Scènes

Jazz à Vienne 2009 [2] : L’art du big band sur tous les tons

Toute la semaine, Jazz à Vienne fait la part belle aux big bands, s’offre une soirée Brésil, une veillée blues et de multiples écarts. Mais surtout, deux grandes soirées consacrées à Martial Solal et Roy Hargrove.


Toute la semaine, Jazz à Vienne fait la part belle aux big bands, s’offre une soirée Brésil, une veillée blues et de multiples écarts. Mais surtout, deux grandes soirées consacrées à Martial Solal et Roy Hargrove. Le plus souvent on les savoure par paire ou par trio, éventuellement en quartet les jours de grand vent. A Vienne ce soir, c’est plutôt un gentil ouragan qui s’empare de la scène du Théâtre antique.

Laurent Cugny, qui renoue avec ses premières amours (de grand orchestre), a en effet eu la bonne idée d’aller chercher à peu près toutes les pointures hexagonales dans leur instrument respectif et la machine est bien, en effet, du genre « enormous ». Aux trompettes, par exemple Flavio Boltro, Stéphane Belmondo et Claus Stötter. Aux sax Stefano di Battista et Pierre-Olivier Govin sont au-dessus de la pile, et ainsi de suite jusqu’à la rythmique (Stéphane Huchard, Frédéric Favarel, Dominique di Piazza ou Frédéric Monino).


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Laurent Cugny Enormous Band © Patrick Audoux / Vues-sur-scènes

Pour Cugny, il s’agit tout à la fois de godiller entre quelques grands souvenirs et de rappeler ces belles influences qui ont scandé sa carrière et celles de pas mal d’autres : Gil Evans, l’ONJ qu’on lui confia de 1994 à 1997, et le Big Band Lumière qu’il anima au début de cette même décennie. Si l’on a été moins convaincu par la Tectonique des nuages que Jazz à Vienne mit en scène il y a trois ans, le revoilà donc avec un ensemble incontestablement plus riche. Le risque, évidemment, est que tout cette armada ait peine à s’exprimer : di Battista ou Belmondo étant à eux seuls capables de remplir et tenir le Théâtre antique, on risque la frustration, d’autant qu’il faudra aussi faire place à David Linx, qui fut une des chevilles ouvrières de la Tectonique. À voir…

Ce soir-là, l’Enormous Band sera précédé sur scène par un big band d’un tout autre genre, celui de Jason Lindner, qui tente depuis quelques années de traduire en une réduction d’orchestre originale les (électro)chocs d’influences et de courants qui ne cessent de galvaniser la scène new-yorkaise.


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Jason Lindner Big Band © Patrick Audoux / Vues-sur-scènes

Trois jours plus tard on retrouvera Roy Hargrove, vieille connaissance de Jazz à Vienne. La différence est que cette fois, le festival consacrera au trompettiste la soirée entière, excusez du peu. Si l’on ne se trompe pas sur la chronologie annoncée, il débutera, là encore, en big band, son big band.


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Roy Hargrove Big Band © Patrick Audoux / Vues-sur-scènes

Ne pas oublier qu’il a débuté il y a déjà pas mal d’années avec Wynton Marsalis. Il y a pire. Ici pourtant, la formation sera centrée sur les trompettes, Hargrove se réservant le bugle, comme il se doit. Vienne n’a pas oublié quelques somptueux chorus joués quasi « a capella » par ce musicien qui sait tantôt tout prendre en main, tantôt attendre sagement son tour. A ses côtés, aussi, Roberta Gambarini, voix de velours, suave, à même d’entamer avec l’orchestre des échanges aux multiples saveurs.


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Roberta Gambarini © Patrick Audoux / Vues-sur-scènes

Quelques instants plus tard, dans un genre plus musclé-funky, débarquera le RH Factor et MC Solaar, une collusion amorcée l’an passé et qui voit jazz, Afrique, rap, funk et autres sonorités urbaines s’entremêler savamment.

Pour conclure cette semaine, dimanche, on retrouvera Stanley Clarke, cette fois en version basse-commando : après en avoir longtemps parlé, Marcus Miller, Victor Wooten et lui-même ont enfin décidé de mettre leurs basses en commun. Voici donc le trio SMV avec un album (Thunder) sorti il y a trois ans.


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SMV © Patrick Audoux / Vues-sur-scènes

Le second acte se déroulera sur scène entre des musiciens qui, ensemble ou séparément, comptent parmi les pierres angulaires du jazz contemporain.

