Scènes

Jazz au Moulin, suivi de quelques réflexions…

Enzo Carniel Trio et Nicolas Folmer à Vitrolles


Enzo Carniel Trio et Nicolas Folmer à Vitrolles

Samedi 13 novembre 2010, Le Moulin à jazz de Vitrolles. Taux de compression maximum, soit plus de cent personnes. Une quarantaine d’autres refoulées. A l’affiche : Enzo Carniel Trio et Nicolas Folmer en invité. Concert impeccable, écoute et ambiance de même. Ovation inévitable.
Explication du succès : des musiciens de talent, certes, et en premier lieu. Mais aussi des conditions optimales pour des artistes toujours ravis de venir jouer à Vitrolles où ils sont cajolés à la fois par la bande de Charlie Free, l’association qui gère le Moulin à Jazz et le Festival, et par un public si attentif, connaisseur et chaleureux. Très beau rendez-vous donc autour d’un jazz généreux, des plus accueillants. Pour préciser : sans facétie ni pirouette technique. On dira que le contraire serait indigne, et de la musique, et du public. Mais sait-on jamais…

Quatre jeunes pousses en mûrissement… Avec leur espérance de vie, comme disent les démographes et les réformateurs sauvages de nos retraites, ils ont devant eux le grand boulevard (plus ou moins dégagé…) de l’Avenir. Il leur incombe donc de préparer, inventer, créer ce qu’un Ornette Coleman avait appelé dès les années 60 « The Shape of Jazz to Come » – la forme du jazz à venir, lui qui avait pratiquement (car il ne fut pas le seul) inventé le free jazz avec le disque du même nom. Car, ils en sont bien là, nos lascars de Vitrolles : au pied du mur du « something else » – ce quelque chose d’autre également porté jadis par Ornette Coleman, et par lequel ils vont devoir ré-enchanter le jazz, la musique et le monde… Rien de moins ! Cela leur incombe, à eux comme à la faune jazzistique dans son ensemble et ses innombrables variantes. Et cela se produira, immanquablement. Puisque ce vieux monde qui est le nôtre semble si fatigué, en bout de course, comme en attente d’une re-naissance – pas tant d’un remaniement politicien, non, pas vraiment… Qu’ils nous ravissent donc avec leur jazz d’aujourd’hui, voilà qui est déjà acquis. Tandis que nous les attendons aussi demain…


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Photo Gérard Tissier

Rendez-vous pris avec :

Enzo Carniel, 23 ans et gros talent. Au piano classique dès ses cinq ans. Le jazz à douze. Conservatoire de Toulon à quatorze… et bientôt des premiers concerts dans la région. 2004, remarqué et encouragé par Nicolas Folmer. Participe à des master-classes et reçoit notamment les conseils d’Ahmad Jamal. 2007, entre au Conservatoire national de Région de Marseille dans la classe de Philippe Renault ; en sort en 2009 avec le Premier prix à l’unanimité – Mention très bien, et le prix du Département des Bouches-du-Rhône.

Cédric Bec, encore un surdoué, dans son genre… Également venu du CNR de Marseille où il s’offre aussi en 2005 un Premier Prix avec Mention très bien à l’unanimité… Premier prix encore, la même année, au Concours National de La Défense… Dès lors, il empile concerts et enregistrements.

Damien Varaillon-Laborie, à la contrebasse dès ses 14 ans, CNR de Marseille comme les copains. Passe ses prix de classique, jazz et musique de chambre avant d’intégrer le Conservatoire Supérieur National de Paris dans la classe de Riccardo Del Fra. Se produit dans diverses formations, tant classiques que jazz et musique improvisée.

