Scènes

Jazz à Luz 2007

Il y a les rencontres convenues entre amis qui se retrouvent ici comme à Paris comme à Essaouira. Ce ne sont pas des rencontres, mais des rendez-vous. Il y a les rencontres de gens qui ne se connaissaient pas mais qui écoutent les mêmes choses, aiment les mêmes choses, détestent les mêmes choses. Ce ne sont pas des rencontres, mais de la consanguinité. Et puis il y a Jazz à Luz.


Dire qu’un festival est un lieu de rencontres est d’une banalité harassante. Certes. Mais parlons-nous de la même chose ?

Il y a les rencontres convenues entre amis qui se retrouvent ici comme à Paris comme à Essaouira. Ce ne sont pas des rencontres, mais des rendez-vous. Il y a les rencontres de gens qui ne se connaissaient pas mais qui écoutent les mêmes choses, aiment les mêmes choses, détestent les mêmes choses. Ce ne sont pas des rencontres, mais de la consanguinité.

Et puis il y a Jazz à Luz.

A Luz, un pianiste mondialement (re)connu, chevalier des Arts et Lettres et Maistre Dégustateur d’Aligot, François Rossé, peut remplacer au pied levé le pianiste d’un groupe de jeunes slammeurs tarbais d’ailleurs fort intéressant, Ontophonics.

A Luz – ou plutôt à Sazos, village perché plus haut dans la vallée -, une chanteuse éthiopienne, Eténesh Wassié, qui ne parle que sa langue maternelle, peut éclater de rire, écraser une larme et tomber sous le charme rugueux d’un tonitruant chanteur-conteur-poète qui s’exprime en dialecte limousin : Bernat Combi en duo avec le contrebassiste Dominique Bénété. (« Cépadujazz » peut-être, mais ne le manquez pas, ça s’appelle le duo Tras.)

D’un festival comme celui-là, on peut bien sûr faire une chronique en ligne droite, du premier concert au dernier. On peut aussi suivre les lignes de coeur, sauter des étapes, revenir sur ses pas, musarder à un coin de terrasse. Nous avons choisi. Par ici…


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Le Tigre des Platanes © H. Collon/Vues sur Scènes

Eténesh Wassié, donc. Le premier concert « de pleine lune », samedi 7 juillet, sous le chapiteau, nous invitait à découvrir une chanteuse issue tout droit de la tradition azmari. Altière, dansant parfois d’un imperceptible mouvement d’épaules, la dame était servie – courtisée presque – par un quartet amoureux, le Tigre des Platanes : Marc Démereau (sax), Mathieu Sourisseau (basse acoustique), Piero Pépin (trompette) et Fabien Duscombs (batterie).

  • Le piano. Fil rouge du festival (même si nous avons compté bien plus de contrebasses que de pianos, mais ceci est une autre histoire), il y en avait tous les jours, et même plusieurs fois par jour, et sous toutes ses formes : ludique et distancié chez Bettina Kee, samedi 7, au sein du trio Mop : Jean-Philippe Morel, contrebasse et Emiliano Turi, batterie, qui joue avec des éléments visuels (jouets d’enfants – ne sommes-nous pas en pays Toy ?) autant que sonores (cette incroyable balle adhésive qui couine, le piano d’enfant, les appeaux…). Un discours sur l’aléatoire qui joue des contraintes et de l’imprévu sans jamais se prendre au tragique. Réjouissant.

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Darlington Improvising Trio © H. Collon/Vues sur Scènes

Tout autre paysage, dimanche 8 juillet, avec le Dartington Improvising Trio du mythique Keith Tippett, Paul Dunmall au saxophone et Julie Tippetts à la voix et aux petites percussions. Très grands de l’improvisation libre, d’une maîtrise, tant instrumentale que vocale, impressionnante (Julie Tippetts utilise à peu près toutes les techniques connues, du lyrique au diphonique), ces trois-là auraient peut-être gagné à se départir de leur flegme britannique pour nous faire partager, au-delà de l’admiration, un peu de leur plaisir créatif.

Piano toujours : lundi 9 juillet, Sophie Agnel en duo avec Olivier Benoît (guitare électrique). Deux musiciens qui travaillent et improvisent ensemble depuis sept ans. Cela s’entend, et pour le meilleur : leur acharnement à déconstruire la matière sonore révèle une entente qui n’enlève rien à l’improvisation. Au contraire, elle leur permet de se pousser mutuellement toujours plus loin dans un duel complice dont la musique sort secouée, mais heureuse.


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Cappozzo Quartet © H. Collon/Vues sur Scènes

Piano préparé et improvisation, toujours lundi, avec Frédéric Blondy, en quartet avec deux fidèles « luziens », Eric Brochard (contrebasse) et Jean-Luc Cappozzo (trompette) et une nouvelle venue : Charlotte Hug (violon alto préparé, voix). Ces quatre instrumentistes n’avaient jamais improvisé ensemble, pourtant les quatre individualités ont fait œuvre commune, ourdi un climat et un discours cohérent sans laisser de côté leur personnalité propre. Mention spéciale pour Jean-Luc Cappozzo qui a inventé pour l’occasion ce que nous appellerons la « trompette en sol » en frottant son instrument contre… le sol de la scène.


