Entretien

Jean-Christophe Cholet

Création à D’Jazz de Nevers d’« Hymne à la nuit » par le trio Cholet-Känzig-Papaux + Elise Caron et le Chœur Alsys de Bourgogne.

  • Quels ont été vos premiers contacts avec le jazz ?

Quand j’avais 14 ans, il n’y avait pas d’école qui enseignait le jazz contrairement à aujourd’hui. Je jouais dans des groupes locaux avec des amis musiciens de Montargis. J’ai ensuite intégré la Schola Cantorum de Paris pour me perfectionner en musique classique. Parallèlement, je travaillais le jazz en autodidacte. J’ai beaucoup écouté Bill Evans, Chick Corea, Charlie Parker, Errol Garner.
J’ai créé une première formation en quartet avec le guitariste Jean-Pierre Taïeb et une rythmique locale. J’ai ensuite fait la connaissance de musiciens à Auxerre et Dijon à partir de 1985 et commencé à développer une activité régionale en Bourgogne entre 1985 et 1990. Je suis arrivé assez tard dans la fonction de musicien professionnel. L’aspect provincial de l’époque était plus compliqué qu’aujourd’hui ; nous étions moins mobiles et je me consacrais beaucoup à l’enseignement.

  • Parallèlement à votre parcours de pianiste de jazz, vous dirigez depuis 1992 l’orchestre Diagonal, ex Odéjy. Quelle es l’histoire de ces deux ensembles ?

L’Odéjy a été créé en 1990 par Patrick Bacot, François Arnold et le responsable de la délégation régionale de la Sacem. L’idée était de reprendre le modèle de l’ONJ mais au niveau départemental, avec un chef qui change à une fréquence définie. Il n’y a eu en réalité que deux chefs : François Arnold et moi-même, pendant 8 ans. L’idée n’était pas forcément de travailler avec des musiciens régionaux même si les premiers participants étaient presque tous issus de l’Yonne.
J’ai pris la direction de l’orchestre en 1992. Je n’avais jamais écrit pour huit musiciens. J’ai obtenu le Premier Prix de composition au concours de jazz de La Défense en 1993 avec le répertoire « Ostinatologie ». Nous avons ensuite enregistré « Suite Alpestre » en 1997 avec la complicité de Mathiass Ruëgg qui a composé quelques thèmes.
J’avais appris l’harmonie contrepoint et fugue au conservatoire mais j’ai dû retravailler l’arrangement de manière autodidacte pour diriger cet orchestre même si je composais déjà à l’âge de 15 ans, de manière plus empirique qu’aujourd’hui. J’ai surtout appris en analysant les partitions des compositeurs de différentes époques (Duke Ellington, Gil Evans, Thad Jones, Matthias Ruëgg…). J’ai ensuite appliqué à ma musique certains réflexes d’écriture. Le mot départemental portait préjudice dans l’intitulé de l’orchestre, car nous avions une connotation trop locale pour jouer au niveau national. L’orchestre s’est donc arrêté en 1999.


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J.-Chr. Cholet @ P. Audoux/Vues sur Scènes

En 1999, je bénéficie d’une commande d’écriture pour un festival en Suisse. Je prévoyais à cette époque de m’inspirer de la culture britannique pour un nouveau projet. J’ai donc écrit une partie du programme « English Sounds », qui a été complétée en 2000 par « Irish Suite » lors d’une résidence de trois ans au théâtre d’Auxerre. L’orchestre était à dominante cuivrée avec deux cors (Jean-Jacques Justaffrey, Claudio Pontiggia), deux trompettes (Patrice Bailly et Nicolas Folmer), un trombone (Geoffroy de Masure) et l’harmoniciste Olivier Ker Ourio. J’ai pu recréer une grande formation à vocation plus nationale grâce à cette résidence, avec d’autres musiciens que ceux de l’Odéjy. Ces deux programmes n’ont malheureusement pas été enregistrés. Il était compliqué de faire un disque avec dix musiciens suite à l’absence de structure adéquante, outre que j’étais très occupé avec d’autres commandes d’écriture.
Le nom Diagonal trouva alors sa signification dans les croisements géographiques et musicaux : il y avait dans la première version de l’orchestre des musiciens français et suisses (Heiri Känzig ou Bänz Oëster, Marcel Papaux, Claudio Pontiggia, Matthieu Michel). Depuis « Suite Alpestre », qui évoquait les quatre Alpes et « English Sounds », je me suis inspiré des cultures musicales européennes comme prétextes d’écriture. J’ai écrit en 2003 le répertoire « Slavonic Tone » autour des musiques d’Europe de l’Est. Je voulais une autre instrumentation avec trois saxophones (Vincent Mascart, Aymeric Descharrière et Julien Labergerie), un trombone, une trompette, deux tubas (Arnaud Boukhitine et Jon Sass) et l’accordéoniste David Venitucci.

