Scènes

Jazz à Luz 2012 : Jazz, Toy and rock’n’roll


Le 22e festival d’altitude Jazz à Luz s’est tenu du 6 au 9 juillet dans les Hautes-Pyrénées. Evan Parker, le WhaHay Trio et le collectif La Pieuvre ont, entre autres, marqué cette édition 2012. Avec en plus, les habituelles perles tombées au coin de la rue. Tour d’horizon sélectif.

Troisième nuit du festival Jazz à Luz. Autour de minuit, salle des Voûtes, air délicieusement moite. WhaHay Trio réanime une pulsation tellurique, traversée de fantômes, cosmique, suintant l’éternité blues. Le programme annonce un hommage à Mingus. Le trio tient le colosse de Oh Yeah ! à distance, à l’écart de sa propre musique. C’est là que l’ogre Mingus s’entend. Paul Rogers, basse, est le tenancier de la baraque. Fabien Duscombs, batterie, allume des feux polyrythmiques ascensionnels tandis que Robin Fincker, sax ténor et clarinette, semble habité par le souffle blues terminal de Coltrane, comme flottant dans un ralenti onirique d’Interstellar Space. Taillé dans du carbure de tungstène, WayHay Trio joue sans fioritures et touche à l’extase. Sans conteste l’un des meilleurs moments du festival.


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Robin Fincker et WhaHay Trio, en orbite autour de l’astre Mingus. (Photo Bruce Milpied)

Tenants historiques de l’improvisation européenne, Evan Parker, Paul Lytton et Barry Guy étaient, le lendemain soir, attendus tels les messies. Changement de décor : chapiteau du Verger, rares chaises en plastique vides. Le trio démarre dur, marque son terrain. Les patrons sont au boulot. La prestation est puissante, millimétrée. Lytton n’a pas son pareil pour enfouir le rythme dans le chaos, le tirer des décombres, avec une prodigieuse vitesse d’exécution. Barry Guy gonfle les muscles, avec une fâcheuse tendance à reléguer le propos esthétique derrière le geste technique. Le maître-à-jouer Evan Parker, entre deux incendies free, sidère toujours par d’extraordinaires séquences de souffle continu, créant des polyphonies comme autant de filaments vrillés à la mélodie. Ovations et rappels.

La Pieuvre, collectif caméléon

A Luz, au pied du Tourmalet, La Pieuvre a cette année endossé le maillot du vainqueur de l’étape et recueilli les plus beaux bouquets d’applaudissements. Ce collectif lillois polymorphe à 22 têtes apparaît d’abord dans la salle des Voûtes, le samedi à l’heure de la sieste. Ambiance recueillie. Ce qui se joue s’appelle Pièce pour 48 notes. Le principe : un conducteur, Olivier Benoît. La consigne : chaque musicien dispose d’une palette de deux notes. Le résultat : une masse sonore compacte, soigneusement polie comme un galet des gaves. Une musique qui ne dit pas son nom, un drone mystique, un chant séraphique. Benoît, du regard et du geste, modèle cette matière avec subtilité, l’étire et la contracte par petites touches, en change les reflets. Tout est dans la cohésion, le détail, le son qui tourne dans la salle, les harmoniques qui s’élèvent. Le public, comme hypnotisé, tous âges confondus, reçoit cette grâce que procure parfois la musique et qui se lit sur les visages.


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Olivier Benoît aux commandes de La Pieuvre. (Photo Bruce Milpied)

