Scènes

Jazz au Moulin : Marc Ducret à la Une de Journal intime


On ne rate pas un concert où est annoncé Marc Ducret qui, ayant quitté sa résidence scandinave, est en partance pour une longue tournée. D’autant qu’il ne se produit pas si souvent dans le sud de la France, qui plus est en aussi bonne compagnie. En effet, le guitariste a répondu présent à l’invitation de Journal intime, formidable trio prêt à « croiser le cuivre » avec ses cordes. Il va être difficile d’être impartiale, voire de raison garder, tant on attendait de cette rencontre, création portée par la Dynamo de Pantin et Jazzèbre de Perpignan. Le Moulin à Jazz de Charlie Free accueillait pour commencer sa saison à Vitrolles ces quatre aventuriers du son avec leur musique généreuse, folle, complexe et pourtant si accrocheuse, qui rend plus intelligent et plus sensible.

Frédéric Gastard avoue que le trio, très soudé, s’abreuve depuis longtemps à la source fraîche de la musique de ce guitariste si singulier, « guitar hero » qui ne s’est jamais déclaré comme tel et aime raconter ses débuts (atypiques pour le monde fermé du jazz) dans des musiques tout sauf savantes. Ce formidable autodidacte a plus que de l’oreille : un génie particulier pour retenir la musique et la chanson. Une mémoire intense qui lui permet de se souvenir des concerts avec précision, même de celui, un dimanche soir au Grim, à Marseille, où il avait choisi de se lancer dans un solo, un vrai, simple et évident, lumineux dans la forêt de tentatives plus ou moins poussées, expérimentales.


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Marc ducret & Journal Intime Photo Gérard Tissier

Stratège de la six cordes, qu’il tripote son jack, mâchouille son médiator ou effleure son chevalet de façon particulière, tous le regardent et les guitaristes encore plus avidement, pour essayer de comprendre comment il s’y prend ! S’emparer de la musique de Ducret est impossible, elle vous échappe, il faudrait ne jamais le quitter des yeux pour saisir les enjeux de son écriture, même quand il est « sideman », donc plus en retrait. On peut s’en approcher, la frôler, mais elle sait se fondre, faire retentir les harmoniques. On ne peut la décrire, seulement se laisser emporter, la raison n’y fait rien, du côté des spectateurs, bouche bée, oreilles grandes ouvertes.

Il est seul électrifié, le trio restant acoustique tant sa puissance est grande, et décuplée par l’environnement rapproché.
On se régale des zébrures et biffures du trombone particulièrement exalté de Matthias Mahler, de l’emportement à bout de souffle, près de la rupture, du sax basse, des éclats démesurés de la trompette.
Ce nouveau répertoire, intitulé « Extension des feux », a été concocté avec passion par le saxophoniste basse Frédéric Gastard, qui présente également le projet avec pertinence et simplicité. Une musique écrite dans l’urgence d’inventer, de résister, évoquant les feux qui s’allument un peu partout dans notre époque trouble et troublante, perdue, mais qui ne se résigne pas pour autant. Indignation, ou plutôt dénonciation, musclée, velue - et embrasement. Les feux de l’été ne sont pas éteints. Et pas près de s’éteindre. Avec une telle formation, pas de danger !

Les morceaux s’enchaînent sans pause. On entre dans une sorte de transe, obtenue non par la seule répétition mais aussi par le vertige du son, la beauté des unissons. Peu de solos mais on ne penserait même pas à en demander tant on est bien, lové au creux de cette masse sonore, de ce fracas organisé et doux. A la fois libre et contrôlée, la musique est inclassable, aux confins du rock, du free jazz, de la musique contemporaine ; un brass band qui joue de la musique de chambre, on ne voit pas ça tous les jours. Mais on en redemande.


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Marc Ducret Photo Gérard Tissier

Le trio sait ce qu’il doit à la « manière » inventée par Ducret, mais ce n’est pas un problème, au contraire : tous trois s’adaptent, s’engouffrent dans le passage, s’encordant après lui, à moins qu’ils ne lui proposent de les suivre à son tour et ne lui rendent ainsi hommage. Sauf que sur scène, cela ne se sent pas, et en aucun cas on n’a l’impression d’entendre des disciples entourant le maître.

On avait déjà apprécié l’attitude chaleureuse et sans prétention des trois musiciens cet été, lors du festival « Jazz à La Tour » (la Tour d’Aigues) : heureux de jouer là pendant trois jours, ils avaient tenté d’audacieuses combinaisons, perchés aux fenêtres du château ; ces excentricités étaient visuellement réussies, mais avaient suscité certaines difficultés techniques…

La grande force du trio est la complicité, palpable : tous trois savent réagir immédiatement, relancent, rebondissent d’autant mieux que les timbres se marient bien, trombone, trompette, sax basse…. On sort donc ici des formules classiques, on renouvelle l’art de la formation triangulaire, et ce avec une sonorité inouïe. On se répond avec des vraies nuances, non sans humour quand les musiciens s’échinent au cours d’un morceau à produire les sons les plus invraisemblables : ça éructe, grogne, feule, claque, souffle bien sûr, et on salive aussi (on le sait, c’est un des soucis de ces instrumentistes d’arriver en plein effort à purger leur tuyauterie). Sylvain Bardiau termine seul sous le regard goguenard de Marc Ducret, qui, visiblement, apprécie sa prestation.

Avec Ducret, la guitare entre dans la danse et, joyeusement, finement, se glisse dans le « vacarme ». Il a une idée précise de la musique qu’il veut créer, de ce qui doit sonner, et dirige entre écriture « sérieuse » et improvisation cadrée. Intelligence du jeu, vision claire et lucide… il sait où il va ; dans « le sens de la marche », sans doute. Lorsqu’il se lance dans des crescendos vibrants mais souples, on assiste à quelque chose d’intense, un moment d’équilibre absolu, parfait, rêvé. C’est fort et pourtant, ça résonne/raisonne dans la tête.

Ébloui et galvanisé, on se répète la merveilleuse formule du colosse du saxophone, Sonny Rollins, qui disait : « Si vous aimez profondément le jazz, soyez reconnaissant d’avoir trouvé quelque chose dans votre vie qui vous soit cher. La plupart des gens n’ont pas de passion de ce genre… Soyez reconnaissant, car c’est un privilège que d’être impliqué" [1].

En guise de rappel, le groupe choisit d’exhumer « Qwartsch », une pièce des Dentelles à Mamie, une formation antérieure où les recherches sur les timbres et les couleurs étaient déjà raffinées et où l’électronique de Guillaume Dulac intervenait intelligemment. Des compositions soufrées, à l’énergie souterraine, un groupe qui se présentaient déjà comme faisant une musique de « grooves soniques iconoclastes et abscons, à base de bruits zétranges et luxuriants, de free jazz vert pomme concentré et de rock riquiquimaliste glabre ». On voit qu’il y aurait de quoi broder sur la question.

par Sophie Chambon // Publié le 5 novembre 2012
P.-S. :

Voir le photo-reportage du concert.

[1propos recueillis par Clovis Nicolas in « Sonny Rollins, colossax ! », Jazzman n°132, février 2007