de longues années en Afrique avec les plus grands maîtres
du djembé et des bougarabous avant de collaborer avec quelques grandes figures
du jazz français telles que Christian Vander, Laurent Cugny,
Sylvain Beuf
ou Bertrand Renaudin, et la chanteuse guinéenne Aïssata
Kouyaté
, ex choriste et danseuse de Mory Kanté dont la voix saisissante
est issue de la tradition des griots.

10.0pt;'>Inclassable, la musique d’Andouma “ emprunte au jazz ses
structures, son rapport à l’improvisation, son sens de l’échange, à la musique
classique et contemporaine ses recherches harmoniques et sonores, et à la
musique africaine sa richesse rythmique, son rapport au temps et au corps.
” C’est en ces termes que ces trois “ musiciens du monde ” au vrai
sens du terme définissent ce métissage entièrement original.

10.0pt;'>Concrètement, Andouma a ce soir-là enthousiasmé et réchauffé un
public hétéroclite et transi en l’entraînant dans un univers qui lui est propre,
à la fois dynamique et subtil, fait de mélodies envoûtantes et de polyrythmies
vertigineuses, le tout transcendé par la présence scénique d’Aïssata Kouyaté.

10.0pt;'>Le trio se produira notamment le 5 octobre à Chatou, le 11 octobre à
Saint-Barthélémy et le 8 novembre au “ Triton ” (Les Lilas), peu avant la
sortie de son deuxième album.

border:none;padding:0cm;'>Hélène Collon