Scènes

Jazz in Arles au Méjan 2011


Seizième édition de Jazz au Méjan, festival arlésien encore embelli par le cadre et l’acoustique de la chapelle XVIIè qui accueille les concerts, à deux pas de la maison d’édition Actes Sud. La poésie, le jazz, la musique y règnent durant cinq soirs de mai où le piano est à l’honneur.

Association audacieuse ? Tandem chic et choc ? En ouverture du festival, le 15 mai 2011 à 11h, un concert inhabituel réunissait deux styles de piano en un amour commun de la « belle » musique, celle qui sonne sur les Steinway accordés par le maître Alain Massonneau, qui officie également aux studios d’enregistrement de La Buissonne.

La grande pianiste internationale Brigitte Engerer, adoubée par Karajan au début des années quatre-vingts, aime à se faire peur en tentant l’aventure de l’improvisation, sous le regard bienveillant de Guillaume de Chassy, un des pianistes les plus classiques du jazz, qui se nourrit avec délice de Beethoven, de la musique russe - Prokofiev ou Scriabine. On ne saurait rêver de meilleur compagnon pour ce faire, ni de plus habile passerelle entre le travail permanent de l’Association du Méjan (lectures, expositions, concerts classiques) et le festival de jazz annuel.


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G. de Chassy © H. Collon/Objectif Jazz

Deux pianistes cherchant la musicalité se livrent, dans un dialogue talentueux, à un chassé-croisé entre Schumann (« Chiarina », « Portrait de Chopin »), Scriabine, donc (« Feuille d’album », « Désir », « Caresse dansée », Prélude en do dièse mineur, Étude en do dièse mineur), Granados et enfin Debussy (« Les sons et les parfums tournent dans l’air du soir » , « Minstrels »). Les pièces sont interprétées dans un premier temps par Brigitte Engerer, sans que son partenaire sache ce qu’elle a choisi : il se saisit alors des phrases musicales pour rebondir dans une impro jazz des plus spirituelles. On ne peut s’empêcher d’observer la gestuelle, la posture de chacun, comme une illustration de ces styles de musique.

À la fin de ce parcours alterné sont ensuite proposés des pièces de jazz, des standards, à deux pianos : avec « Lune » de Guillaume de Chassy on est encore dans l’esprit de ce qu’on vient d’entendre. Mais avec les standards - un peu convenus : « Autumn Leaves » de Joseph Kosma, « Tea For two » (issu de la comédie musicale No No Nanette), même arrangés pour la circonstance par de Chassy -, Brigitte Engerer se lance dans l’exercice, se balance sur le thème de « Tea for Two » qu’elle reprend avec une jubilation manifeste. Le public, aux anges, reprend le refrain, mais on ne se sent pas complètement au diapason. Exercice de style pour un public habitué au classique plus qu’au jazz, curiosité de jazzeux envers un monstre sacré du piano classique ? Sans doute l’expérience est-elle à renouveler différemment. À suivre…


Certains musiciens vivant en région ont choisi de jouer un jazz qui a évolué dans sa définition et dans ses rapports avec les autres musiques.
Qu’est ce que le jazz aujourd’hui ? Une musique qui intègre sans parfois les assimiler l’électro, le rock, la pop, les traditionnels revus et corrigés, le classique, la musique contemporaine… sans oublier les voies de l’improvisation. L’important est que le chemin ne soit pas trop balisé. Les musiciens ne trouvent de raison d’exister que s’ils jouent devant un public. « Monter » à Paris est une tentation, encouragée par la conviction tenace que la « province » ne peut offrir autant de possibilités. Toutefois, il devrait en être autrement. Certains musiciens s’organisent d’ailleurs en collectifs, travaillent avec les Scènes nationales, bénéficient d’aides en matière de formation, de diffusion… La musique se fraie ensuite un chemin, à condition qu’on oublie les limites du territoire « local ».


