Scènes

Jazz à Perpignan, à cent mètres du centre du monde

Compte rendu subjectif et parfois « dalinien » de Jazzèbre 2011


C’est à cent mètres seulement du centre du monde – donc en plein cœur de Perpignan – que le festival « Jazzèbre » a reçu le 27 septembre 2011 Joëlle Léandre accompagnée du saxophoniste Urs Leimgruber.

Jazzèbre, c’est depuis vingt-trois ans déjà le festival de jazz de l’automne catalan. Et, comme chacun sait, Perpignan n’est rien moins que le centre du monde. Ou plutôt sa gare, de par le génie de Salvador Dali. Le maître ne disait-il pas que « c’est grâce à Perpignan que l’Europe a tenu le coup » ? Prophétique ? Ne disait-il pas aussi que « sans la gare de Perpignan nous serions tous en Australie entourés de kangourous » ? Sur ce dernier point, il est maintenant certain que Dali avait commis une erreur d’appréciation. Car il n’y aurait pas alors de kangourous en Australie, mais des zèbres ! Et, peut-être serions-nous très heureux en écoutant du jazz toute la journée. Puisque les zèbres, lorsqu’ils sont daliniens, jouent du jazz avec talent. C’est bien connu !


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Maya Homburger/Barry Guy © Frank Bigotte

Dali avait raison

Quoi qu’il en soit, c’est « A cent mètres du centre du monde » (galerie d’art contemporain adaptée à ce concert, sinon dans les conditions d’écoute, du moins dans sa raison d’être) que Joëlle Léandre et son compère ont donné une de ces prestations époustouflantes dont ils ont le secret. Avec eux, l’invention, l’inventivité sont de tous les instants. Il est vain de se demander ce qui, ici, est « préparé », répété, et ce qui est improvisé, imaginé sur le moment. Il est évident qu’il y a dans la contrebasse de Léandre et dans les saxophones (entiers ou mis en pièces) de Leimgruber tout ce qui leur passe par la tête. Voire par le corps. De la colère à l’humeur et à l’humour, des cris aux rires. Cette sincérité, cette vitalité, cette créativité engendrent des moments de musique inouïe et totalement imprévisible, des instants de bonheur et d’enthousiasme. On pourrait dire – (presque) sérieusement – qu’on avait, en cette fin d’après-midi sous le soleil catalan, l’impression d’être au cœur même de la musique - au centre du monde, donc. Dali avait décidément raison !

Fanfare au château cathare

Jazzèbre est commencé depuis quelques jours. Dès sa présentation au public en musique avec Chin Na Na Poun le 9 septembre. Le 17 et 18, au Mémorial du camp de Rivesaltes, lieu hanté de tous les effrois mais qui, en même temps, peut donner la force de tous les espoirs, on avait pu écouter le duo Las Hermanas Caronni. Il y avait déjà eu, comme chaque année, des rencontres documentaires à la Médiathèque, des fanfares, des pique-niques, une « rando » à vélo. Il allait y avoir du cinéma avec beaucoup de monde – dans une grande salle trop petite – pour accueillir Michel Petrucciani puis Chico et Rita. Ensuite, la tournée de « Kif-Kif » (collectif Arfi, avec Alain et Clément Gibert) dans quatre localités proches. (L’Arfi était également présente avec « L’effet vapeur », mise en musique très réussie de films d’animation venus du studio Folimage. Autre grand moment ensoleillé : la balade en train qui, partie de Rivesaltes au milieu des vignobles de muscat, arrive à Lapradelle-Puilaurens, presqu’au pied d’un imposant château cathare. Tout cela en fanfare - celle dirigée pour l’occasion par Daniel Malavergne. Un petit tour à l’université avec le film Djembefola de Laurent Chevallier et surtout le concert de Metal-O-Phone. Et comme le zèbre est un animal qui fourre son nez partout, après cela il est allé au Conservatoire voir Radiation 10 et son « Bossa Super Nova », grand prix du concours de jazz de La Défense.

