Entretien

Jonathan Kreisberg

Jonathan Kreisberg est un des guitaristes qui se font de plus en plus remarquer des deux côtés de l’Atlantique. Après la sortie de son Shadowless, nous l’avons rencontré lors du Festival Jazz à Liège, où il jouait avec Stefano di Battista.

Discrètement mais sûrement, ce New-Yorkais impose sa vision dans le monde de la guitare jazz et réussit à combiner tradition et modernisme avec une élégance rare. Après quelques albums en trio (avec Ari Hoenig, Johannes Weidenmueller, Bill Stewart, Larry Grenadier et d’autres) salués par la critique, et de nombreuses tournées avec Dr. Lonnie Smith, il vient de publier Shadowless avec sa formation actuelle (Will Vinson, Mark Ferber, Matt Penman et Henry Hey). Un disque d’une intelligente modernité. Parallèlement à cette actualité, il a participé au dernier enregistrement de Stefano di Battista, Woman’s Land. Nous l’avons rencontré au Festival Jazz à Liège, juste après son concert avec le saxophoniste italien.


  • Comment vous êtes-vous retrouvé à jouer avec Stefano di Battista ?

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Jonathan Kreisberg © Jos Knaepen

Il cherchait un guitariste pour son nouveau groupe. Je pense qu’il m’a vu et entendu jouer sur quelques vidéos sur YouTube. Il a écouté pas mal de jeunes guitaristes avant de faire son choix. Il m’a contacté car je jouais de la musique un peu « recherchée », mais avec beaucoup de « cœur ». C’est important pour moi. Quand on joue de la musique dite difficile il faut essayer de garder l’âme et la richesse mélodique. C’est ce que Stefano cherchait car c’est aussi sa façon de jouer. Il faut pouvoir communiquer avec le public, l’amener dans une histoire. On dit toujours que le jazz est une musique complexe, destinées aux étudiants en musique, mais je n’aime pas cette notion. Je veux jouer la musique que j’aime, mais je veux le faire de façon « humaine », pour pouvoir transmettre mes idées et mes sentiments. Même s’ils sont complexes, ils doivent être compréhensibles.

  • Votre style est assez personnel. C’est un mélange de raffinement très actuel sur un fond de tradition. Ça ne sonne jamais old fashion.

C’est un joli compliment. Je suis touché car c’est ce que j’essaie de faire. C’est peut-être aussi parce que j’ai beaucoup joué avec Dr. Lonnie Smith, formidable école pour moi. Il y a beaucoup d’âme et d’humanité dans sa musique et son comportement. Et ça swingue terriblement. J’ai essayé d’absorber cela et de l’appliquer à ma musique. Elle peut être intellectuelle par moments, mais elle reste - et doit rester - très accessible.

  • Quel a été votre premier contact avec le jazz ou avec les guitaristes de jazz ?

Difficile de me souvenir du tout premier contact, car mes parents ont toujours écouté beaucoup de jazz - les classiques. Il y avait à la maison plein de disques que mes parents avaient achetés lorsqu’ils étaient en fac : Kind Of Blue, My Favorite Things, Round ’Bout Midnight etc. Ils écoutaient aussi d’autres musiques, comme les Who, par exemple, ou du classique. Bref, de tout et beaucoup. Même de la musique grecque, mon père adorait ça.

Quand on joue de la musique dite difficile il faut essayer de garder l’âme et la richesse mélodique.

Et puis, bien sûr, un jour j’ai entendu Eddie Van Halen. Le premier album a été un choc pour moi. Son solo sur « Eruption » était terrible. C’est là que j’ai voulu acheter une guitare. J’avais plus ou moins dix ans. J’écoutais du blues et du rock et j’ai pris des cours de guitare classique. À l’époque je ne comprenais pas vraiment le jazz. Ça venait d’une autre planète. Je ne savais pas comment m’y prendre. Je comprenais le « classique » car il suffisait de lire les partitions, tout était écrit. Le rock et le blues, je les ai appris par l’écoute, ce sont des formes simples. Mais le jazz, c’était autre chose. Puis, au lycée, un prof m’a donné quelques clés pour y entrer et je suis devenu fou de cette musique. Je travaillais huit heures par jour, j’étudiais le be-bop et d’autres choses de ce genre. À l’époque, je jouais beaucoup d’autres musiques aussi, mais le jazz a rapidement pris le dessus.

  • Vous avez fréquenté une école de jazz ?

Non, une école d’Art. Les professeurs étaient très ouverts, ils savaient communiquer leurs passions. Je crois que l’éducation et la manière de la transmettre est fondamentale. C’est pour cela que j’aime enseigner moi-même…

  • Vous donnez des cours à New York ?

Oui, à la New School, mais je donne aussi des cours privés, quand j’ai le temps, quand je ne suis pas en tournée.

  • Quel est le premier groupe que vous ayez formé ?

J’ai fait plein de choses avec plein d’amis. Très jeune j’écrivais déjà de la musique. Il faut dire que j’étais meilleur compositeur et improvisateur qu’interprète classique. Certains ont le talent de lire et de mémoriser rapidement ; moi je ne me sens pas excellent dans cet exercice. Je suis très nerveux lorsque je dois jouer de la guitare classique. Je me sens vraiment plus à l’aise dans le blues, le jazz et l’improvisation. J’oublie où je suis et je joue comme je suis. Bref, pour revenir à la question, j’ai eu plusieurs groupes quand j’étais jeune, mais mon premier vrai trio, je l’ai formé en fac avec Vince Verderame. On essayait pas mal de choses, on allait parfois vers la fusion, on tentait de combiner jazz, prog-rock etc.