Nicolas Folmer, le plus « vieux » du haut de ses 32 ans… L’un des meilleurs trompettistes français, cofondateur du Paris Jazz Big Band, Django d’Or, Victoire de la Musique… A l’origine - avec Philippe Sellam - du groupe No Jazz qui marie jazz et musique électronique. Enregistre à New York un album produit par Teo Macero, producteur de Miles Davis et Duke Ellington. S’est produit à plusieurs reprises avec Michel Legrand et a reçu l’onction de Martial Solal à propos de son disque I comme Icare

Et un tel trio-quartette n’aurait pas connu la gloire au Moulin à jazz ?


Encore un concert à succès au Moulin à Jazz de Vitrolles : mais à quel prix, au fait ?
Surtout quand ils rencontrent un beau succès, les concerts de jazz ne suscitent guère de commentaires quant à leurs conditions de production et de diffusion. Sauf de la part des musiciens qui, eux, voient bien la différence entre jouer ici plutôt que là – ou ne pas jouer du tout ! L’occasion faisant le larron, voici quelques réflexions surgies lors du dernier concert à Vitrolles, au Moulin à Jazz, de l’Enzo Carniel trio avec Nicolas Folmer en invité.

Comment se présente, en gros, le paysage jazzistique français. Qu’y trouve-t-on ? D’abord, des lignées de musiciens de haute volée : des jeunes, notamment, formés dans les meilleurs conservatoires et écoles, donc avec les meilleurs enseignants, jazzmen aussi fameux de la précédente génération. Et les élèves, bientôt, dépassent les maîtres – ce qui est bien vite dit, certes. En fait, ce dépassement est normal, souhaitable et même nécessaire. Le professeur livre les clés, donne le « la » des contraintes sans lesquelles il n’est point de liberté créatrice. Telle est la loi du genre, dans tous les domaines de la transmission – pas encore génétique.


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Photo Gérard Tissier

Voilà pour la formation, qui libère chaque année des nuées d’étourneaux avides de grandes envolées glorieuses. Mais où trouver son public ? D’où la question des lieux de jazz dont le nombre, lui, diminue comme peau de chagrin. Crise et air du temps mêlés, marchandisation culturelle et politiques publiques en berne, tout un contexte peu favorable au spectacle vivant, comme on le dit aussi de la biodiversité, parmi lesquels le jazz fait figure de variété très menacée – menacée par la variété-variétoche ? Indirectement en tout cas, dans la mesure où se développe un mode de consommation de masse qui, par définition, ne s’embarrasse pas – du moins pas trop – d’exigence musicale.
Or, précisément, cette exigence passe par l’existence de ces fameux lieux. C’est le cas du Moulin à Jazz de Vitrolles qui, en plus de vingt ans, a littéralement ensemencé les alentours ainsi qu’une partie de la Provence – et au-delà si on considère le Festival annuel de début juillet, dont le rayonnement s’étend depuis plus de dix ans.
Comme on voit, la notoriété ne s’est pas construite en un jour. Il y a fallu la passion et l’obstination d’une équipe associative et de son président, Claude Gravier, virtuose en son genre sur les gammes de la culture jazzistique tout autant que sur ses engagements de gestionnaire et d’animateur.
Le résultat est là : un public de fidèles, ouvert aux aventures musicales pas toujours faciles, voire carrément audacieuses. Une sorte de rapport d’« éducation » entre des passionnés défricheurs-dénicheurs et une confiance solidement instaurée.
Mais cela n’a été possible qu’avec l’aide des partenaires institutionnels – Département, Région, ainsi que les Spedidam, Sacem et CNV – pour les initiés – et, bien sûr, la Ville de Vitrolles dont la municipalité a bien compris - et le montre par son soutien constant - l’importance des retombées qu’elle peut constater sur l’image de la commune – quelque peu éraflée par son histoire politique.
Un projet d’agrandissement du Moulin est à l’étude pour accueillir public et musiciens dans de meilleures conditions – même si les conditions actuelles restent « top » par la qualité de l’accueil selon le modèle « club », en proximité étroite avec les artistes.

C’était la minute « musico-sceptique » autour du climat jazzistique menacé, lui, de refroidissement…