Parole de zèbre

Le 6 octobre, le Zèbre se déplaçait au Théâtre municipal pour écouter Louis Sclavis et son « Atlas trio » avec le violoncelle de Vincent Courtois et le piano de Benjamin Moussay. Il est possible que le zèbre se soit soudain senti un peu loin du centre du monde : tout lui parut un peu trop préparé, cadré, quand on voulait lui faire croire qu’on était au cœur de la création. L’application nuit peut-être à la sensation, l’ambiance, le « feeling » pour employer un mot que le jazz s’approprie volontiers.


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Paysage de fantaisie © Frank Bigotte

Mais surgit en deuxième partie, le MegaOctet d’Andy Emler. On voit alors des zèbres courir de tous côtés et trouver soudain que les savanes du centre du monde sont les plus belles. Quelle musique vivante, chaleureuse, entreprenante puisqu’elle vous emballe de la plus belle façon ! Salutaire moment de joie. Andy est en grande forme. Il le démontre au piano mais aussi dans ses interventions verbales, qui font rire tous les zèbres, venus en nombre. Les membres du MegaOctet - qui sont neuf -, sont au top, surtout Claude Tchamitchian, Laurent Dehors, Thomas de Pourquery, Philippe Sellam… Enfin, tous, quoi. C’est un des zèbres qui vous le dit.

Des paysages envoûtants

Le lendemain, nous sommes conviés dès 18h30 à la création du batteur et percussionniste Denis Fournier avec les chanteuses Renata Roagna et Pascale Labbé, ce « Paysage de fantaisie » au nom évocateur, fruit savoureux d’une résidence de l’association « Jazz en L’R » qui œuvre en Languedoc-Roussillon. Un moment particulièrement envoûtant de cette vingt-troisième et déjà riche édition de « Jazzèbre ».

Il faudrait pouvoir s’étendre à loisir. On se contentera de dire que les percussions sont des voix, des chants, des mélodies, variées et colorées, chatoyantes. Que les voix sont bien davantage que des voix. Ou qu’une voix est une source, une origine qui soudain se manifeste. Qu’un ensemble comme celui-ci est une intelligence, une compréhension à l’état pur. On dira enfin que du point de vue de la création, on s’est brusquement retrouvé dans un univers inexploré mais d’une richesse si foisonnante qu’il en devenait nôtre, comme si nous l’habitions depuis toujours. Mais la surprise ne fait pas tout. La fantaisie de ce paysage extraordinaire repose sur l’émotion : ces images qui nous touchent sont celles de la sensibilité, du sentiment, de l’affection. Voilà le « coup de force » de Denis Fournier et de ses deux amies. Quelques zèbres plus grincheux que d’autres expriment un regret : pourquoi ne pas avoir proposé ce « Paysage de fantaisie » à 20h30 ? Il l’aurait bien mérité ! Les zèbres, au centre du monde, sont gens difficiles, exigeants, parfois !

Claudia, Maria-Laura et Léo…

A 20h30 donc, c’était au tour de « Poète, vos papiers ! », l’hommage rendu à Léo Ferré par le contrebassiste Yves Rousseau accompagné par Christophe Marguet, Régis Huby et Jean-Marc Larcher, et bien sûr les chanteuses Claudia Solal et Maria-Laura Baccarini, excellentes dans des registres complémentaires, associés, superposés, constamment échangés. Le concept, le travail sur les chansons existantes ou des textes qui n’avaient pas été mis en musique… tout est d’une richesse et d’une intelligence remarquables. On est emporté dans un univers où l’on se reconnaît tout en étant étonné à tout instant, enchanté par ce voyage en terres connues/inconnues.

Suit un autre contrebassiste, Renaud Garcia-Fons. Cet enfant du pays des zèbres du jazz, et du centre du monde, est un remarquable technicien sur son instrument à cinq cordes. Sa Linea del Sur avec notamment le guitariste Kiko Ruiz, remporte un grand succès. Je dois reconnaître que ce zèbre-ci a bâillé. (Ça n’est pas pour me vanter mais je connais des zèbres qui bâillent).


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Elise Caron © Frank Bigotte

Cesare et Enrico : un air d’Italie

Le samedi 8 octobre, ceux qui sont allés en milieu d’après-midi jusqu’à l’imprenable forteresse de Salses, qui marque l’entrée de la Catalogne et donc du monde (on entendra par-là, en langage zèbre : le pays du centre du monde, ce qui est bien la même chose) n’en reviennent pas. Façon de parler évidemment. Non seulement ils se sont enthousiasmés pour les saxophones de Jean-Charles Richard, mais ils sont restés sans voix devant le duo formé par la violoniste baroque Maya Homburger et le contrebassiste Barry Guy.