A côté de ces soirées à grand fracas, Jazz à Vienne effleure à nouveau le Brésil cette année en réinvitant Gilberto Gil (qu’on espère plus entreprenant que la dernière fois), et en recevant David Sanborn, vingt-deux albums à son actif, artisan de musiques d’inégale qualité mais toujours savoureuses. Ce soir-là d’ailleurs, la surprise viendra d’un changement de dernière minute : Randy Crawdford et Joe Sample étant retenus pour raisons de santé, Chaka Khan déboule avec rien moins que George Duke, autre grand keyboard-guide de la révolution zappaïenne.


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Chaka Khan / George Duke © Patrick Audoux / Vues-sur-scènes

Depuis plusieurs années déjà ces deux-là rapprochent leurs points de vue musicaux (notamment sur Seal in Bed [1983], produit par Duke) pour fabriquer un mélange détonnant mêlant soul, funk mais aussi le jazz le plus épuré. Curieusement, Chaka Khan n’hésite pas à reprendre des thèmes de Monk, Bird ou Chick Corea, qu’elle restitue d’une façon très personnelle. Etrangement, la dame n’était jamais venue à Vienne ! Injustice ou rendez-vous manqué…

La semaine sera marquée par un autre événement, l’hommage rendu à Martial Solal. On se méfie un peu de ces moments où la spontanéité n’est pas forcément le premier but recherché. En revanche, il est temps de se rappeler que, imperturbable, étincelant, le pianiste accumule plus d’un demi-siècle de jazz en tous genres, jouant avec tous, sur tous les registres, avec toujours le même brio. D’ailleurs, la soirée qu’il a concoctée sera bigarrée puisque faisant appel à la grande histoire du jazz américain (Hank Jones)


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Martial Solal / Hank Jones © Patrick Audoux / Vues-sur-scènes

mais aussi à la jeune génération (Benjamin Moussay, Pierre de Bethmann, Frank Avitabile, Frank Amsallem et Manuel Rocheman). Puis place au quartet avec Rick Margitza et les frères Moutin. Les rejoindront le Newdecaband et l’Orchestre Symphonique de l’Opéra de Lyon. Martial Solal Newdecaband & l'Orchestre de l'Opéra de Lyon © Patrick Audoux / Vues-sur-scènes
Ce sera donc une certaine forme de jubilé pour cet incroyable pianiste qui fait vibrer le clavier comme personne et dont la rudesse et la précision métallique se conjuguent à un art de la note d’une constante fraîcheur. Sur scène, surtout avec les frères Moutin en embuscade, il ne cesse de faire monter la tension, « bientraitant » son clavier avec une nonchalance rare, la veste toujours impeccable, le masque grave… On aimerait tout de même, ça et là, que cette main droite infaillible se mette parfois à hésiter, à rebrousser chemin, à douter. Un comble non ?

La semaine comprend encore beaucoup d’autres concerts (n’oublions pas que Jazz à Vienne joue en continu et en superposé de 16 h à 3 h du matin). Outre le concours du ReZZo,


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Céline Bonacina Trio © Patrick Audoux / Vues-sur-scènes

désormais ramassé sur les deux week-ends, et les concerts organisés à Lyon au bar du 32è étage de la tour de la Part-Dieu (« Le Crayon »), on n’omettra pas de faire un tour au Club de Minuit : s’y exprime mardi, le Stéphane Guillaume Quartet, mercredi le Trio DuLaBo (qui joue Ma mère l’oye de Ravel) et Anne Paceo en route pour « Triphase ».


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Anne Paceo Trio © Patrick Audoux / Vues-sur-scènes

Jeudi soir, le Club accueillera Yosvany Terry, vendredi Will Bernard Trio et samedi, le Murat Öztürk quartet, dans le cadre de la Saison de la Turquie en France (juillet 2009-mars 2010).


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Murat Oztürk © Patrick Audoux / Vues-sur-scènes
Murat Oztürk

Le pianiste fera seul un tour de chauffe durant l’après-midi dans les jardins de Cybèle, où se concentrent les premiers concerts de la journée.

Enfin, comme d’habitude, Vienne consacre au blues une soirée entière. Cette fois, ce sera samedi. Généralement, elle fait salle comble, ce qui n’est pas rien. Au programme cette fois, Lucky Peterson, Joe Louis Walker et Jean-Jacques Milteau. Décibels pêchus en perspective.


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Lucky Peterson © Patrick Audoux / Vues-sur-scènes

par Jean-Claude Pennec // Publié le 27 juillet 2009
P.-S. :

A noter aussi vendredi 3 juillet le Trio Esperança (Brésil) et Raul Midon le 5 juillet, en première partie des concerts annoncés.


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Trio Esperança © Patrick Audoux / Vues-sur-scènes