Scènes

Jean-Marie Machado en résidence à l’AmphiOpéra de Lyon

Devant l’Opéra, des danseurs de hip-hop occupent le terrain, concurrencés par une veillée de catholiques protestant contre le mariage pour tous. En sous-sol, l’Amphithéâtre, haut lieu de célébration de la musique improvisée, abrite d’autres messes…


Un soir de mai devant les marches de l’Opéra de Lyon… Comme toute l’année, quelques danseurs de hip-hop occupent le terrain, concurrencés cette fois par une veillée de catholiques assis au milieu de cierges et protestant contre la nouvelle loi du mariage pour tous.

En sous-sol, l’Amphithéâtre, haut lieu de célébration de la musique improvisée, abrite d’autres messes. A un mois du passage à l’air libre (Jazz sous le Péristyle), François Postaire nous invite à l’avant-dernière résidence de la saison.

Pendant trois soirées, le pianiste Jean-Marie Machado a carte blanche dans l’amphi noir, proposant des voyages naturalistes extrêmement rafraichissants. Entouré du contrebassiste Jean-Philippe Viret, dont le jeu nous avait déjà ravis lors d’une représentation du Mâle entendu l’an dernier, de Joce Mienniel, flûtiste de l’ONJ (cf. sa prestation lors de cinq concerts en octobre 2012), en compagnie de la sensible Claudia Solal et du batteur Nicolas Larmignat, Machado a baptisé son nouveau quintet, Les âmes papillons pour « les traces éphémères que la musique improvisée laisse peut-être quelque part »… Le pianiste s’inspire la présence fugace de ces petites ailes qui, dit-il, « se posent sur votre main une fraction de seconde, et pourtant vous imprègnent toute la journée. »


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Jean-Marie Machado, Photo Christophe Charpenel

Les titres ne laissent aucun doute sur l’« insectitude » ambiante : « Fourmi sur sa barque », « Le Bourdon de do », « Butterfly Rescue »… C’est une nuée de petites bêtes qui frôle délicatement nos oreilles, comme la guimbarde de Joce Mienniel taquine la voix de Claudia, ou vice versa.
C’est aussi un clin d’oeil à ses sources classiques, à l’écriture musicale et ses bonheurs contrapuntiques. Lors d’un atelier animé pour des enfants, il explique comment le bourdon de do signifie une note tenue à la basse pendant qu’au-dessus, on chante la quinte. L’autre versant des Ames papillons, c’est aussi une référence à l’innocence enfantine. « Les yeux de Pangati », « Soun die », « Isella » - autant de titres inspirés ou écrits pour les enfants.

Une soirée sous le signe de la poésie, de la nature, une atmosphère expressionniste où le langage de chaque instrument est au service des autres, dans une recherche commune de couleurs qui n’est pas sans rappeler les compositeurs français de début XXe. A Messiaen les oiseaux, à Machado les papillons…

Deuxième soir, autre rythme, autre formule en trio. Machado a voulu « décoiffer », ce sera réussi.
Rien que le titre est ébouriffant : « Ruffle Swing » ! Avec son complice le batteur François Merville et une étonnante personnalité de la contrebasse, l’Allemand Henning Sieverts, il revient à la formule trio qui lui est chère. « El mar », c’est du Machado très harmonique. Les marins montent dans la barque, chacun prenant ses marques. La contrebasse devient un énorme générateur d’énergie et de son. La technique de Sieverts ne ressemble en rien à la subtilité de Viret, c’est une autre langue, un autre univers, tout aussi passionnant. Sa subjugante impro solo, suivie d’une de ses compositions (« Tirama ») font déferler sur le public de grandes vagues de bonheur. Le langage de Merville, d’une grande plasticité sonore, déballe sur « Les pas dans le ciel » et « Negra sombra » un déluge de joyeuses quincailleries. La musique se trouve dans chaque objet, à condition d’y mettre de l’intention et de la sensibilité ; l’envie prend alors aux autres partenaires d’exploiter la nature percussive de leurs instruments respectifs. Un thème de Miles Davis, « Nardis », et un sensible fado d’Amalia Rodriguez, termineront le moment de grâce de cette résidence.

Il faut reconnaître qu’il y a une certaine difficulté à passer du classique au jazz. La présence d’un quatuor à cordes à la dernière soirée de cette résidence est, pour le pianiste, une sorte de clin d’oeil aux origines de bon nombre de musiciens de jazz, à leur apprentissage. Mais le chaînon manquant de cette trilogie lyonnaise aurait mérité davantage de tonus et de libération - la seconde partie d’« Autre voyage » est, à mon goût, moins enthousiasmante.

En revanche, le duo avec Andy Sheppard fait mouche… tiens, encore les insectes ! Une amitié de longue date (et le Portugal) lie les deux hommes, qui prennent plaisir à se réapproprier ici des mélodies déjà anciennes avec pour point commun, le lyrisme… et l’art de faire swinguer le fado. Le sax soprano de Sheppard en a le souffle rauque (comme les voix des Portugais), du vent dans l’anche qui donne son caractère indomptable et mélancolique aux chansons interprétées par l’inoubliable Amalia Rodriguez. Un vent léger et rapide pour « Cabeça no ombro », une version habitée de « So a noithina », ce voyage en pays lusitanien nous emporte au moins aussi loin que la veille. Jean-Marie Machado et ses invités ont enfin fait venir le soleil.


  • Jeudi 23 mai 2013, 20h30 : Quintet « Les âmes papillons » Claudia Solal, voix Jean-Marie Machado, piano Joce Mienniel, flûte Jean-Philippe Viret, contrebasse Nicolas Larmignat, batterie
  • Vendredi 24 mai 2013, 20h30 : Trio « Ruffle Swing » Jean-Marie Machado, piano Henning Sieverts, contrebasse François Merville, batterie
  • Samedi 25 mai 2013, 20h30 : Duet et quartet Jean-Marie Machado, piano Andy Sheppard, saxophone Amanda Favier, violon Anne Ménier, violon Cécile Grenier, alto Anthony Leroy, violoncelle