Scènes

Jazz au pays de Méné-Langourla

(Côtes d’Armor, 14 au 17 août 2008.) Une diversité musicale intéressante. Une façon astucieuse de réunir divers publics, jeunes et moins jeunes, locaux et touristes en villégiature ?


L’arrivée à Langourla, en Côtes d’Armor, pour une sudiste fuyant la canicule et la surpopulation estivale littorale, amène à se demander si on vit bien dans le même pays…

C’est la Bretagne intérieure, celle des chemins creux et du bocage, des petits villages de moins de 800 âmes. Une église monumentale en granit, pas de calvaire, deux bars distants de moins de 50 mètres, et une néo-colonie (pardon, une communauté fort sympathique d’Anglais qui ont pris racine, en rachetant d’anciennes maisons du village). Certains, avec cette décontraction et ce charme si typiquement anglo-saxon, se proposent comme hébergeurs pour le festival, solution originale et préférable à l’unique hôtel PMU à la ronde, celui de Merdrignac [sic] qui, cependant, remplit parfaitement son office pour les musiciens.

Les débuts d’un festival :

Marie Hélène Buron a déposé ses valises dans ce village il y a plus de 15 ans, chargée d’un projet socio-culturel : la création d’une maison d’accueil pour personnes âgées. En 1995, Serge Recoursé, propriétaire de l’un des cafés du bourg, passionné de jazz et grand collectionneur comme seuls les amateurs de cette musique peuvent l’être, décide d’organiser des concerts : l’idée d’un festival prend naissance. Le maire de l’époque, JL Monjaret s’enthousiasme, soutient et développe le projet, porté à bout de bras par Marie-Hélène, aidée d’une unique stagiaire. La mairie fait aménager des installations de loisirs, et transforme un ancien trou d’eau, une carrière, en un site de concerts : l’actuel Théâtre de verdure. La scène n’est qu’une esplanade et certains concerts mémorables, comme celui de Clark Terry, se terminent dans l’église, abrités du climat breton…éminemment océanique, avec une tendance lourde à la pluie. La structure ne sera couverte qu’en 2002, avec des fonds européens pour 50%, la commune n’intervenant que pour 10%. La municipalité dynamique offre un bel exemple de développement local, déjà dans l’optique souple de « tourisme durable » et diffus. « Langourla Loisirs et Fêtes », une association locale, reprend le festival de 1997 jusqu’en 2003, année où Serge vend son café, laissant Marie-Hélène à sa solitude. Les concerts ont lieu un soir sur scène, et dans des cafés les deux autres soirées. Tenace, elle finit par engager Gildas Le Floch, régisseur chargé de la communication. Le style de l’affiche gagne en lisibilité ce qu’il perd en pittoresque patrimonial (le lavoir, la vieille tour). Mais encore trop peu de sponsors ou de partenaires privés s’intéressent à Langourla, festival rural au pays de Méné, à l’exception de la Spedidam.

Ce préambule décrit la situation passée et encore présente de beaucoup de festivals en France. Les acteurs culturels existent partout, mais les politiques favorisent plutôt les grosses machines médiatisées à outrance. Conviennent-elles le mieux à la définition de l’exception culturelle française ? Ce n’est pas certain, mais elles remplissent le cahier des charges politico-électoral… Quant à l’Etat, il se désengage volontiers du champ culturel, délaissant les petites structures émergentes ou déjà existantes qui vivotent avec des salariés quasi bénévoles, débordés et polyvalents par nécessité. Aux collectivités locales de faire avec, de prendre en charge… La situation ainsi créée ne peut qu’entraîner conflits et ruptures. Mais ceci est une autre histoire.

Le festival :

Le programme de cette treizième édition présentait une diversité musicale intéressante : des pianistes de diverses générations, le solaire Solal, à quelques jours de son 81ème anniversaire, le sensible Benjamin Moussay, le survitaminé Tigran Hamasyan (21 ans) ; des trompettistes aux esthétiques contrastées, Fabien Mary et Eric Le Lann ; des groupes voyageurs Namaste ou l’Armorigène trio, un groupe de chanson swing Ty Zef, du blues avec l’harmoniciste JJ. Milteau… Une façon astucieuse de réunir divers publics, jeunes et moins jeunes, locaux et touristes en villégiature. (Langourla incarne le type de festival villageois. Peut-être un exemple intéressant de manifestation en espace rural, fidèle à une certaine tradition, qui encourage d’autres valeurs artistiques, de qualité ?)


