Scènes

Jazz à Part Festival 2013 (Rouen)

Après une pause d’un an, le jeune festival rouennais proposait en mai sa troisième édition.


Après une pause d’un an, parfois salutaire si l’on veut ménager ses effets, le jeune festival rouennais Jazz à Part proposait en mai sa troisième édition. Déclinaison scénique de la programmation de l’émission du même nom sur la radio HDR, il affichait une programmation à son image : élégante et farouchement libre. Au programme, Jacques Coursil, Didier Petit ou encore Stéphan Oliva… Et une surprise de taille avec le vétéran Sonny Simmons pour son dernier concert européen.

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Didier Petit © Franpi Barriaux

La musique est aussi affaire de lieu, et la ville de Rouen en est riche. Vieilles églises déconsacrées ou joyaux du gothique flamboyant, elle renferme pléthore d’endroits permettant de jouer de l’architecture autant que de la musique. C’est ce qu’a très bien compris le violoncelliste Didier Petit en investissant seul l’abbatiale Saint-Ouen, édifice du XVIe dont les plafonds se confondent avec les nuages. Pied nu comme à son habitude, il danse avec son violoncelle et joue avec l’écho. Dans ce lieu célèbre pour son orgue Crespin-Carlier, ses « faces pour violoncelle seul » prennent un tour éminemment mystique. Même lorsqu’il manie l’archet avec la plus grande douceur, la musique s’enfle. Couplée à la voix et aux rythmiques qu’il marque sur le bois de l’instrument, le voyage auquel il convie les spectateurs est enthousiasmant.

Changement de lieu et atmosphère plus noire le lendemain, au cinéma d’Art & Essai l’Omnia. Le festival y accueille Stéphan Oliva pour un hommage à Bernard Hermann, juste avant la projection de la version restaurée du Vertigo d’Hitchcock. Excellente occasion d’ouvrir les cinéphiles à d’autres musiques, la salle comble fait un bel accueil au pianiste. Sa pérégrination élégante dans la musique d’Hermann, sa scénarisation subtile qui nous emporte de film en film en mêlant certains y est sans doute pour beaucoup.

Quelques jours plus tard, on retrouve le festival au « 106 », la SMAC de l’agglomération rouennaise. Exception à saluer, cette salle ne se ferme jamais au jazz. L’affiche est alléchante, surprenante et délibérément free. En première partie, deux légendes se rencontrent pour la première fois. Le percussionniste Famoudou Don Moye, rythmicien de l’Art Ensemble of Chicago joue avec Sonny Simmons. Rescapé de l’Avant-Garde des années 60, compagnon de route de Dolphy et Mingus, ce saxophoniste octogénaire compte ses gestes et joue quelques notes avant de laisser Don Moye remplir le set de toute son énergie - qui est inépuisable ! Par instants, principalement quand il est au ténor, la fièvre semble s’emparer de Simmons - fugace, mais magnifique. On assiste avec beaucoup d’émotion à un crépuscule rythmé par un batteur impeccable, une danse immobile au milieu de ses fantômes qui dépasse la musique en elle-même. La grâce peut être intermittente, elle est là, présente, tannée par l’histoire de cette musique. Free, at last.

Ensuite, le trompettiste Jacques Coursil invite le batteur Didier Lasserre et le contrebassiste Benjamin Duboc pour un trio inédit. Habitués à jouer ensemble, ces derniers forment une rythmique nerveuse et inventive ; elle bâtit une densité qui permet à Coursil de s’échapper en souriant dans les cintres de la salle. Duboc est impressionnant de rectitude et d’inventivité et Lasserre, qui expérimente en permanence de nouvelles sonorités sur sa cymbale, met la même énergie dans le dépouillement que Don Moye dans l’exubérance ; une consistance égale, sous deux formes différentes. Avec une cohésion constante. Toujours en mouvement, manifestement ravi de jouer, Coursil se déplace en permanence pour mieux jouer avec l’espace, s’approchant du batteur pour chercher une harmonie ou poussant Duboc dans les retranchements de ses ostinatos.


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Coursil Trio © Franpi Barriaux

C’est une première, et pourtant le trio se trouve tout de suite - tous trois semblent avoir des années de jeu en commun. La complicité découle de cette capacité d’écoute, de cette chaleur puisée dans l’abstraction et qui illumine littéralement la scène. Les deux générations parlent le même langage, celui d’un minimalisme poétique où le trop rare Coursil excelle ; on voudrait écouter ce trio dans un contexte plus régulier - même si le caractère insaisissable du trompettiste fait partie de sa magie - ou un enregistrement de ce rêve d’équilibriste !

Le lendemain, Didier Lasserre clôt le festival avec un solo inspiré dans la galerie photo du Pôle Image Haute Normandie. Les organisateurs semblaient satisfaits de cette belle édition. Ils ont raison.