Jazz w Ruinach, de Gliwice à Cuba

Le nom du festival soulève des questions. « Jazz w Ruinach » signifie littéralement « Jazz dans les ruines ». Cet événement se déroule pendant deux week-ends sur les scènes d’anciens bâtiments industriels à Gliwice, puis à Katowice le troisième week-end. Mais les quinze premières éditions de ce festival de jazz silésien, qui existe depuis 22 ans, se sont déroulées dans les ruines de l’ancien théâtre Victoria, situé dans le centre-ville de Gliwice. Celui-ci avait été incendié par l’Armée rouge lors de son entrée dans la ville en 1945. Aujourd’hui, à Gliwice, le festival utilise un ancien hangar de modélisme plus spacieux, vieux de plus de 150 ans, situé un peu en dehors du centre-ville. Voilà pour l’histoire de « Jazz w Ruinach », dirigé depuis cinq ans par Piotr Schmidt, trompettiste polonais de premier plan, né et élevé à Gliwice. Le week-end d’ouverture a d’emblée été très réjouissant, Schmidt ayant concocté un programme haut en couleur et varié.
Il a même participé au concert d’ouverture aux côtés de la chanteuse italienne Sonia Spinello. Le projet de Spinello, « Eterea » – qui est aussi le titre de son nouvel album –, offre exactement ce que promet le titre : une musique éthérée qui vibre doucement, se développe lentement et avec beaucoup d’émotion. La jeune pianiste Sonia Candellone, elle aussi originaire d’Italie, fait résonner sur les touches du piano à queue de délicats accords oscillant entre élégance classique et espièglerie jazzistique, avec un sens aigu de la création sonore. Et Piotr Schmidt y ajoute des notes intenses sur sa trompette noir et or, au design saisissant. Ce qu’on a le plus de mal à croire lors de ce concert aux accents délicats, c’est que le quatrième musicien sur scène, contrairement à Piotr Schmidt, n’avait jamais joué avec Spinello auparavant. Le multi-instrumentiste Tomasz Drodzek n’a rencontré l’Italienne que le jour même du concert ; ils ont répété ensemble. Et pourtant, le soir venu, on a l’impression que Drodzek sait à chaque instant exactement ce dont la musique de Spinello a besoin. Ou plutôt, ce qui l’enrichit. À l’aide d’une multitude d’instruments ethniques, le Polonais a habillé les sons des trois autres artistes sur scène. D’une beauté envoûtante.
Le quintette d’Adam Jarzmik a ensuite proposé un répertoire nettement plus conventionnel. Avec une formation classique composée de deux instruments à vent et d’une section rythmique, les compositions du pianiste et chef de groupe s’inscrivent dans la lignée du « modern mainstream ». De belles mélodies, un jeu d’ensemble puissant et des solos remarquables ont marqué cette prestation, qui a constitué une belle transition vers le troisième concert de la soirée, mettant en vedette un autre pianiste, Tal Cohen, né en Israël et vivant désormais aux États-Unis.
Accompagné du fantastique trompettiste américain John Daversa, lequel s’est également illustré à Gliwice aux instruments à vent électroniques et a séduit le public par ses sonorités, ainsi que des deux Polonais, Sebastian Kuchczyński à la batterie et Sławomir Kurkiewicz, Tal Cohen fait preuve d’une grande dextérité et d’une énergie créative débordante dans sa réinterprétation de standards de jazz connus. On a sans doute rarement entendu « On A Clear Day » interprété de manière aussi fulgurante que par Cohen. Seul un vieux morceau bulgare, que sa grand-mère lui chantait toujours, s’est révélé encore plus fougueux. Ce magicien du clavier mérite également toute notre attention lorsqu’il interprète des ballades en solo.
Avec le batteur Grzegorz Masłowski et son quintette comprenant deux saxophonistes, Jazz w Ruinach accueillait un autre musicien incontournable de la scène jazz polonaise créative. Un jazz contemporain, lyrique, ancré dans la tradition européenne, mis en valeur par une belle sonorité d’ensemble : voilà la musique de cet artiste originaire de Cracovie. Pas spectaculaire, mais tout simplement bon. Il n’est pas surprenant que le Tingvall Trio remporte un franc succès auprès du public. La formule du pianiste suédois Martin Tingvall, du bassiste cubain Omar Rodríguez Calvo et du batteur allemand Jürgen Spiegel est simple mais efficace : un flair infaillible pour des mélodies très accessibles qui restent en tête, parfois teintées de pop, ainsi qu’un enchaînement parfaitement équilibré de mélodies dansantes, de grooves légers et de rythmes, dans une alternance mûrement réfléchie de compositions abouties et de moments d’improvisation. Et le trio ne manque pas d’idées. Dans le morceau « Cuban SMS », d’une virtuosité époustouflante et au tempo effréné, le trio a donné un aperçu impressionnant de ce à quoi leur musique pourrait ressembler s’ils pouvaient enfin se produire à Cuba, ce qui n’a pas encore été possible jusqu’à présent.