A cette époque l’orchestre jouait peu et la participation de musiciens suisses et autrichiens devenait problématique au niveau des transports. J’ai donc intégré Nicolas Mahieux à la contrebasse et Christophe Lavergne à la batterie. Je choisis des musiciens avec lesquels je m’entends bien humainement et qui sont prêts à partager mes projets. Je pense qu’il doit y avoir un partage de l’esthétique musicale pour qu’une grande formation fonctionne ; c’est aussi le cas pour d’autres orchestres.
Avec « French Touch » créé en 2006, je me consacre au patrimoine culturel français du début du siècle dernier, la musique populaire et savante de cette époque. Je fais référence à Gabriel Fauré, Eric Satie et Maurice Ravel.
Pour tous ces répertoires, il ne s’agit jamais d’arrangements ni d’imitations, ce sont juste des évocations ou prétextes que j’utilise pour en faire une version personnelle.
Nous maintenons avec Diagonal une activité assez correcte, d’environ dix concerts par an car il s’agit d’une grande formation, peu évidente à programmer.

  • Quelques mots sur le trio Cholet-Kanzig-Papaux…

Il est né à la résidence d’Auxerre en 2002. Je n’avais jamais pratiqué le trio suivant la formule piano-contrebasse-batterie. Je connaissais bien Marcel Papaux et Heiri Kanzig pour avoir joué avec eux au sein des différentes formations de Claudio Pontiggia. Le contrebassiste aurait pu être Paolino Dalla Porta mais son éloignement géographique (Milan) rendait sa participation compliquée. L’expérience de ces deux musiciens correspondait tout à fait à mes attentes. Nous aimons jouer avec cette formation alternativement un répertoire écrit et une musique totalement libre, simplement guidée par le naturel de l’interaction et grâce à une très forte complicité. Nous avons enregistré quatre disques, ce qui est plutôt rassurant lorsqu’on voit aujourd’hui le contexte difficile du marché du disque et la durée de vie limitée des formations de jazz. Nous avons toujours autant de plaisir à jouer ensemble, régulièrement en Suisse ou en France ; on se surprend encore à chaque concert. Cette aventure dure malgré les indisponibilités de chacun et notre éloignement géographique. Nous avons étendu le trio à la présence occasionnelle de Charlie Mariano (saxophone) avec lequel nous avons publié un album mais qui nous a malheureusement quittés le 16 juin dernier, puis Matthieu Michel (trompette), Rick Margitza (saxophone) ou Vincent Mascart (saxophone) en invités.

  • Vous présentez le 6 novembre 2009 à D’Jazz de Nevers la création « Hymne à la nuit » qui associe votre trio, la chanteuse Elise Caron et le chœur Arsys Bourgogne…

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Elise Caron © P. Audoux/Vues sur Scènes