Puis la chanteuse Elise Caron et le guitariste David Chevallier offrent un concert joliment intitulé « The Rest Is Silence » autour de Cesare Pavese, un des écrivains majeurs du XXè siècle, avec une technique attentive et une profonde sincérité. Il y a de merveilleux instants, mais aussi quelque chose qui ne « passe » pas tout à fait. La langue n’y est pour rien. Plutôt une contradiction entre l’art immédiat, intime, de Pavese et cette musique très élaborée qui induit une distance regrettable entre auteur et auditeur.

Au tour d’Enrico Rava et de ses compères Aldo Romano, Baptiste Trotignon et Thomas Bramerie pour une musique déjà entendue, certes, mais dont on ne se lasse pas : aussi bien donnée, jouée, inventée, elle est une source essentielle de la vie du jazz. Elle ne vieillira jamais. Elle enthousiasmera toujours. Rava, gueule de Cavanna du jazz tout droit sorti d’un Charlie Hebdo version Jazz Hot - et même brûlant -, avec une classe toute italienne, et ses musiciens, qui maîtrisent leur art à la perfection, nous ont donné une heure et demie de bonheur conclue par un « All Blues » en hommage à Miles Davis. Qui s’imposait tout naturellement.

Un quatuor d’Alexandrie

Le 9 octobre il faut aller jusqu’aux ruines du château de Leucate pour un pique-nique musical avec « Les petites laines », puis les Corses de « Zamballarana ».

Vient l’événement du 13 octobre - événement pour le Zèbre mais aussi pour tout le festival, qui inaugure à sa façon, quelques jours après le ministre de la Culture, le nouveau Théâtre du centre du monde. Cet étonnant édifice dit « de l’Archipel », conçu par Jean Nouvel, se répartit entre six bâtiments distincts, hétérogènes, enserrés dans d’autres - préexistants - et est source d’enthousiasme autant que de critiques. Mais au pays des zèbres du jazz, on s’en moque un peu ; on se réjouit, plus simplement, d’être dans une salle qui a au moins le mérite d’être neuve et de disposer d’une acoustique parfaite…

Donc, ce jeudi-là « Jazzèbre » investit la salle « Grenat » du Théâtre de l’Archipel (1100 places de zèbres). C’est René Bottlang qui, avec Rémi Charmasson (g) et David Caulet (s) ouvre la séance pour une sorte d’hommage à un grand jazzman de la littérature, Lawrence Durrell (Le Quatuor d’Alexandrie), fruit d’une autre résidence « Jazz en L’R » à l’initiative de Jazz à Junas. Durrell a vécu non loin de là, dans le beau village de Sommières (Gard) et à la fin de sa vie, on le voyait parfois dans les rues de Montpellier, sacoche informe à l’épaule, une belle bouteille de vin du pays montrant souvent le bout de son nez. C’est un magnifique écrivain, et une fort belle idée que de tenter de le faire revivre en musique ; le jazz étant tout indiqué. Malgré tout, il faut bien avouer qu’on ne discerne pas ici de lien entre les textes, le style et la musique. Il y a là quelque chose d’inachevé aux oreilles des quelques zèbres passionnés de Durrell qui peut-être, ne connaissent pas assez la musique.

Stefano Di Battista : quand toutes les femmes ont le sourire

Après Enrico Rava, un deuxième Italien (sans compter Aldo Romano et ceux ou celles, telle Maria-Laura Baccarini, qui n’ont pas montré leur passeport) : le saxophoniste Stefano Di Battista, superbement entouré. Il faut citer tous ses musiciens, impeccables car intensément impliqués, mais mettre en exergue le guitariste Fabio Zeppeleta, original tant par l’invention de ses phrases musicales que par la sonorité qu’il trouve sans effets particuliers, sans exagérer ni les moyens, ni les résultats : Julian Oliver Mazzriello (p), Francesco Puglisi (b) et Jeff Ballard (dm). Di Battista n’est pas un révolutionnaire, mais un interprète remarquable qui s’avère être aussi un compositeur fertile : tout, ce soir, est de sa « plume », et dédié à de grandes dames, donc à la femme, à toutes les femmes. L’univers créé par la musique, ses dédicaces, le charme du leader lorsqu’il s’adresse avec talent à son public, est réjouissant. Toutes (et tous) les zèbres ont le sourire…

