Scènes

Jazz aux écluses 2013

Pour rejoindre Saint-Malo en partant de Rennes, il faut prendre le canal d’Ille-et-Rance. Si on est en bateau, bien entendu. C’est dans cet environnement fluvial, entre les éclusières, les bois et le canal que s’installe chaque année le festival.


Pour rejoindre Saint-Malo en partant de Rennes, il faut prendre le canal d’Ille-et-Rance. Si on est en bateau, bien entendu. Ce canal construit au début du XIXe comporte 48 écluses dont 11, très rapprochées, à Hédé-Bazouges (35). C’est dans cet environnement fluvial, entre les éclusières, les bois et le canal que s’installe chaque année le festival.

Construit comme un véritable campement de trois jours, le village du festival ne manque de rien. Il y a de quoi boire, manger, jouer, écouter, se reposer, flâner, discuter… Un espace pour les petits comprend une zone de jeux sonores, lutherie sauvage, percussions en tout genre, matériaux de récupération, plus une caravane à bonbons rose et un bar à grenadine. Et des concerts.

Des concerts pour les petits…

Les petites oreilles ont eu la chance d’assister au spectacle pédagogique : C’est quoi le jazz ? Vaste question dont on peine à trouver la réponse à l’âge adulte mais qui, dans un contexte pédagogique, se résume à faire écouter en l’expliquant, l’histoire des principaux styles constituant – de l’avis de tous – le jazz. Ainsi, dans une ambiance de club, sous un petit chapiteau, une vingtaine d’enfants assistent à un mini-concert ponctué d’interventions, explications et anecdotes. Le quintet de Vincent Blanchet (contrebasse) entre par la salle, en procession, chantant un worksong plaintif. Les musiciens se présentent sur scène : ce sont les esclaves africains qui travaillent dans les plantations. Puis, du gospel au M’base en passant par le swing, le bop, le free et compagnie, ils présentent, standard après standard, les caractéristiques les plus notables de chaque évolution stylistique. Plus d’un siècle d’histoire résumé en quarante minutes avec sérieux, intelligence et compétence par de bons musiciens tout terrain - c’est une prestation remarquable. Ce spectacle existe, accompagnée de sa mallette pédagogique ; les écoles intéressées peuvent le proposer à leurs classes.

Quelques mètres plus loin, plus tard, le Combo-Allegro, composé des élèves de l’école de musique, joue les morceaux travaillés dans l’année. Trac, précipitation et amateurisme en font une prestation sympathique - le batteur a à peine dix ans - mais il y a encore beaucoup de travail…

… et pour les grands

Près du canal, le grand chapiteau de cirque zébré blanc et rouge accueille les concerts payants de la programmation principale. La péniche amarrée derrière sert de loges et l’on aperçoit déjà Misja Fitzgerald Michel et Olivier Koundouno, sur le pont, en pleine répétition acoustique et aérienne. Quelques notes s’échappent : celles de l’hommage à Nick Drake qu’ils joueront le soir. Sur la péniche-spectacle, nommée Cabaret Jazzy en l’honneur de Jean Delestrade, on peut écouter Swingin Boris Vian, un spectacle en duo autour du célèbre Bison Ravi.


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L’OrphiCube d’Alban Darche, photo Michael Parque

En fin d’après-midi, l’Orphicube d’Alban Darche présente son répertoire original pour dix musiciens devant une salle à moitié vide. Il fait beau, les petits bars ont plus de succès, l’endroit se prêt à la flânerie et à la dégustation d’huîtres, et il est peut-être un peu tôt. Tant pis pour ceux qui ont raté ce concert. Il était très bon. Ce nouvel ensemble, avec des musiciens qui se côtoient depuis longtemps et quelques nouvelles têtes, est l’attelage idéal pour mettre en espace les compositions rêveuses et colorées d’Alban Darche. Ce n’est pas son premier concert : la pâte sonore est fluide, la répartition des rôles et des soli naturelle, la machine rodée. Darche, chef débonnaire, présente les pièces et les commente avec son humour à froid. Mélodies imagées (« Mon Tribut à Tim Burton », qui pourrait faire office de bande originale de film), musiques folkloriques inventées (« La Bouguenaisienne », « La martipontine »), spatialisation théâtrale (« Les silhouettes »)…, c’est tout un univers personnel délicat qui nous est proposé. Un univers où les solistes sont mis en valeur et qui produit de fort beaux moments - Sylvain Rifflet, notamment, qui signe sur « Le triangle de Douboto » un solo de saxophone mémorable. L’essentiel se retrouvera sur le prochain disque de l’Orphicube, mais c’est sur scène qu’il faut l’écouter, là où les musiciens incarnent ces compositions. Mention spéciale à l’éclairagiste qui a produit pendant ce concert un show étonnant, à mi-chemin entre la superproduction - son et lumière, Champs-Elysées, Disney – et le barbouillage incohérent de débutant à la palette graphique. On se perd en conjectures. En tout cas, c’était lumineux.

Ce festival - cousu main, en quelque sorte, par Guillaume Saint-James (par ailleurs musicien) et une équipe de bénévoles motivés - a le mérite de tenir bon, de surmonter les aléas de la météo (lorsqu’il pleut, c’est le déficit assuré) et de proposer une bonne programmation, avec des têtes d’affiches comme Jacky Terrasson (le dimanche), mais aussi Sidony Box (le vendredi) ou un grand orchestre comme l’OrphiCube.

Les Rennais ont bien de la chance ; qu’ils en profitent.