La Pieuvre est aussi un caméléon. L’ensemble resurgit plus tard dans l’après-midi, sur le goudron brûlant de la place du 19 mars 1962. Là se donne Démocratie. Une création roborative, jubilatoire et loufoque, entre fanfare et théâtre de rue, où les luttes de pouvoir et l’autogestion sont mises en scène sur le mode de la comédie, où chaque musicien prend le commandement à tour avant de se faire proprement évincer du trône. Rafraîchissant.
Le meilleur est encore à venir. La Pieuvre redéploie ses tentacules le dimanche soir sous le chapiteau pour jouer Follis. On renoue là avec la tradition des big bands. La musique pétille. La cohésion d’ensemble, impressionnante, projette la joie communicative que les grandes formations décuplent. La Pieuvre gronde, chuchote, emporte l’auditoire dans ses élans afro-jazz, ses morceaux de bravoure tribale et ses déviations prog-rock, et joue de la voie et du rythme. Le groupe n’a pas son pareil pour réinventer constamment la musique, telle cette composition rythmique pour ballons de baudruche crépitant comme un feu d’artifice. Jouissif. La Pieuvre réussit le pari d’une musique familiale de haute tenue, au-dessus des chapelles, appréciable par tous.

Groove de l’Est et chants de guerre

C’est le charme de Jazz à Luz : il n’y est pas question que de jazz. La première partie de soirée du vendredi donne le ton : rock’n’roll. Radian, trio autrichien pionnier d’un post-rock européen chirurgical, mâtiné d’électro-acoustique et d’improvisation, tire les premiers missiles d’une nuit électrique. Martin Brandlmayr (batterie et électronique), John Norman (basse) et Martin Siewert (guitare) délivrent une musique impressionniste d’une sophistication extrême, sèche et fragmentée. Sous le glacis électronique, le groove.


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John Norman, du trio autrichien Radian : sous le glacis électronique, le groove. (Photo Bruce Milpied)

Quartet iconoclaste, La Seconde Méthode pratique un rock urbain hypnotique, en descendance cold-wave. A un détail près : cette formation toulousaine est emmenée par un Tchadien, Abakar Adam Abaye, héritier des chants guerriers traditionnels. La Seconde Méthode produit une musique de danse et de transe, qui lorgne vers les cultures ancestrales et le rock radical. Dommage, cependant, qu’à Luz la scène du Verger souffre d’une sonorisation discutable : voix trop en avant, basse inaudible, guitare en arrière-plan. Question de goût. Cela n’empêche pas le public d’apprécier la puissance de frappe et la singularité d’un groupe qui renouvelle le métissage avec brio. Déhanchements et jeux de jambes.

Mais le plus lourd, ce vendredi, est encore à venir.
Kourgane, aux Voûtes, irradie la nuit de son heavy-rock tonitruant. Ce quartet palois, fleuron français du genre, contraste dans le paysage : compositions étirées jusqu’à la perte des sens, guitare tranchante comme un disque d’ébarbeuse, rythmique balistique, voix bestiale et lyrique. Dans cette ivresse sonique, les festivaliers chavirent.

Transe intérieure et bulles d’air

Fil rouge de cette édition 2012 : danse et musique improvisée.
L’association de Barry Guy et Thomas Hauert sur la scène centrale du chapiteau laisse perplexe, sauf à penser que la théâtralité dénuée de discours structuré puisse tenir lieu de propos artistique. Autre remarque : un chapiteau n’est pas l’endroit le plus approprié pour entrer dans l’intimité d’un duo.

Dans l’ambiance feutrée de l’Auditorium de la maison de la Vallée, Michel Raji, encadré par Paul Rogers et Michel Doneda, entre dans une transe intérieure. A la manière des derviches tourneurs, le théoricien de la chorésophie (la sagesse par la danse) se livre à un exercice de toupie humaine. Dans le mouvement, le souffle audible, le frottement des pas, il donne à entendre une musique intérieure. Le trio travaille le mouvement, les masses, la densité. La musique, cependant, semble trop souvent tomber à côté de la plaque et certaines interventions de Doneda vont contre le mouvement général plus qu’elles ne le portent. Problème récurrent de l’improvisation, déjà évoqué plus haut : l’étalement de techniques au détriment de l’écoute, de la cohésion esthétique, bref, de la révélation. L’exercice, il est vrai, est délicat. Dans un article paru l’an dernier dans la presse spécialisée anglaise, le critique David Keanan allumait une furieuse polémique avec cette assertion un rien provocatrice : « La musique improvisée n’est pas sexy ». Les nuances restent de mise mais le débat demeure d’actualité.