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Perrine Mansuy « Vertigo Songs » © J.-B. Millot

L’Ajmi, scène de jazz avignonnaise, œuvre en ce sens depuis ses débuts. Et quelle plus belle illustration que ce Vertigo Songs, dont on a déjà dit ici le plus grand bien lors du premier festival Jazz à la Tour d’Aigues en 2010. Un véritable son de groupe construit sur les compositions originales de la pianiste Perrine Mansuy. L’album sortira à la rentrée, co-produit par le label Ajmiseries et le label jazz de la Fondation Laborie, sous la direction de Jean-Michel Leygonie. Aisance des musiciens, mise en place impeccable, cohérence des interventions… la pianiste a bien su s’entourer : mentionnons d’abord le guitariste Rémy Decrouy, dont le jeu et les effets apportent des nuances appréciables qui contrebalancent la tornade du percussionniste Jean-Luc Di Fraya ; ce dernier, pour une fois, ne chante pas, s’effaçant devant Marion Rampal, partenaire idéale, instrumentiste de la voix, discrète sans être en retrait, bien plus qu’une chanteuse poussée sur le devant de la scène. C’est en effet l’univers de Perrine Mansuy qui est donné à découvrir sur ces Songs, avec son piano à la fois sensible et affirmé, son tempérament de douce violence, sa force intime, sa persuasion rêveuse. En attendant, on peut toujours écoute ou réécouter son précédent album (déjà chez Ajmiseries), Mandragore et noyau de pêche, une révélation.

Jazz in Arles offre cette année un autre genre de surprise avec Eric Watson - même quand on le suit depuis des années, en groupe ou en solo ; sa puissance, son lyrisme exacerbé, sa virtuosité ardente se déploient lors de la soirée de clôture. Son récital personnel reprend des pièces de son dernier album en date Memories of Paris. Watson n’a pas son pareil pour alterner franches attaques en torrents et délicats fragments impressionnistes. On sent qu’il n’est pas homme à « rejouer son disque », mais plutôt à recréer un répertoire pour l’occasion, adapté au cadre, « hic et nunc ». Il nous conte ici ce que lui rappelle Paris, mais il a aussi vécu dans le Vaucluse avant de s’installer à Strasbourg pour enseigner. Son jeu étonne quelques spectateurs, décontenancés par l’impétuosité de cette musique d’où jaillit le sens parmi éclats et gerbes d’étincelles. Un accès de sens comme on parlerait d’accès de fièvre, et que traduisent les fulgurances de son piano, l’inspiration, la transe accompagnant ce surgissement. Hors scène Eric Watson fait pourtant preuve d’un flegme très britannique ou d’une élégance propre à la Nouvelle-Angleterre - celle des personnages d’Henry James.


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Perrine Mansuy Quartet © J.-B. Millot

Le trio suivant, emmené par le pianiste avignonnais Patrick Favre, reprend la main plus sobrement, avec un jazz vif qui tourne bien, drivé par le vibrant Karl Jannuska et le sérieux Gildas Boclé à la contrebasse.


Après l’éblouissement de 2006, toujours au Méjan, face aux Echoes of Spring de François Raulin et Stéphan Oliva, ces deux mêmes pianistes reviennent en quintet (avec Sébastien Boisseau, Christophe Monniot et Laurent Dehors) pour un spectacle très original.

Little Nemo in Slumberland, créé en 1905 par Winsor McKay, est une des toutes premières bandes dessinées. La problématique passionnante à laquelle les musiciens se sont attelés, aidés en cela par le concepteur graphique de l’édition française originale du livre, l’éternel complice Philippe Ghielmetti, s’adresse à l’imaginaire en travaillant bien sûr sur le rapport à l’image.
Commençons par résumer l’argument : Nemo, petit garçon timide, vit chaque nuit en dormant des aventures fantastiques et initiatiques qui le conduisent au royaume de Slumberland (« Pays du Sommeil »), sur Mars ou sur la Lune, au Pôle nord, etc. Il voyage en dirigeable, en train, à dos d’oiseaux ou d’hippocampe, quand ce n’est pas dans un lit vivant au décor de lianes « art nouveau ».
Chaque aventure se termine toujours de la même façon : Nemo se réveille brutalement, dans son lit ou par terre, après des « trips » plus ou moins cauchemardesques. Ses rêves, on le sait maintenant, ouvrent sur l’inconscient, chaque péripétie se prêtant à une interprétation psychanalytique. Le décor se transforme constamment : les escaliers se muent en serpents ou en spirales, les montagnes en monstres et autres créatures fantastiques, les objets du quotidien deviennent géants… On va ainsi de surprise en émerveillement ; certains détails apparaissent d’un coup, d’une case à l’autre, McKay jouant sur le format, souvent pleine page.
Si Little Nemo n’eut pas, à sa sortie, la faveur des lecteurs - effrayés sans doute par sa modernité et ses implications psychanalytiques -, cette œuvre magnifique mérite d’être mieux connue aujourd’hui. Chapeau, donc, aux concepteurs du projet, au travail du vidéaste (Fred Ladoue) qui, en reprenant les scans des originaux de McKay, s’est livré à un minutieux travail de plus de trois mois, détourant, redessinant et composant les fonds. Rien à voir avec un dessin animé à la Walt Disney… En revanche, en feuilletant les deux volumes, on comprend comment Hergé a pu s’en inspirer. Bourreau de travail se livrant à de minutieuses recherches, comment n’aurait il pas été fasciné par une telle découverte ? Le spectateur plonge lui aussi dans cette fantaisie onirique, au cœur d’immenses aplats aux couleurs singulières, uniques et délicates.