Une question métaphysique

Le 15 octobre, le festival commence à 11h du matin ; il ne se terminera que sur le coup de minuit ! La musique – fanfare du festival, élèves du conservatoire, « Zaza band » et autres – a d’abord envahi la place de la République et la place au pied du « Castillet ». (On se demande au passage pourquoi ce n’est pas cette porte des anciens remparts de la ville que le maître de Cadaquès et Figueras a choisie comme centre du monde ; sans doute des « forces cosmogoniques » impalpables et implacables l’en ont-elles empêché, à moins que ce ne soient « les yeux des mouches cristallisées dans la menthe forte » - selon toutes ces formules daliniennes et parfaitement scientifiques. Le zèbre ne cesse de s’interroger quand la métaphysique l’assaille. C’est bien connu.)

Un pique-nique en folie

Le pique-nique des zèbres en folie avait lieu un peu plus loin : midi trente, c’est l’heure du retour à l’Archipel. On y retrouvait la fanfare, à laquelle s’ajoute le big band de « la Casa musicale » sous la direction de Gavin Hackett, ainsi que le « Zaza band ». Le soleil brille assidûment même si le vent souffle un peu. Et puis, à 16h, dans la salle du « Carré » (toute « rouillée » à l’extérieur, selon la célèbre marque de fabrique « nouvellienne ») à Sidony Box de réveiller ceux qui seraient tentés par une petite sieste. Pour ranimer les esprits, rien de mieux que ce rock-pop-jazz. Un peu plus tard, vers 18h, le pianiste cubain Harold Lopez Nussa entre en piste avec son frère Ruy Adrian à la batterie et Felipe Cabrera à la contrebasse. Magnifique moment fait de couleurs innombrables, de beaucoup d’inventions et encore davantage de notes (jusqu’à saturation). Inoubliable.

Le soir l’ultime concert à lieu dans la grande salle rouge du « Grenat ». D’abord avec le trio de Stochelo Rosenberg (Moses Rosenberg et l’excellent Sani Van Mullen). Dans le genre, un des meilleurs groupes à jouer la musique de Django. Avec une facilité qui n’a d’égale que la justesse. Evidemment, on entend encore beaucoup, beaucoup de notes et le tempo ne peut que justifier ou faciliter ces cascades ininterrompues mais toujours somptueuses.

Inénarrable

Suit en guise de clôture « La grande Campagnie des musiques à ouïr » de l’inénarrable, fantasque et fantastique Denis Charolles pour des musiques, disons, « inspirées » par ces deux géants que sont Duke et Monk. Grand moment de réjouissance, qui pourtant n’atteint pas une certaine partie du public, venue pour les Rosenberg et pas forcément prête à ces parties déjantées de jazz hors norme. Mais si l’on tient que le jazz est une musique d’énergie, de vivacité, d’audace, alors ce groupe vaut le détour. La Campagnie emballe les autres qui, de loin les plus nombreux, en redemandent… jusqu’aux douze coups au moins. Dans la nuit noire, les zèbres peuvent dormir, « intranquilles » mais ravis.

Les fauves ne font plus peur aux zèbres

Le festival n’est pas encore tout à fait fini : on a rendez-vous dimanche pour un dernier pique-nique face à la mer à Collioure, une des plus belles cité de notre pays et qui, à ce titre au moins, mérite aussi d’être le centre du monde. Elle le fut d’ailleurs pour nombre de peintres, fauves et autres, au siècle dernier : ces fauves-là qui ne font pas peur aux zèbres, qui sont nombreux ce matin. Il est vrai que le climat s’y prête : chaleur toute africaine (plus de 30° sous un soleil étourdissant) et lumière transparente. Avec la fanfare joyeuse de Daniel Malavergne, cette vingt-troisième édition, particulièrement réussie parce que pleine d’imaginations de toutes sortes, se termine en beauté. Et en joie.