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Photo Yann Renoult (D.R.)

Les frères Moutin, expansifs et expansionnistes, constituent avec le jeune prodige arménien Tigran Hamasyan un trio explosif. Ivres de musique, ils ne relâchent jamais la pression, depuis la balance où ils se mettent en condition jusqu’au bœuf au café après le concert, et encore dans le taxi qui les ramène à l’hôtel à quatre heures du matin, où ils ont encore la force de parler « technique musicale ». Tempête sous deux crânes, très vite baignés de sueur et tout fumants, comme le soulignent les photos. [1] Cadences, ruptures de rythme de Louis frappant la grosse cymbale quasi verticale comme un gong alors que, courbé sur sa contrebasse, François s’anime, tel les personnages de cartoon de Tom et Jerry. Pas étonnant : il a lui-même créé une BD chez Nocturne. Avec le jeune Tigran, ils n’ont pourtant pas la partie facile. Une fois sur scène, il est comme possédé. Il bondit, joue du piano debout, sautille, chante ou scate, malgré le froid glacial et l’humidité qui vous transperce, assurant à la vente de couvertures polaires un succès commercial sans précédent. Un trio très équilibré en définitive, malgré la démesure, et une combinaison gagnante équilatérale, superlative mais efficace.


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Photo Yann Renoult (D.R.)

Le programme est composé de mélodies anciennes comme « World Passion », sur le premier album, de ballades, de nouvelles compositions comme « Belle Ile » (écrite lors de vacances en Bretagne). Certains titres parus sur New Era, le dernier disque du trio, sont repris de façon percutante, tel « Home sick », le titre éponyme, ou encore « Leaving Paris », mélodie qu’aurait pu chanter Aznavour, créée à l’aéroport. On ressent moins que sur le disque cette mélancolie de l’exil et du déracinement. Génération oblige, Tigran est curieux de tous les styles et s’il s’empare de Monk, il ne joue pas exclusivement du jazz. C’est un drôle de personnage qui consume son énergie sur scène. Plus en retrait, hors-champ, il promène sa silhouette adolescente, couvé du regard par son oncle Armen. Il ne connaît pas encore cet abandon forcé, ce renoncement propre aux inévitables désillusions. Dans l’urgence de la jeunesse, il ne sait pas encore faiblir.


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Photo Yann Renoult (D.R.)

Le contraste avec le deuxième groupe est forcément saisissant : c’est le duo épatant, capable de « poésie libre », de Claudia Solal et Benjamin Moussay. Une autre conception musicale, bien plus expérimentale, comme en témoigne le « manifeste » « Halloween », seul texte en français. Deux tempéraments sensibles, deux intelligences en éveil, et le public assiste à un concert plein de vivacité et de musique naissante. Discrète jusqu’à l’effacement, la chanteuse révèle sur scène une authentique nature avec la complicité du pianiste qui manie les claviers, tente des boucles et des effets électroniques qui renforcent pertinemment le chant. La voix de Claudia escalade toutes les nuances du grave au suraigu ; elle est d’ailleurs surprenante, voire acrobatique, jusque dans certaines versions de standards : un « Foggy Day » qui surprendrait Sinatra, un « Cheek to Cheek » à mille lieues du pas de deux de Ginger Rogers et Fred Astaire… Les thèmes monkiens, comme le sautillant « In Walked Bud », arrangé par Jon Hendricks, sont accommodés à la sauce Solal, avec de la « Curry Powder ». Un sens familial évident de la recomposition et, pour une chanteuse de jazz, le refus de se couler dans un moule rigide : reprendre des standards mais en en faisant autre chose.

Tenter l’improvisation libre quand on a la chance de rencontrer un partenaire de la trempe de Benjamin Moussay qui sait la surprendre, renvoyant rythmes, mélodies, harmonies. Avec sensualité et finesse, la voix de Claudia, parfaitement placée, à l’énonciation claire, peut aussi trahir cette « rage d’expression » (seuls les timides peuvent comprendre), quand elle fait revivre des textes de son panthéon personnel : le Shakespeare de Richard III (« Winter of Our Discontent »), ou des morceaux choisis de la poétesse Emily Dickinson.


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Photo Yann Renoult (D.R.)