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F. Raulin © H. Collon/Objectif Jazz

Les musiciens, eux, y mettent tout cœur, avec ou sans partition, tournés vers le public comme Monniot - qui en a enlevé son fameux béret -, ou au contraire vers l’écran, en suivant le fil de l’action. Le clarinettiste Jean-Marc Foltz en vrai pro et ami du quintet, s’est emparé de cette écriture pour remplacer Laurent Dehors, pratiquement au pied levé.
La partitions et arrangements d’Oliva et Raulin ravissent l’auditeur au sens propre du terme. Ces musiciens dont l’inspiration, nourrie par une curiosité intense, se situe toujours à la frontière de la musique classique et du jazz, butinent aussi bien chez les pianistes de stride (Willie « The Lion » Smith ou James. P. Johnson), reprennent Fats Waller, Duke Ellington, mais aussi Lennie Tristano.
Leur tempérament, tout de fureur et de ferveur, d’exigence plus que d’intransigeance, favorise une cohésion dynamique, la création de nouvelles textures avec une énergie génératrice de dislocation : leur écriture unit et fait voler en éclats, détruisant avec des « outils nuptiaux », selon la belle formule de René Char, pour distribuer et relier autrement, faire à nouveau « tenir ensemble » selon une donne différente. Tout en s’inspirant de l’histoire de la musique, ils proposent dans leurs diverses entreprises une résistance très actuelle dont le désir de musique est le principal moteur.
Ils ont su s’adjoindre le talent de compagnons qui osent cette déconstruction avec intelligence. Ici chaque composition met en valeur tout ou partie de ce quintet ébouriffant, effervescent. On ne saurait tout citer, mais retenons le solo enveloppant de Jean-Marc Foltz sur « Ode Papillon » et « Moon Delirium », douce mélodie introspective de Stéphan Oliva illustrée par un graphisme proche de Méliès. Mais aussi « Blue Rain » qui, sur fond de pluie bleue, s’offre au duo troublant des deux pianistes, ou le volcanique solo de Christophe Monniot sur « Géant rouge » alors son baryton nous fait fondre sur « Aunt Hagar’s Blues » (Fats Waller) et qu’il valse mélodieusement sur le « Blue Town » de Stéphan Oliva. Des poussées de free giclent sur le délirant « Manhattan Pursuit » de Raulin, avant un « Slumberland Band » redessiné pour l’occasion avec les membres du groupe, et le final endiablé de « Take the Crazy Train. »

Les deux pianistes donneront le lendemain matin devant des scolaires arlésiens une version pour deux pianos de leur œuvre. Autre sensation, nouvelles impressions, relecture du « Fast and Furious » de Duke Ellington, d’« Aunt Hagar’s Blues », histoire de mieux nous faire pénétrer dans leur écriture complice et complémentaire.
Pour terminer ce voyage dans l’univers de Little Nemo, nous nous permettrons de renvoyer le lecteur au film de Josselin Carré, Sounds of Slumberland pour « Jazzlive ! », série de captations réalisées lors de festivals où « le jazz s’invente, respire et vit, chaque festival étant une définition du jazz. »


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S. Oliva © H. Collon/Objectif Jazz

Comme le souligne finement Boris Darley, qui assurait brillamment, comme à son habitude, le son du festival, c’est ainsi qu’il faut découvrir ce travail, sur le Net du moins, à défaut de pouvoir assister au spectacle sur scène. L’« Amphi de l’Opéra de Lyon » pour la création, en février 2010, et le « Grenoble Jazz Festival », qui a accueilli en clôture ce spectacle unique en avril de la même année, font partie des rares structures qui ont compris l’intérêt de ce projet audacieux et nécessaire.
Comment expliquer qu’à ce jour, ce Little Nemo n’existe pas sur disque ?
Une fois du plus, encourageons les programmateurs à oublier leur frilosité et à offrir au public cette véritable révélation, à l’image de Jazz au Méjan…