Scènes

Jazz in Arles 2009

Giovanni Falzone et Bruno Angelini, Dave Liebman et Jean-Marie Machado, David Linx, Maria Pia de Vito, Diederick Wissels.


Mardi 13 mai - Giovanni Falzone et Bruno Angelini

On était très impatient de découvrir en direct la musique de ce duo magnifique, dans le programme If Songs, album sorti en 2008 et produit par Syntonie. Pour ce premier volume, c’était l’univers du trompettiste Giovanni Falzone qui était exploré : habitué des grandes formations (premier trompette dans plusieurs orchestres classiques ou de musique contemporaine), il a adapté son mode de composition habituel plutôt écrit, à un format plus court et intime, proche de la chanson, d’où ce titre « Songs ». Il est ici au plus près de sa source entre musiques savantes et airs populaires, entre ferveur et mélancolies latines.


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B. Angelini / Photo Nathalie Basson (D.R.)

Le résultat est à la hauteur de nos espérances. Ces deux-là sont très complices et le pianiste d’origine marseillaise Bruno Angelini entre sans peine dans la musique de l’Italien, trompettiste exceptionnel et imprévisible. C’est le duo idéal pour interpréter librement une musique des lisières, ni tout à fait dans le registre du contemporain, dont il s’inspire, ni dans celui du jazz, malgré un formidable travail sur l’improvisation. Les puristes de tout bord auront peut-être des raisons de s’insurger, mais là n’est vraiment pas la question. Le public, d’ailleurs, ne s’y trompe pas : il n’a que faire de ces considérations ; il écoute, subjugué et ravi.

À l’écoute de cette musique si peu académique, on se place ailleurs, sur un parcours peu balisé, qui suppose donc un engagement sans contrainte. Ces variations imprégnées d’une atmosphère vibrante et poétique prennent le temps de se fixer dans des tableaux sonores complexes : résonnent alors des accords mystérieux et troublants, des sonorités étrangères à nos perceptions ordinaires. On puise à la fraîcheur d’une musique sans nostalgie, ouverte au monde, et de climats percussifs en moments plus réfléchis : ardent « Mari », bondissant « Salto nel vuoto » dont les phrases s’épanouissent en volutes énervées, en bourdonnement exaspérés, répondant aux emballements rythmiques du pianiste sur « Pineyurinoli ». On attend alors le duo sur les morceaux lents, mais la cadence, depuis le début, est si vive qu’on se demande si les deux hommes sont prêts à s’accorder un répit. La respiration, parfois salutaire, survient avec la mélodie nostalgique d’une ballade intense, presque douloureuse, ce « Maschere » enivrant et nocturne qui révèle autant qu’il dissimule. Ou bien sur quelques passages presque méditatifs de « Guardando il lago », même si le recueillement ne semble pas être la pente naturelle de ce duo vibrant. Car très vite renaît une frénésie irrépressible, chez l’un comme chez l’autre. Non seulement Angelini suit son partenaire, s’ajuste, relance, mais il sait s’emporter à son tour. Rappelons-nous son New York City Session, coproduit par le pianiste avec Joe Fonda et Ramon Lopez sur le courageux label sans bruit. Jusqu’à présent, la suite de cette collaboration (née en 2006), qui se veut à long terme, n’a pas pu se concrétiser par un disque. Difficile de trouver un financement quand on ne bénéficie pas des tocades médiatiques….


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G. Falzone / Photo Nathalie Basson (D.R.)

Giovanni Falzone vit actuellement à Milan. Mais comme il nous le confiait dans son sabir italo-français, c’est toujours « avec les tripes que l’on joue ». Cet homme qui ne tient pas en place chantonne sa musique en remontant vers l’hôtel. Sifflant, grognant, frappant des mains, il arrive à déconstruire des mélodies, à se les réapproprier. Il évoque pour nous le vrai rythme latin, la folie aussi : de la même trempe que le Turinois Carlos Actis Dato, il aurait pu jouer dans l’Italian Instabile Orchestra ou le délirant ensemble de Pino Minafra de Ruvo de Puglia… Ses envols sont capricieux, avec des ruptures de tempo pour le moins déconcertantes, et il sait filer dans les aigus avec de fausses fragilités. Fou et rigoureux à la fois.

Vendredi 15 mai - Dave Liebman et Jean Marie Machado

Avec ce second duo, on est en proie à la même intensité : d’emblée, une pression énorme, une urgence délibérée, une ferveur qui doit beaucoup à Coltrane ; Dave Liebman ose se reprendre, se prolonger dans la plainte, le cri, le chant. Rien n’est neuf et pourtant tout est vrai. Le saxophoniste soprano, qui aime bien jouer du piano à l’occasion, ne pouvait qu’être sensible à la démarche du pianiste de Sœurs de sang. Jean-Marie Machado a essayé d’unir blues et fado, Billie et Amalia, de réconcilier ses racines, de trouver « entre les rives du fado et du jazz un endroit sensible et commun », d’enchaîner en vingt ans des projets extrêmement différents (comme le sextet Andalucia), tout en gardant le fil de sa propre histoire musicale. Dave Liebman est lui aussi professeur : ayant joué avec Miles Davis et Elvin Jones, il tient à transmettre le répertoire, comme un continuum. Il a, par exemple, enregistré avec Gil Goldstein aux synthés le « classique » de Bernstein, West Side Story. Les deux hommes tous les deux d’une tournée avec une date au Portugal à Porto, et le pianiste aux anges vante l’extraordinaire accueil lusitanien. Liebman a quelques soucis avec son soprano, mais à Arles, tout va s’arranger, car au Méjan, question technique, ça assure : Etienne est aux lumières, le son est réglé par Boris Darley, l’ingénieur du son du studio Lakanal à Montpellier, les pianos sont chouchoutés par l’accordeur Alain Massonneau qui officie au studio La Buissonne. Et le luthier « réparateur » convoqué fera des merveilles avec le sax de l’Américain.


