Sur la platine

John Butcher, l’urgence des feuilles

John Butcher est un musicien constant et plein de surprises.


John Butcher © Ariele Monti

Musicien européen par excellence, le Britannique John Butcher est de ces artistes insatiables qui ne cessent de provoquer des rencontres. Si ces derniers mois, on l’a entendu avec Andy Moor ou Steve Noble, il était temps de faire un petit détour dans sa discographie pour découvrir de nouvelles alliances. Ces quelques disques contribuent à asséner une certitude : John Butcher est un musicien constant et plein de surprises qui s’intéresse au son et à l’interaction davantage qu’aux instruments. Petit tour d’horizon.

La rencontre de John Butcher avec la pianiste Sophie Agnel a quelque chose de pleinement naturel. Les sons de ces deux improvisateurs sont avant tout des signatures, des identités fortes immédiatement reconnaissables, de la lente montée du saxophone aux timbres mats du piano dont on sollicite les cordes. Il y a du grabuge dans l’échange proposé sur Rare, mais ce n’est pas du corps-à-corps. La place de chacun est immense et « Rare 1 » salue d’abord l’espace. Mais il y a des chocs et des algarades, de soudaines montées en pression d’un saxophone chargé de rocailles et des diversions malignes de la pianiste qui puise ses ressources dans les entrailles de son instrument.

« Rare II », le plus long morceau d’un album paru sur le label canadien Victo, naît dans les limbes de la main gauche de Sophie Agnel, quand le saxophone souligne le silence à fins traits, s’incarnant de plus en plus dans un ostinato. Le lent tourbillon inverse des rôles ponctués par une rythmique entêtante. La rencontre Agnel/Butcher est sous le signe des abysses, en attente de la lame de fond. La rareté est là, insaisissable dans un chaos qui monte comme un tsunami inéluctable, né d’une folie tellurique.

Il y a plus de dix ans, Sophie Agnel avait croisé le contrebassiste John Edwards, fidèle à Steve Noble ou à François Carrier. Anglais comme Butcher, il était naturel qu’on le retrouve avec John Edwards pour un duo proposé par un club de Munich et capté par le label polonais Fundacjà Słuchaj ; une configuration que l’on n’avait pas connue depuis 2020. Collaborateurs de longue date, Butcher et Edwards se connaissent par cœur. Il n’y a pas de round d’observation dans leur face-à-face et la contrebasse sait parfaitement comment circonscrire un saxophone au timbre si particulier, comme profondément sablonneux. « The Sharp End » est un dédale arachnéen où l’archet déboussole le saxophone. Le travail des Britanniques est intense et familier. Chaque instant est l’occasion d’un tourbillon, à l’instar du mouvement imprévisible qui peut venir autant d’un archet bondissant que d’un slap de saxophone. On sait que ces deux-là pourraient jouer la toute-puissance, musculeuse et apocalyptique, mais ce n’est pas le climat retenu, plus prompt à croquer chaque espace à la manière d’une nappe de lave en passe de se figer.

Né dans la décennie 90 à l’avant-garde de la musique improvisée viennoise qui se passionnait déjà pour l’électronique, le groupe à géométrie variable Polwechsel [1] a longtemps été la seconde maison de John Butcher. Apôtre d’un certain minimalisme qui faisait totalement partie de la couleur du label HatHut, l’orchestre du violoncelliste viennois Mickael Moser, que Butcher a officiellement quitté en 2009, avait fait une pause de 2013 à 2020 avant de revenir chez Ezz-Thetics avec l’organiste Klaus Lang et le percussionniste Burkhard Beins, qui avait rejoint le groupe depuis de nombreuses années. C’est dire l’excitation de retrouver, en 2023, un nouvel enregistrement réalisé à Vienne avec deux invités : la pianiste Magda Mayas et John Butcher de retour !

Vinyle paru sur le label luxembourgeois Ni Vu Ni Connu, il permet de renouer avec le temps long cher à Polwechsel en deux morceaux pour deux faces. Le jeu de Mayas s’inscrit naturellement dans l’esthétique de l’orchestre, notamment la contrebasse de Werner Dafeldecker, qui joue en opposition au violoncelle de Moser, dans la logique de Pôle (« Jupiter Storm »). Dans le même ordre d’idée, les ponctuations de Beins répondent à celles de Martin Brandlmayr, le percussionniste en titre depuis les débuts de Polwechsel. C’est sur « Partial Intersect », composition de Moser, que Butcher est le plus présent. Dans l’unisson des cordes sur le piano lourd de Magda Mayas, sur l’arc fait des archets et des percussions, c’est le saxophone qui vient briser la concorde et offrir de salutaires déviations par des sifflements d’anche et des sons de plus en plus structurés. Avec Embrace, John Butcher renoue avec une musique âpre à l’abstraction gorgée de poésie, comme une vraie signature et un trait d’union avec ses récentes parutions.

par Franpi Barriaux // Publié le 14 septembre 2025

[1Littéralement « inversion des pôles » en allemand, NDLR.