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Feldman/Courvoisier © H. Collon/Vues sur Scènes

Piano, et deux premières dans la même journée du mardi 10 juillet pour François Rossé qui a, on l’a dit, commencé par une prestation inédite autant qu’imprévue sur un clavier électrique avec les slammeurs d’Ontophonics avant d’entamer un duo d’improvisation savant mais volontiers facétieux avec le batteur et percussionniste Gérard Siracusa. Vieux routiers de l’improvisation l’un comme l’autre, ils ne s’étaient pourtant jamais rencontrés sur scène. La richesse de ce concert, tant sur le plan des ressources musicales que sur celui du propos (ils ont choisi de s’exprimer en formes courtes qui leur ont permis de multiplier les angles de vue), la jubilation partagée entre le public et ces deux maîtres, nous font espérer de nombreuses suites.

Piano enfin avec le duo de Sylvie Courvoisier et Mark Feldman (violon) mardi soir, sur un répertoire de compositions de John Zorn et des deux concertistes. A la croisée des chemins entre jazz, classique, contemporain et musique juive. Peu importent les étiquettes : la liqueur que distillent ces musiciens-là est hautement spirituelle et spiritueuse. Degré élevé de beauté pure, donc convulsive parfois, apaisée parfois, déchirée et urgente toujours.

Mais il n’y avait pas que du piano à Luz cette année. Il y avait aussi…

  • Une harpe. Celle d’Hélène Breschand dans une improvisation mêlant harpe préparée, chant et récitatif, où le public semblait convié à une cérémonie intime de beauté, de vie et de mort. « Une femme à sa toilette », disait un spectateur après le concert, et après le silence qui précéda les applaudissements. De fait, Hélène aux beaux cheveux fait de sa harpe une chevelure sonore : elle lui pose des pinces, des peignes, utilise la mèche d’un archet, lui fait des boucles (électroniques)… un fascinant faisceau de signes féminins.
  • Des fanfares. Celles qui parcourent les rues et les cafés de Luz pendant tout le festival, jouent une aubade par-ci, un apéro par-là. La Marmaille, des Toulousains qui mêlent allégrement jazz, klezmer, rock progressif et musiques balkaniques avec un tempérament furieusement festif et un louable respect de la parité hommes-femmes. Et La Tormenta, d’inspiration latine, jouant la cumbia presque mieux que là-bas, dis !

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La Marmaille

  • Du mouton à toutes les sauces, le dimanche à Sazos, et rudement bon, et une promenade à travers le village ensuite, avec un concert des Bampots (Olivier Bost, Patrick Charbonnier, Radoslaw Klukowski et Eric Vagnon) coincé entre deux maisonnettes et un jardin. Puis le duo Tras dans la salle de la mairie de Sazos, à l’arrache, sans sono (Bernard Combi, une sono ? et quoi encore ?)

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Bampots © H. Collon/Vues sur Scènes

  • Rigolus … Rigolo ?
  • Vigroux, Chevillon, Blanc… Bruitiste ?
  • Phat Fred… Punk Funk ?
  • Cosmic Connexion… Electro ?
  • Monsieur le directeur… Solo-trio ?
  • X-Or… Logique ?
  • Nejma… Méditerranéen ?

Photoreportages et d’autres à venir…

  • Tous les « régionaux de l’étape » : Toulousains ou Tarbais, une bonne vingtaine de groupes aux accents méditerranéens ou tziganes, brésiliens ou tout bonnement jazz. Qu’ils nous pardonnent de ne pas tous les nommer, et considèrent que nous « oublions » aussi des gens venus de plus loin.
  • Quelques orages, notamment celui de samedi 7 juillet qui nous a privés du concert des Rageous Gratoons.
  • Et un débat sur l’improvisation animé en plein soleil (si si !) par Anne Montaron, productrice de l’émission « A l’Improviste » sur France Musique, avec pour invités Jean-Pierre Layrac et Yan Beigbeder, co-programmateurs de Jazz à Luz, Philippe Méziat, directeur de Bordeaux Jazz Festival, Nicolas Durand, directeur du festival « NPAI » de Parthenay, Jean-Luc Cappozzo, Eric Brochard, Frédéric Blondy et François Rossé… et un public participatif. Avec quelques moments héroïques : à une personne qui demandait pourquoi les instrumentistes présents s’évertuaient à tirer de leurs instruments d’autres sons que le son « normal », Jean-Luc Cappozzo a joliment répondu, façon Picasso : « Tous les sons que je trouve dans ma trompette, ils y sont, dans ma trompette ». Et à la fin, une spectatrice : « ce qu’il y a de particulier avec la musique improvisée, c’est que ce qu’on a entendu, ça ne fonctionne pas toujours, ça on s’en fiche, mais quand ça fonctionne, on est vachement fier d’être là, parce que ça, on ne le reverra plus jamais. »

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Le débat

Vous ne trouvez pas que ça fait une excellente conclusion ? Autrement dit, Jazz à Luz, eh bien… c’est un festival.