Quitter les chapelles et délaisser les grandes postures avant-gardistes – ou considérées, souvent à tort, comme telles –, peut aider à trouver des voies de passage. C’est le crédo de Jazz à Luz. Dans le bassin ouvert de la piscine communale, à défaut de marcher sur l’eau, Loïs-Géraldine Zongo et Odile Tellitocci, immergées jusqu’aux hanches, la fendent de leurs mains. Des tourbillons et bulles d’air, frappés à la surface, naissent des sons percussifs dont on jurerait qu’ils proviennent de peaux tendues. C’est une ancestrale technique de jeu camerounaise, l’akutuk, portée haut aujourd’hui par Zongo et sa compagnie Mekutuk, transmise, partagée. Ce beat tribal, d’abord introduit puis ornementé par les trombones paysagers de NIPI, dérive en terribles danses avant que musiciens et tout le toutim tombent à l’eau, littéralement. Le public, hétéroclite et familial, est aux anges.

Le temps suspendu

Jazz à Luz, depuis longtemps, pratique la balade musicale. Cette année, on est invité à déambuler dans les rues du village et picorer au passage quelques micro-concerts d’une vingtaine de minutes. Le choix est cornélien. Les interventions, en duo ou solo, sont brèves et simultanées. Impossible d’aller de l’une à l’autre. On retiendra un moment de grâce : au balcon d’un patio fleuri, le trompettiste Christian Pruvost, membre de La Pieuvre, joue avec les oiseaux et les grillons. Un jeu non conventionnel, abstrait, concentré sur la texture, la projection de matières naturelles. Pruvost est de ces trompettistes qui poussent leur instrument vers des territoires en friche. Au Café du Centre, on le retrouve accompagné du batteur Didier Lasserre le temps d’une courte improvisation. Ces deux-là, l’air de rien, sont passés maîtres dans l’art de faire entendre ce qu’ils ne jouent pas. Instant de lévitation.

Luz raffole de ces moments volés au temps, de ces bulles hermétiques et ouatées où le public semble flotter hors du monde. Au soleil de la place des Templiers, Ester Villa et Alain Fourtine jouent leur Dulce copla et otros palos, chant et guitare lustrés à l’étoffe d’une mélancolie toute latine, tressant des colliers de perles aux couleurs de fado, de flamenco et d’airs du coin. A Luz-Saint-Sauveur, on n’oublie jamais très longtemps que l’on se trouve au cœur du pays Toy, nom dont l’étymologie signifierait « petit », au sens d’enfant. C’est toute la force de Jazz à Luz que de marier cette identité locale, fière et forte, à l’exubérance et à la modernité musicale la plus exogène. Ici, les régionaux ont toujours une place sur scène. Pas pour leurs origines, mais pour leur originalité.

Terminons ce tour d’horizon sélectif par le concert le plus osé et le plus original de cette édition. Bar du Rond Point, en bord de route. Au comptoir, la plupart des clients sont là pour l’apéro. Il faut jouer des coudes. Public familial, plus une table libre. Ça déborde sur la terrasse. Dedans, coincé entre auditoire et zinc, Minimal Bougé démarre à un volume effroyablement bas, suicidaire. D’ailleurs, le concert a-t-il bien commencé ? Le tour de force est là. Ce quatuor bordelais post-exotique captive son auditoire par ses chuchotements, puis monte d’un cran. Minimal Bougé avance sur les pas d’une exotica minimale à la Martin Denny, teintée de cold-wave et de littérature. Romain Jarry (voix) dit plus qu’il ne chante des textes d’Artaud ou Rimbaud, Racine ou Walser, Stevenson ou Takuboku. Le steel drum de Johann Loiseau égrène des grooves raffinés et rentrés, légèrement glacés. Guitare préparée et contrebasse complètent le dispositif. La musique de Minimal Bougé se tient en parfait équilibre entre le chaud et le froid, entre l’intello et le sexy. Une réussite sur tous les tableaux.