Entretien

Joce Mienniel, poète des timbres

Flûtiste, saxophoniste, arrangeur, compositeur, orchestrateur, directeur du label Drugstore Malone, Jocelyn Mienniel a sorti son premier disque en tant que leader cet été 2012.

Flûtiste, saxophoniste, arrangeur, compositeur, orchestrateur, directeur du label Drugstore Malone, Jocelyn Mienniel sillonne la France et le monde (Johannesburg en août) aux côtés de l’Orchestre National de Jazz de Daniel Yvinec et, entres autres, de Dominique A., Fred Pallem, Jean-Marie Machado… Il a touché à tous les styles et toutes les nationalités, du reggae à la pop en passant par la musique de film, et son premier disque de leader est sorti cet été.

Paris Short Stories est une prouesse : réunir sept musiciens qui n’avaient jamais joué ensemble, les faire improviser pendant une journée en trio sur des morceaux du répertoire et obtenir un résultat aussi cohérent, chapeau ! Nous avons voulu en savoir un peu plus, et l’avons retrouvé le mardi 4 septembre 2012 dans le lieu de son choix, en face de la Bellevilloise, dans le XXe arrondissent de Paris.

Joce Mienniel © Frank Bigotte

« Qu’est-ce que je fais là ? Je répète avec Sophie Bernado, rencontrée pendant la tournée de Dominique A., pour Bombay Off Shore », sorte de hip hop du monde qui met en présence le basson et la voix, et la flûte basse et toute sortes d’effets. « Sinon, en ce moment, je compose pour Art Sonic, un quintette à vents co-fondé avec Sylvain Rifflet. » Mais quand ? Entre ses propres projets et ceux des autres, quand a-t-il le temps de composer ? « Je chante sur mon scooter ! », explique-t-il en riant dans ce café de Ménilmontant. « La nuit aussi, entre 4 et 5 heures, je me réveille et je griffonne mes rêves sur un bout de papier. Souvent, c’est à ce moment intermédiaire entre le conscient et l’inconscient que naissent les meilleures idées ! »

« Le quintette à vents avec Sylvain est à cheval entre les musiques répétitive, concrète et improvisée. Ce n’est pas la mélodie qui est privilégiée, plutôt des modes de composition sériels, par exemple, qui travaillent sur le son lui-même. Je ne peux pas chanter cette musique comme je chanterais une chanson. J’ai aussi l’intention de reprendre des musiques de gens qui m’entourent, que j’aime bien et avec qui j’ai travaillé comme Antonin Leymarie, Jeanne Added, André Minvielle et Jean-Marie Machado, Antonin-Tri Hoang, Rémi Sciuto… Que des morceaux en l’état qui ne cohabitent pas ensemble, mais vont bientôt le faire, sous cette forme orchestrale. Certains pourront être intégrés aux compositions, d’autres non. » Le premier concert de cette formation avec Sylvain Rifflet à la clarinette et aux compositions, Sophie Bernado au basson, Cédric Châtelain aux hautbois et cor anglais, et Baptiste Germser au cor, aura lieu le 1er décembre à l’Atelier du Plateau, dans le XIXe à Paris. « Je voulais créer un véritable ensemble, inhabituel — les quintettes à vents, surtout improvisés, sont rares ! Depuis Ligeti et ses Six bagatelles, on n’a pas fait grand chose pour cette formation. J’aimerais bien qu’un compositeur contemporain nous écrive une partition un jour ! » Un hautbois, un basson, un cor… c’est effectivement inhabituel. « Oui, de plus en plus de musiciens arrivent avec des instruments qu’on n’a pas l’habitude d’entendre, et inventent leur propre offre pour concilier leur pratique avec la musique qu’ils aiment, improvisée ou autre. »

