Scènes

Jazzdor s’installe à Kreuzberg 🇩🇪

Nouvelle formule pour le festival Jazzdor à Berlin.


© Lena Ganssmann

C’était la vraie première édition du nouveau directeur de Jazzdor, celle de l’année passée avait encore été préparée par son prédécesseur. Et pour marquer le coup, plusieurs changements remarquables. La nouvelle identité visuelle, signée Hartland Villa, est certes en place depuis quelques mois, mais elle se décline pour la première fois ici.

Tout d’abord, un déménagement depuis la salle Kesselhaus - sise dans la Kulturbrauerei, au cœur du quartier bobo de Prenzlauer Berg, au nord-est de la capitale – pour une salle de concert/club en plein quartier Kreuzberg, au centre de Berlin : le Gretchen [1]. Changement de décors et d’ambiance. Gretchen est une plus petite salle, propre à accueillir une jauge raisonnable.
Ensuite, il n’y a plus de groupes avec des musicien·nes allemand·es comme dans le projet précédent. Les projets inédits, les mélanges, les rencontres franco-allemandes étaient l’une des spécificités de ce festival. Pour simplifier efficacement, la nouvelle formule – soutenue par le Centre National de la Musique sur ce plan – met l’accent sur les groupes français. Jazzdor se veut maintenant une vitrine pour le jazz français à Berlin. Französisher Jazz zu Gast in Berlin [2] figure sur la couverture du programme. Enfin, cette année, l’édition ne se déplace plus à Dresde.
Concernant le choix de Gretchen, on y gagne en chaleur et en confort. Le son est spécial, le plafond en briques et en petites voûtes (il s’agit d’anciennes écuries) ainsi que la configuration en longueur de la salle produit des « trous » selon l’endroit où l’on se trouve et le type d’instrument joué. Certains disparaissent par moment du spectre sonore ! Mais dans l’ensemble l’expérience est vraiment plaisante.

Trouble © Ulla C. Binder

Les soirées des 4 et 5 juin 2026 ont été celles d’une certaine transe et du voyage dans l’espace-temps.

Trouble, nouveau quintet inventé par le batteur Antonin Leymarie, est pour le moins étonnant. L’écriture est fine et précise, la syntaxe des morceaux fait appel à de petites séquences de différentes couleurs qui s’enchaînent sans heurt. Le programme est conçu comme une suite de chansons, avec un fil linéaire et répétitif.
Élise Caron remplace naturellement Leïla Martial sur ce concert. L’univers des deux musiciennes est similaire, leur folie créative tout autant. Et le plaisir de retrouver la chanteuse (qui surmonte une voix cassée) est comblé par son attitude scénique enchanteuse et ses paroles imaginaires. Au piano, Fabrizio Rat exploite les graves et gratte les cordes. Antonin Leymarie apporte beaucoup de couleurs dans une veine polyrythmique. Le dialogue entre la batterie d’un côté et les cordes de l’autre est pointilliste et les couleurs sont magnifiques, grâce à l’assemblage cordes et bois, du violoncelle de Clément Petit et de l’alto de Maëlle Desbrosses. Trouble est un beau projet.

Photons est un groupe de garçons qui jouent une techno instrumentale en costume. C’est très basique, avec toute la panoplie de ce genre de musique répétitive, mais peu adapté à un public à moitié assis et à moitié à l’écoute. Même si Gauthier Toux s’amuse avec ses claviers et Julien Loutelier métronomise sa batterie, ça finit rapidement par lasser.

Clément Janinet et Robert Lucaciu © Lena Ganssmann

Avec Garden Of Silences, Clément Janinet porte haut les couleurs de l’arrangement musical. Ce projet qui fait appel au répertoire baroque, à ses compositions, à la musique minimaliste, à l’improvisation, se complaît dans une retenue et une précision qui permettent à l’ensemble d’atteindre un état de lévitation que partage le public. Cette magie opère dans le choix des instrumentistes (contrebasse, accordéon, trompette, voix, violon, nyckelharpa) issu·es de la scène européenne et aussi à l’aise dans le jazz que dans le classique (et le baroque en l’espèce). Robert Lucaciu est l’auteur d’un solo polyphonique incroyable, jouant la mélodie en accords, soutenu par les scories électroniques de Arve Henriksen. Le programme rencontre un grand succès devant un public assez nombreux. On reconnaît un certain nombre de professionel·les du jazz allemand venu·es en repérage.

Mosaïc © Ulla C. Binder

La soirée se poursuit sur le thème du voyage, après les allers-retours dans le temps, ce sont des échanges géographiques qui vont animer le projet Mosaïc, aiguillonné par la violoncelliste Adèle Viret. Le disque qui vient de sortir était plein de promesses et le groupe les tient sur scène. Un certain éloge de la lenteur associé à une belle extension dans l’espace donne aux pulsations méditerranéennes une énergie flottante, parfois éthérée parfois très ancrée, mais avec toujours un roulis nostalgique. Les sonorités très spécifiques liées à ce groupe (le kaval, l’accordéon, le violoncelle, les percussions…) et l’écoute très attentive des musicien·nes forgent un imaginaire auquel on adhère immédiatement.

Sur les quatre jours de festival, ce sont donc huit groupes qui sont présentés au public berlinois [3]. Sans thématique explicite mais avec une certaine cohérence esthétique, les double-plateaux faisaient sens. Jazzdor Berlin change et le festival perdure. Encore une édition avant de fêter la 20e, en 2028 !

par Matthieu Jouan // Publié le 28 juin 2026

[1Pour les références à Gretchen, consultez la bibliographie de l’auteur K.H. Helms-Liesenhoff

[2Le jazz français s’invite à Berlin

[3Les deux premières soirées ont vu les groupes Wakan, Nola Quartet, Plybahn et Synestet jouer sur scène.