En toute fin de soirée, le duo très attendu de Martial Solal et Eric Le Lann proposait toute une collection de standards arrangés et déconstruits délicatement : « The Man I Love » pour commencer, « Salt Peanuts », « Yesterdays », « Body and Soul » « Que reste t-il de nos amours ? ». Toujours élégant et inventif dans les exposés harmonisés, le pianiste a pour credo la mélodie - à condition de la déstructurer. Et pour lui, mélodie n’est pas chanson. Aussi, inutile de chercher à retenir le moindre fredon, Solal ne vous en laisse pas l’occasion. Mais il sait faire entendre autrement le chant profond qui sous-tend sa musique : loin des emportements pianistiques, c’est un prince qui a créé sa manière de se déplacer au creux du chant, en virant de bord au gré des vents du hasard et de l’inspiration, parfaitement maîtrisés. Respectueux et libre à la fois, démontrant un humour simple et direct — un léger sourire au coin des lèvres qui passe dans son piano. Virtuose, certes, mais improvisateur de l’instant. Sa complexité devient lumineuse aux oreilles les moins expertes. Avec lui, écouter du jazz rendrait presque iintelligent.


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Photo Yann Renoult (D.R.)

Volontairement chancelant, désarticulé, dans un style plus âpre que le froid rend perceptible, avec des aigus qui s’étranglent en début de programme, Le Lann, lui, a toujours cette fragilité, ce vibrato essouflé, ces angularités qui s’accordent avec le style solalien.

Coup de cœur de la programmatrice pour la deuxième soirée du 15 août, un voyage sous d’autres latitudes, dans l’océan indien, avec le Namaste [2] de Christophe Wallemme, à la tête d’un beau quintet. Le contrebassiste s’est en effet entouré d’un personnel cosmopolite, composé de musiciens confirmés qui savent faire circuler forme et sens. L’ensemble dégage une impression de mouvement perpétuel, de groove lumineux comme le sourire du percussionniste (Prabhu Edouard). Les titres un peu mystérieux, plus étrangers qu’étranges (« Holi », « Sweet Aum ») vont avec les friselis de guitares, les fonds délicats brossés par le guitariste Manu Codjia, jouant sur la dualité électrique/acoustique. La rythmique est déterminante, ponctuée du cliquetis discret mais continu des tablas, en plein accord avec le drive souple du batteur Fabrice Moreau. Sur un tapis de rythmes et de couleurs, loin du kitsch ou de l’esprit de Bollywood, c’est à une balade dans un autre univers aux textures chatoyantes, souligné des éclats du saxophoniste (alto et soprano) Emile Parisien [3] que nous convie ce quintet.

A la frontière de plusieurs langages, s’exprimant sur des instruments originaux - dont le theremin (premier instrument de musique électronique), les kass kass [4] - le trio Armorigène est un autre déclencheur de voyage dans cette soirée « exotique ». L’intérêt des petites structures festivalières est de découvrir des groupes locaux qui n’ont aucune chance de se faire entendre ailleurs. Ainsi la formation originale de l’Armorigène Trio : Michel Aumont (clb), Laurent Genty (p), et Dominique Le Bozec, (dm), qui combine divers folklores, du jazz free-sonnant avec des vents exaltés : clarinette, clarinette basse, flûte. Le répertoire est composé de morceaux originaux, danses gavottes, berceuses miniatures…

Pour le dernier soir du festival, du jazz encore avec le Fabien Mary quintet : quelle clarté dans l’énoncé du rythme, de la mélodie et de l’harmonie ! Une musique nerveuse, racée, lyrique mais sans effusion, qui procure un réel plaisir d’écoute. Fabien Mary en quartet ou en octet (c’est le cas de son dernier disque Four and Four) écrit habilement des arrangements qui servent aussi ses partenaires - qu’il connaît de longue date, comme le guitariste Hugo Lippi. Complices devenus amis, ces musiciens fonctionnent vraiment en groupe, amoureux de la musique proposée, qui swingue, clairement dans une lignée hard bop, proche aussi de la West Coast, ou des ensembles des années 1955-1965. Comment ne pas être sensible au fait que le jeune trompettiste aime et reprenne avec intelligence Kenny Dorham dans « Short Story », « Una Mas », « Philly Twist » par exemple ? Il nous semble même, admiratifs de son articulation délicate, reconnaître cette sonorité un peu voilée, jamais trop éclatante, qui ne fait pas de la virtuosité un objectif essentiel.


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Photo Yann Renoult (D.R.)

