JazzContreBand, l’harmonie franco-suisse
Vingt-neuvième édition d’un festival itinérant.
Co-président·es, Vanessa Horowitz et Stefano Saccon ont fait du mois d’octobre le rendez-vous annuel de JazzContreBand. Cette formule transfrontalière fonctionne à merveille depuis des décennies et ce sont quasiment quarante lieux qui accueillent une soixantaine de concerts. Depuis ses débuts, ce festival donne l’occasion au public et aux professionnels de traverser les frontières entre la Suisse et la France afin de découvrir un programme diversifié. Un éclairage particulier est consacré aux nouvelles générations d’artistes. Jet Whistle, lauréat du Tremplin 2024 et KUMA, qui bénéficie de l’aide à la création 2025, étaient attendus par un auditoire avide de renouveau. La soirée de clôture du festival a fait la part belle à deux grands artistes, l’oudiste Rabih Abou-Khalil et la chanteuse Elina Duni. Le jazz, les musiques du monde et la poésie se sont unis lors de ce concert mémorable.

- Jet Whistle, Saint-Genis-Pouilly © Mario Borroni
Le quintet Jet Whistle évolue rapidement, l’identité du groupe s’affine et la profondeur du son s’en ressent. Les claviers d’Adlane Aliouche y sont pour beaucoup, le synthétiseur Moog apporte une couleur qui contraste agréablement avec les deux instruments à vents de Fanny Martin et Jules Regard. Dans les rangs du public, quelques quinquagénaires n’hésitent pas à comparer certaines séquences musicales avec des formations issues du rock progressif, comme Ange ou Jethro Tull. Il est vrai que la flûtiste présente des compositions originales inspirées par la science-fiction. Le bassiste électrique Théo Fardèle souligne les lignes mélodiques avec audace alors que le batteur Sacha Souêtre explore les polyrythmies. Véritable révélation de ces dernières années, le tromboniste Jules Regard brille par ses improvisations. Chaleureusement applaudi, Jet Whistle a offert une prestation de qualité.
Il faut évidemment de nombreuses années de travail incessant avant d’atteindre un tel équilibre musical
KUMA : ce nom claque et souligne la fièvre qui circule sur scène. Marier le funk et le jazz en y ajoutant de la techno et un soupçon de soul, voilà la recette. Rayonnants, les quatre musiciens entament un set d’une grande intensité. Les contrechants du bassiste Fabien Iannone enrichissent la structure musicale et l’énergie de Valentin Liechti, sa justesse de frappe et sa détermination renforcent la magie de cette expérience. Une composition comme « Soplo/Aliento » permet de saisir les subtilités du saxophone d’Arthur Donnot, soutenu harmoniquement par le piano de Matthieu Llodra. Les quatre instrumentistes visent l’essentialité musicale, leur spontanéité est communicative.

- Rabih Abou-Khalil & Elina Duni, Seynod © anatholie
Coordinatrice du festival, Agathe Denis rappelle combien l’échange entre les artistes suisses et français a porté ses fruits dans cette édition 2025 avant de présenter le concert de clôture. La formation menée par l’infatigable Rabih-Abou Khalil avec Elina Duni en invitée va atteindre des sommets. Une beauté essentielle surgit de cette musique sensible, bercée par le Moyen-Orient et les Balkans. L’originalité tient au mélange réussi entre diverses cultures planétaires, l’oud et le chant féminin s’associant à la tradition des cordes héritée de la Pologne et aux rythmes raffinés du batteur percussionniste. Il faut de nombreuses années de travail avant d’atteindre un tel équilibre musical. Clairvoyant, Rabih Abou-Khalil surmonte toujours les obstacles avec bonheur. Sa passion pour l’oud, instrument indissociable du monde arabe, l’a rapidement conduit à intégrer d’autres formes musicales et l’étude de la musique occidentale qu’il a suivie à Munich a fait de lui un artiste universel. Le jazz l’a toujours fasciné, ses improvisations partagées avec Steve Swallow, Charlie Mariano, Kenny Wheeler, Joachim Kühn demeurent mémorables. Ce soir, la musique pourrait être définie comme du blues oriental, le bendir manié par Jarrod Cagwin installe un climat idéal pour soutenir la voix d’Elina Duni. Les poèmes mis en musique se succèdent : « La dernière feuille » et « Bonheur parfait » de Théophile Gautier, « Moi, je vis la vie à côté » de Charles Cros, « Le Mal » d’Arthur Rimbaud - dédié aux enfants de Gaza -, « Femme et chatte » et « Si tu le veux bien, divine ignorante » de Paul Verlaine, « Nous dormirons ensemble » de Louis Aragon. Un vaste tour d’horizon des poètes français auquel nous convie solennellement Rabih Abou-Khalil. Cette fresque musicale est relevée par les interventions brillantes du violoniste Mateusz Smoczyński, remarqué avec Tomasz Stanko, et du violoncelliste Krzysztof Lenczowski, promis à un bel avenir.
Ce grand concert restera gravé dans la mémoire de l’auditoire, de même que l’autodérision et l’humour distillés entre les compositions par le somptueux Rabih Abou-Khalil.