C’est une commande de l’ensemble vocal Arsys, dirigé par Pierre Cao. L’idée a été formulée par Patrick Bacot il y a des années mais je souhaitais patienter pour proposer la meilleure formule instrumentale, un sujet fort et un contexte personnel propice à l’écriture d’une telle pièce. Les projets d’écriture m’intéressent toujours mais se limitent souvent à peu de représentations. Je souhaitais trouver un lien entre la continuité de mes projets personnels, la possibilité de faire plusieurs concerts avec une nouvelle création et aussi répondre à cette commande spécifique, dont le cahier des charges est complexe. J’ai donc proposé une rencontre entre trois entités bien distinctes, qui ont chacune une forte identité musicale et une démarche artistique déjà bien avancée.
Arsys Bourgogne est un ensemble vocal de très haute qualité avec plusieurs programmes à son actif (hommages à Haydn, Bach…). Ces musiciens n’ont pas du tout le même mode de jeu que les jazzmen.
Elise Caron, elle, a un parcours très riche. Elle est à l’aise dans différents registres : chanson, jazz, improvisation, lyrique, spectacles jeune public, comédie… Au-delà de son talent évident, c’est le lien qu’elle propose entre la voix par l’improvisation et le chœur Arsys qui a déterminé mon idée de l’inviter. Elle dispose d’une magnifique présence scénique et a une manière très singulière d’aborder le rapport entre musique et texte. J’ai dû m’immerger dans ses différents projets pour connaître plus précisément sa personnalité musicale, sa façon de réagir au texte.
Quant au trio, c’est l’entité que je maîtrise le mieux. J’ai une nouvelle fois l’occasion de l’intégrer dans une formation plus large.
Le texte « Hymne à la nuit » - de Novalis et Rainer Maria Rilke - est aussi un paramètre complexe puisqu’il y a un rapport étroit à respecter entre la poésie ou la prose et l’accompagnement musical possible. Un important travail de répétitions en amont a été nécessaire. Il ne s’agit pas pour autant de musique classique ; on retrouve des éléments du trio mais avec un répertoire moins libre : les formes habituelles ont été retravaillées pour s’adapter au texte, avec une écriture sur mesure.
Il y a ici la volonté d’inclure l’ensemble comme instrument polyphonique, polymélodique, parfois rythmique, et pouvant apporter la richesse d’une ponctuation originale à disposer dans l’architecture de cette pièce. Je souhaitais profiter de la dimension sonore promise par le chœur pour explorer de nouvelles matières.
Le projet créé au théâtre de Besançon partira, après le Festival de Nevers, à Echternach (Luxembourg), à Montargis et au Festival de Stans (Suisse).

  • Quels sont vos autres projets ?

Je joue en duo avec la trompettiste suisse Hilaria Kramer. Nous avons enregistré le disque Do Luar et un nouvel album est en cours de préparation pour l’année prochaine. Je viens de terminer une pièce pour l’orchestre symphonique de la Région Centre, dirigé par Jean-Yves Ossonce, avec le pianiste Guillaume de Chassy en invité, sur une initiative de Jazz à Tours. J’ai également arrangé un nouveau répertoire en quintet pour la création « Pick Up » avec Vincent Mascart (saxophone), Geoffroy de Masure, Nicolas Mahieux et Christophe Lavergne. Nous reprendrons l’idée d’un « Juke-Box » avec programme « à la carte » : le public est en possession d’une liste de morceaux dès son arrivée et nous interprétons notre version d’un thème connu. Tout récemment, je viens de rejoindre également le très excitant trio de Geoffroy de Masure avec Linley Marthe (basse) et Chander Sardjoe (batterie)

  • Vous dites être un « musicien de province ». Cela présente t-il une difficulté par rapport aux musiciens parisiens, qui peuvent parfois bénéficier d’un meilleur éclairage médiatique ?

Je suis très occupé depuis plusieurs années, que ce soit au niveau des commandes d’écriture, des concerts ou des créations de projets. Je suis satisfait de mon activité mais je reste très étonné du regard insuffisant que la presse porte sur les musiciens de province, alors que leur activité n’est finalement pas inférieure à celle des Parisiens. Beaucoup d’artistes provinciaux pâtissent d’une reconnaissance insuffisante par les médias. Il existe à mon sens un déséquilibre entre l’activité de certains musiciens et la communication qui l’entoure.

  • Quelques mots sur votre activité pédagogique ?

Elle était assez ponctuelle jusqu’à ce jour, et avait uniquement lieu dans le cadre de résidences ou de stages. J’ai eu la chance de faire une résidence de trois ans dans les Vosges, grâce à l’Avdamc 88. Par la suite, un département jazz a été créé au CRD d’Épinal. J’ai accepté alors de participer à son développement en me fixant une période de trois ans. Je collabore avec d’autres professeurs du CRD, pas forcément des musiciens de jazz mais qui se sont très bien imprégnés du travail développé autour de l’improvisation. Il existe un cursus complet avec l’apprentissage de l’instrument jazz, la culture jazz, et cinq ateliers. Le département compte aujourd’hui quarante-cinq élèves après deux ans d’existence.