Comme il est bon de finir en chanson, ce fut chose faite avec Ty Zef, collectif breton aux textes humanistes et aux musiques enjouées dont la pulsation fait écho aux musiques tziganes. Une voix fraîche, que les chœurs soutiennent parfaitement, et une instrumentation qui a remplacé astucieusement le violon manouche par le violoncelle de Solène Comsa aux sombres harmoniques. Les guitares (Daniel Givone, Lorenzo Muccio) groovent comme dans un film en noir et blanc : voilà une chanson swing avec quelques bouffées de nostalgie, moins « chanson réaliste » que poésie du quotidien astucieusement mis en mots par Gildas Le Floch qui tient la basse.

Les « AFTERS » AU NARGUILE

L’une des réussites d’un festival tient à sa programmation, mais l’ambiance joue également un rôle essentiel pour ceux qui vivent quelques jours au rythme du village. Dans l’ancien café de Recoursé, devenu le Narguilé, le nouveau patron, infatigable, invite tout en servant des bières les musiciens des différents sets à jouer ensemble. Ils s’y prêtent presque tous de bon coeur. Le deuxième soir connut ainsi un moment extraordinaire lorsque se mêlèrent les musiques de l’accordéoniste Alan Madec du trio Yvan Knorst, de l’extraordinaire Jason Baptiste aux mélodieux steel drums, assisté d’une bonne rythmique, de Daniel Givone à la guitare et de Pierrick Pedron à l’alto. A quoi tiennent les rencontres… Soudain, ça tourne vraiment, personne, dans le public, ne comprend ce qui se passe, mais l’émotion jaillit de l’alliance, improbable jusqu’alors, de ces musiciens : des timbres délicats se marient à des couleurs nouvelles qui virent dans un vertige baudelairien. On touche à quelque chose de rare, loin de la formule de plus en plus standardisée du concert - au plus près des musiciens, qui d’ailleurs ne jouent plus que pour eux, ensemble justement, sentant que quelque chose survient. Ces moments appartiennent à l’éphémère, mais il faut faire confiance aux souvenirs, aux parfums déjà lointains que la mémoire repasse, rejoue sans cesse.


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Photo Yann Renoult (D.R.)

Dans ces soirées, Pierrick Pedron sait nous réveiller, faire resurgir ce qui semblait disparu : l’idée de continuer un chemin, à la découverte de nouveaux paysages sur un fond intimiste, un répertoire de standards joués avec une chair nouvelle, des élans manifestes. Parrain de la manifestation depuis 2003 et originaire d’Yffiniac, près de Saint-Brieuc, il vient en voisin retrouver des musiciens avec qui il a tourné à ses débuts, comme le batteur Jean Catho : un personnage inimitable, plein d’humour, dont le discours fourmille d’anecdotes savoureuses sur la vie des musiciens. Pierrick et les autres lui proposent de se joindre à eux pour jouer des standards.

Le dernier soir, c’est le guitariste du Fabien Mary Quartet - sans doute heureux de retrouver un camarade de jeu - qui se laisse bien volontiers entraîner. Il nous offre un récital qui finira en duo, et même en solo. Techniquement Hugo Lippi assure sur sa belle Gibson [5], mais le plus captivant est d’assister à cette musique en acte, en train de surgir, « evolving thing » disent les Anglais… Même si quelques obstacles se dressent sur la voie, on suit ses repentirs… La musique progresse inlassablement. La fatigue venant, la voix qui accompagne se fait plus fragile. Ce qui se joue est fascinant, cette recherche permanente, délicieusement hésitante. Reviennent alors des images d’une autre improvisation, de René Urtreger dont les mains en suspens ne savaient encore où se poser, ni quoi jouer…

Ce n’est pas tant la structure rassurante des ritournelles qui intéresse Hugo Lippi (son répertoire est prodigieux) que leur enchaînement imprévu et ludique : il aime déjouer les plans, vagabonder sur les chemins de traverse, rebondir en prenant un autre sentier qui bifurque, avec ce désir de musique, ce besoin irrépressible de jouer, encore et toujours : c’est cela être musicien.

par Sophie Chambon // Publié le 22 septembre 2008

[1Un régal d’ailleurs pour les photographes que ces duos de jumeaux, plongés dans l’énergie de leurs longs et démonstratifs développements. Le public, ravi, en redemande.

[2« bienvenue » en hindi et népalais

[3découvert il y a quelques années à Marciac

[4percussions africaines, qui par combinaison des deux mains, donnent des polyrythmies étonnantes

[5ce que l’on peut observer dans le cadre plus resserré et nécessairement imposé du quartet de Mary