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J.-M. Machado/D. Liebman / Photo Nathalie Basson (D.R.)

Liebman a une façon assez personnelle de triturer le son, de malaxer les structures, d’étirer le temps : il peut se livrer à des improvisations à la flûte à bec comme sur « Nao quero amar » tout en gardant un lyrisme échevelé, volubile. Une façon obstinée, rageuse de jouer, détachée de tout ce qui n’est pas la musique qui va advenir. Une liberté conquise au détriment d’une séduction facile, dans l’exigence. Sans cesse entre chant, exaspération, plainte et confidence, il semble avoir trouvé en Jean-Marie Machado un compagnon qui l’apaise, qui lui offre un fond musical à transfigurer sur « Mésange bleue » ou « Rumba Yava » - une danse un rien folle. Sa musique dense, profonde et engagée, porteuse de sens et de vertus formelles s’accorde au contact apaisant du pianiste sur ce programme inspiré de leur album Caminando, pièces originales et reprises de « vrai » fado, une forme particulière de blues qui plaît à Liebman… Puis, lors du final - une reprise de Monk -, douceur et swing reviennent ; aucune règle n’a présidé à la recréation de ce moment, mais le jazz, musique de l’instant est bien là.
Heureux, les deux musiciens s’attardent après le concert ; Liebman se nourrit de ses échanges avec des musiciens plus jeunes, issus de divers continents. Attiré par les savoir-faire, les idées et les nouveaux partenaires, il évoque déjà avec Machado un éventuel projet intégrant des cordes… mais c’est une autre histoire !

Samedi 16 mai - David Linx, Maria Pia de Vito, Diederick Wissels

La dernière soirée est enlevée par un trio formidable : un homme plus une femme dont les voix savent s’unir, se combiner, surtout quand elles sont soutenues et portées par un pianiste de la trempe de Diederick Wissels. Ce dernier est depuis si longtemps complice de David Linx qu’on a tendance à oublier ses qualités de soliste, pourtant éclatantes sur « Raggin’ », le « Yet I Wonder » de Linx ou son dernier album solo - qu’on vous conseille. Dès la première chanson, « Dreamlines », on s’installe confortablement dans l’univers d’un artiste attachant. Linx, en véritable musicien de jazz, se situe dans un rapport au monde plein de poésie et d’émotion, d’énergie aussi. Le vigoureux « Sum It Up » évoque par sa précipitation la course effrénée de « Blue Rondo à la turque » version Nougaro, mais Maria Pia de Vito n’est pas en reste avec son entraînant « Il paradiso dei Cacciottielli » (Phonê). Souverains dans les tempos alertes, scattant avec légèreté, usant de leur instrument vocal avec brio, tous deux introduisent une mise en jeu du corps, du désir, du plaisir comme il en est peu de nos jours à l’écoute de jazz vocal. Linx a gagné en aisance avec la maturité, comme dans cette version lumineuse, rassérénée, du splendide « Everytime We Say Goodbye » de Cole Porter.


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David Linx/Maria Pia de Vito - Photo Nathalie Basson (D.R.)

Ainsi, Jazz in Arles, dont c’était cette année la 14e édition, a toujours l’ambition de faire découvrir à un public de plus en plus large - car désormais fidélisé -, les différentes formes de la musique de jazz « vif », de pénétrer à même la chair de cette musique. Point de hasard mais plutôt de la grâce dans cette programmation aux choix heureux, jamais élitistes mais toujours exigeants. Jean-Paul Ricard - qui en est le directeur artistique, outre ses responsabilités au sein de l’AJMI voisine (Avignon) -, peut ainsi poursuivre sur le terrain son action de formation et d’initiation : le résultat est une semaine de musique de qualité, originale, à l’écart des modes et axée sur le piano ; la chapelle du Méjan accueille également expositions, lectures et concerts classiques toute l’année, à deux pas de la librairie Actes Sud, sur les bords du Rhône. Cette dernière - qui résiste à la dématérialisation croissante des supports - s’accorde d’ailleurs au festival en exposant diverses publications et disques de jazz. Un festival réussi, donc, qui s’inscrit dans le temps sans emphase mais garde résolument son âme, porté à bout de bras par une équipe dynamique et efficace, l’association du Méjan. Aussi est-ce sans nostalgie mais avec gourmandise que l’on espère revenir à Arles en 2010 pour une nouvelle édition de « Jazz au Méjan ».