Jin Hi Kim au calme geomungo

Lorsque Neuma poste un coffret de neuf CD de la Coréenne Jin Hi Kim, je panique un peu. J’essaie de réduire la pile de disques qui ne cesse de grandir chaque jour. Pourtant, c’est comme le reste, il suffit de trouver le bon moment. Ainsi je pose sur la platine le volume 1 de The Jin Hi Kim Collection, alliage réussi de musique contemporaine et traditionnelle où la compositrice joue d’un instrument dont j’ignorais tout jusqu’ici, le kŏmun’go (ou geomungo en anglais) — il ressemble un peu à une cithare ou un koto avec des chevalets et des frettes, et se joue en pinçant les cordes. Ce sont de petits ensembles datant des années 90. C’est seulement quand je passe au volume 2 que je tilte, quatre pièces pour orchestre des années 2000, très varésiennes tout en conservant la forte influence coréenne.
Je reconnais ressentir une certaine complicité avec les pièces que nous avons écrites pour grand orchestre dans le cadre d’Un Drame Musical Instantané. Les percussions continuent à s’affirmer sur le volume 3, en particulier pour sa musique de chambre, et le komungo devient électrique ! En 1980, elle a 23 ans lorsqu’elle émigre aux États-Unis pour étudier avec John Adams, Lou Harrison, Terry Riley, David Rosenboom et Larry Polansky. Les deux volumes suivants intègrent de la musique électronique dont une pièce avec David Wessel et le logiciel Max, un quatuor avec le Kronos Quartet, d’autres instruments asiatiques, des performances live avec parties préenregistrées.
Plus on avance dans le temps, plus Jin Hi Kim assume ses racines coréennes et précise son style. C’est une compositrice au langage très personnel. Elle réussit à intégrer la nouvelle musique occidentale, en particulier américaine, sans perdre les influences du bouddhisme et son esthétique shamanique. Les percussions sont omniprésentes, sinon le rythme. Les respirations revêtent une texture qui va au-delà des notes, comme les atomes d’une molécule complexe dont les articulations sont vectorielles.
À ces cinq CD réunis sous le libellé Living Tones Compositions en succèdent quatre autres intitulés Komungo Improvisations. Sur le volume 6, la voici en compagnie des percussionnistes Gerry Hemingway ou Susie Ibarra, de Hans Reichel au daxophone [1] et Rüdiger Carl à l’accordéon, de Min Xiao-Fen au pipa. L’électrification de son komungo lui permet aussi d’échapper aux conventions de l’instrument, comme sur le volume 7 où ils sont rejoints par le violoniste Carlos Zíngaro. Sur le volume 8, lui répondent le saxophoniste Oliver Lake et le bassiste William Parker. Sur le dernier, le flûtiste James Newton, le hautboïste Joseph Celli au cor anglais, mais aussi des guitaristes très différents comme Eliott Sharp, Derek Bailey, Henry Kaiser, Bill Frisell, les percussionnistes Tony Oxley, Samir Chatterjee ou Mor Thiam, le didgeridoo Adam Plack.
J’ignorais si la Coréenne se laisserait aspirer par le free jazz et ses manies, mais Jin Hi Kim conserve sa spécificité contre vents et marées. Ses improvisations sont très rythmiques et l’on y retrouve le mariage réussi de l’Orient et de l’Occident. Elle agit toujours en compositrice, que ce soit dans l’instant ou préalablement écrit, entraînant ses comparses, parfois sur des chemins pour eux inattendus. Il y a forcément quelques mouvements prévisibles dus aux interdits que perpétuent certains tenants de l’improvisation appelée paradoxalement « libre », mais l’ensemble est passionnant. Mes pièces préférées sont évidemment celles qui ne s’y réfèrent pas et qui me surprennent plus qu’elles ne m’épatent.
Une belle découverte.
Notes
[1] Un instrument inventé par Hans Reichel : https://fr.wikipedia.org/wiki/Daxophone, NdlR.