Ce n’est pas la première fois que Joce Mienniel collabore avec Sylvain Rifflet : le premier album de son label est un duo électro-acoustique, L’Encodeur, enregistré en 2009 et paru cette année. Il figure également sur le merveilleux Alphabet du clarinettiste, un album dont on se demande bien pourquoi il n’a pas encore trouvé de label, tandis que Rifflet a participé à Paris Short Stories. Les deux disques ont en commun une utilisation de l’électronique si naturelle qu’elle est insérée dans le continuum du son sans déplacement ni mise en retrait (ou en avant) par rapport à l’acoustique, un mélange des genres qui se préoccupe de savoir si ça sonne mais surtout pas comment ça sonne, un travail de la matière sonore pour elle-même et le souci d’une certaine poésie, dans des styles différents. Chez Joce Mienniel, cela se traduit par un aspect contemplatif très fort, une place laissée aux silences, des tempos plutôt lents. C’est une musique qui parle au creux de l’oreille, qui susurre des secrets, comme quand cet été il a remplacé au pied levé un absent au festival Vague de Jazz et joué de la flûte en solo sous un chapiteau mouillé : chuchotements, bruitages, nuances infimes, et, en même temps, fluidité et mélodies.

Joce Mienniel © Frank Bigotte

« Quand je monte sur scène ou que j’enregistre un disque, je cherche l’émotion du son, des timbres, des harmonies. Je cherche ce moment où, dans un frisson, la musique coïncide avec les auditeurs et les autres musiciens, et par là avec elle-même. Quand on réussit à faire vibrer toutes les fréquences du corps en une sorte d’alchimie où tout à coup tout est en harmonie, y compris les sons durs ou aigus. À cet instant, ceux-ci nous traversent, s’imbriquent, se mettent en branle. C’est l’endroit où ça sonne le mieux, et c’est un endroit difficile à trouver et surtout à garder. C’est pour ça que j’aime les disques, parce qu’on peut créer cette émotion du son d’ensemble plus facilement grâce au mixage. En live, c’est plus compliqué, mais j’essaie de le reproduire quand même. » D’où peut-être, cette impression d’être plongé(e) dans un bain d’ouate à l’écoute de Paris Short Stories ? « Je voudrais transmettre ma notion du beau, qui ne passe ni par la transe ni par l’énergie comme souvent en jazz, mais par la sensibilité, comme en musique classique. » Et pourtant, c’est bien une sorte de transe dont on fait l’expérience, dans la salle comme sur la scène : « Parfois, la musique me submerge à tel point que je suis obligé de me laisser faire. Cela aussi, je le recherche. Ce moment où la transe m’emporte. »

Contradictoire, ce mélange de sensibilités classique et contemporaine, comme si les qualités de celle-ci étaient appliquées à celle-là. La lenteur, le silence comme le blanc sur la page, l’espace laissé au surgissement, la contemplation définissent une poésie musicale qui s’inscrit dans la contemporanéité. Il n’est que d’écouter les trois versions de « Box 25/4 Lid » (Soft Machine) présentes sur Paris Short Stories pour sentir l’attention portée aux sons, ceux d’ensemble comme ceux de chacun, cultivés dans leur spécificité, à travers les modifications de modes et de timbres. D’ailleurs, quand on lui demande qui sont ses poètes, il ne cite que des contemporains : Chet Baker, Neil Young, Stan Getz, Miles Davis, Robert Wyatt, Pierre Gagnaire (grand chef pionnier de la cuisine moléculaire), Gerhard Richter, Pierre Soulages, Ligeti, Joni Mitchell… et ceux qui l’entourent, à commencer par les musiciens de Paris Short Stories, Eve Risser, Philippe Gordiani, Aymeric Avice, Vincent Lafont, Antonin Rayon et Sylvain Rifflet. « C’est pour ça que je les ai choisis, pour la poésie qu’ils ont en eux. C’est ça leur point commun ! J’aimerais faire quatre albums en tout, dans la même démarche, avec d’autres personnes, mais il va bientôt être dur de trouver des gens qui n’ont jamais joué ensemble ! »

Classique ou contemporain, seul ou en groupe, poésie ou transe : où en est-on dans tout ça ? « Finalement, ce que je cherche chaque fois que je prends mon instrument, c’est à reproduire le frisson de la première entrée de la trompette de Miles, en sourdine, dans Ascenseur pour l’échafaud. » En ce qui concerne Paris Short Stories, le défi est relevé.