Jon Irabagon, compositeur dans le vent

Musicien polymorphe, Jon Irabagon nous avait séduits avec son projet Server Farm, totalement hors norme et entouré de nombreux musiciens, parmi les plus talentueux des États-Unis. On le sait depuis toujours, le saxophoniste n’aime pas être enfermé dans une case et multiplie les expériences avec de nombreux acolytes. Depuis son album sur l’IA paru au tout début de l’année 2025, Irabagon a fait paraître sur son label Irrabagast Records de nouvelles occurrences aux allures de panorama. Raison de plus pour se pencher avec attention sur quelques-unes de ces sorties, en compagnie de prestigieux artistes.
Sorti quelques mois après Server Farm, Axiom Five est l’extension de son légendaire trio Axiom avec en surplus deux brillantes lames, le tromboniste Ray Anderson et le pianiste Uri Caine. Autour du multianchiste on retrouve des complices, le contrebassiste Mark Helias mais surtout le batteur Barry Altschul, avec qui la collaboration est ancienne et fructueuse : on pense notamment au trio 3Dom Factor du batteur avec Joe Fonda. Enregistré au Stone de NYC en avril 2024, Axiom Five est une forme très ouverte où la parole évolue sur le temps long, le dialogue entre soufflants constituant la toile de fond d’un paysage foisonnant où le piano d’Uri Caine est central et très coloriste. C’est l’élégance qui prime dans cette formation qui est, on l’espère, appelée à durer.
Avec Focus Out, il est aussi question de fidélité et de durée. Jon Irabagon nous présente de nouveau ce qu’il considère comme l’un de ses quartets préférés et la base rythmique si solide de Server Farm [1]. Après Recharge The Blade en 2024, on est heureux de retrouver aux côtés de son alto le piano de Matt Mitchell et la batterie de Dan Weiss. L’entente est quasi télépathique entre ces trois-là, bien ordonnée par la basse très dure de Chris Lightcap. Le morceau « Focus Out » est un modèle : une main très ferme de Mitchell qui pousse sa doublette rythmique dans ses retranchements et une manière unique d’Irabagon de reprendre le dessus, comme s’il parvenait à maîtriser une bête sauvage. Ça joue droit devant dans Focus Out, sans se poser de question, avec un souci de conserver le mécanisme très huilé aux limites de l’entropie. C’est efficace et même particulièrement enthousiasmant quand des invités viennent se joindre au quartet pour un joyeux bazar. Dans « Paper Planes », le morceau le plus bondissant de l’album, le spoken word de Koyaki, habitué des orchestres de Steve Coleman, vient donner une dimension supplémentaire à cette musique avec un groove intense, au-delà du duel échevelé entre Irabagon et d’autres invités, le saxophoniste ténor Donny McCaslin ou le trompettiste Dave Ballou en tête.
On change totalement d’angle avec Raw Dog, sans que Jon Irabagon y perde en cohérence. On sait le saxophoniste à l’aise avec à peu près tous les agrès de son instrument. C’est au saxophone basse, en solo, qu’on le retrouve pour jouer une musique de répertoire. Au programme, deux grandes figures de l’histoire musicale de Chicago, Julius Hemphill et Anthony Braxton, chacun dans un style qu’Irabagon n’a aucune difficulté à faire sien. Le jeu d’Irabagon au sax basse est forcément rugueux et assez agressif, le chien sauvage est du genre à mordre et à ne pas donner la patte. Cela fait merveille sur le « Kansas City Line » de Hemphill, bondissant et incroyablement agile dans un jeu tendu quand « #2 », l’autre morceau de l’auteur de Dogon A.D, est plus intérieur. Avec Raw Dog, Jon Irabagon se livre complètement ; c’est encore plus le cas avec les deux compositions de Braxton qu’il ne choisit pas au hasard. La « Composition 23 M » et la « Composition 40 M », toutes les deux pensées pour le quartet et infusées par l’écriture d’Ellington ou de Parker, sont des combats où le saxophoniste fend l’armure. Ces compositions étaient le centre du travail du récent trio de Steve Lehman ; Irabagon entame la même excursion, en solitaire. « Composition 23 M » est d’une intensité folle, où le gros saxophone porte aux pieds des ailes de cire qui ne brûleraient pas au soleil [2].
Avec Winds, Irabagon renoue avec ce sens de l’écriture et cette connaissance des musiques créatives qui nous avait tant subjugués avec Server Farm. Ce disque est du même bois, aventureux et aérien, à la fois d’une grande précision et d’une évidente simplicité. On n’avait sans doute pas assez mesuré l’héritage braxtonien - entre autres - de Jon Irabagon ; dans la continuité de Raw Dog, ces deux pièces avec deux orchestres de vents (on l’aura compris) doivent beaucoup à Braxton, notamment dans l’idée de la spatialisation et de l’équilibre des timbres. Cette musique a été inspiré par le plasticien suisse Jean Tinguely et ses mobiles, exposés à Bâle ou le 3Dom Factor jouait à l’été 2018.
Dans les quatre mouvements de « Meta Harmonie », joués par un quintet où s’illustre le basson de Sara Schoenbeck ou le hautbois de Katie Scheele, on perçoit le précaire équilibre en constant mouvement voulu par le mari de Niki de Saint Phalle, incarné par des répétitions et des accélérations en tutti. Dans cet orchestre dirigé par Rebekah Heller, phénomène new-yorkaise de la musique de chambre, bassoniste habituée à se produire avec Modney ou Mariel Roberts, Jon Irabagon ne joue pas et laisse sa musique vivre une grande expérience de légèreté, notamment dans la flûte omniprésente de Roberta Michel. Le saxophoniste intervient en revanche dans le quintet de saxophones qui joue la seconde pièce, « Orbit », où il joue de ce fameux sax mezzo-soprano rarissime, au timbre proche du basson, qu’il évoquait en interview. Beaucoup plus classique dans sa forme, « Orbit » est là aussi un éloge du mouvement où, de Seamus Blake au ténor à John O’Gallagher à l’alto, chacun cherche un équilibre profitable au collectif. Winds est un disque magnifique qui nous confirme que Jon Irabagon, au-delà d’être l’un des meilleurs saxophonistes de sa génération, est un compositeur incontournable toujours prompt à nous ravir.
Notes
[1] Voir notre interview.
[2] Le fait qu’originellement ce morceau était dédié à Warne Marsh par Braxton n’est pas anodin dans le choix de Jon Irabagon, véritable geek du saxophone.