  • En trio, vous essayez différentes formules ; ce sont chaque fois de nouveaux projets ?

Ça dépend. Si on considère l’évolution entre mes disques, je dirais que ça varie en fonction du label. En d’autres termes, j’écris et travaille avec différentes formations selon qu’il s’agit de jouer des standards ou mes compositions. Unearth, South Of Everywhere ou le nouveau, Shadowless, découlent d’un travail collectif qui se fait lors de tournées à travers le monde, quand le groupe devient vraiment un groupe. Et même s’il ne participe pas à tous les gigs, Henry Hey, qui joue de l’orgue sur le dernier album, en fait partie. Pour la plupart des concerts, je joue avec Will Vinson, Matt Penman et Mark Ferber, mais dès qu’on peut on ajoute un piano. On joue des thèmes que j’ai parfois écrits il y a longtemps. D’autres albums, chez Criss Cross par exemple, comme Night Songs, sont plutôt des projets ponctuels et des « reprises ».

  • Avant le groupe actuel vous avez joué avec d’autres musiciens. Vous cherchiez un son précis ? Vous faisiez des expériences ?

Je joue avec Matt Penman et Mark Ferber depuis longtemps. Plus de six ans. Mais c’est vrai qu’il y a des périodes de recherche. J’ai des idées, et pour ça je suis obligé de changer un peu le line-up.


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Jonathan Kreisberg © Jos Knaepen

  • Cela change la façon de composer ?

Parfois. Après le trompettiste Scott Wendholt (Unearth), j’ai rencontré le saxophoniste Will Vinson. Ça a changé les choses. On a un peu la même façon de voir la musique, lui et moi, au niveau des harmonies, par exemple. Parfois il est intéressant de travailler avec des gens dont on partage la vision, et à d’autres moments, au contraire, il vaut mieux côtoyer quelqu’un qui a une approche différente.

  • Vous composez seul, à la guitare ?

Parfois à la guitare, parfois au piano. Parfois sans rien. J’écris les mélodies que j’ai en tête. Mais depuis peu je travaille plus souvent à la guitare. J’essaie d’approfondir cette manière de procéder, de trouver des choses plus spécifiques à l’instrument. Parfois ça démarre par un rythme…

  • Quelles sont vos sources d’inspiration ? La musique, la littérature, la nature, les gens ?

La plupart du temps, c’est la vie qui m’inspire. Mais aussi la musique elle-même, je crois. Il arrive un moment où on aime tellement de musiciens qu’on est inconsciemment influencé par eux. Je peux écouter Bach, les thèmes incroyables de Wayne Shorter ou bien Paco De Lucia… et y trouver des idées que je retravaille à ma façon, en ne gardant que des bribes pour tenter d’en faire quelque chose de bien. Humblement, car être dans l’ombre de ces maîtres est assez intimidant. Donc, il y a tellement de choses que j’aime en musique que j’essaie de me les approprier quel que soit le style, en restant ouvert, sans m’enfermer dans une idée.

J’oublie où je suis et je joue comme je suis.

Ménager de la place à l’instinct… Parfois, à l’école, on perd cela. Il faut garder la fraîcheur de l’enfance et ne pas avoir peur d’aimer simplement les choses comme elles sont, sans trop se poser de questions. C’est peut-être pour ça que les bons musiciens se comportent comme des gosses (rires) !

  • Votre musique change-t-elle au contact des musiciens avec qui vous jouez ?

Oui, bien sûr. Parfois j’ai une idée bien précise sur un thème et il est important de la leur faire comprendre et respecter. Mais parfois aussi, ils apportent des idées auxquelles je n’avais pas songé. C’est tout l’art du leader que de savoir ce qui est intéressant ou pas. Il est trop facile d’être dominateur. Moi, j’essaie d’apprendre des autres.

  • L’esprit de votre jeu est différent quand vous êtes sideman, par exemple avec Ari Hoenig…

Oui, c’est vrai. Même phénomène quand je joue avec Dr. Lonnie Smith ou Stefano. Mais j’essaie, là encore, de retirer quelque chose de ces expériences. Car il y a souvent, dans ces autres univers, des éléments que j’aimerais inclure dans mon propre monde. Il est parfois difficile de s’approprier certains principes, certains sentiments, mais c’est enrichissant. Les musiciens de Miles n’étaient pas seulement contents d’avoir un maximum de gigs ; ils étaient heureux d’apprendre quelque chose. Keith Jarrett, John Scofield, Mike Stern, John Coltrane… ont beaucoup tourné non pas parce qu’ils avaient joué avec Miles, mais parce qu’ils avaient énormément appris avec lui. Et appliqué le résultat avec leurs propres groupes par la suite. C’est ça, la force du leader : pas simplement de réunir de bons musiciens, mais d’en tirer le meilleur… C’est ce que Miles a réussi à faire. Malheureusement pour moi, je suis né trop tard (rires).

  • Mais vous pourriez être le nouveau Miles (rires)

Oh non (rires), ne dites pas ça ! Comme disent les Chrétiens : "Il n’y aura jamais de nouveau Jésus-Christ.” (rires).


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Jonathan Kreisberg © Jos Knaepen

- Vous sentez une différence entre jazzmen américains et jazzmen européens ?

Je ne crois pas. Chacun à sa personnalité, sa sensibilité et ça ne dépend pas seulement de l’endroit d’où l’on vient.

  • Peut-être, mais les influences musicales sont différentes selon les cultures…

Chaque fois qu’on le dit, on trouve une exception. À une époque je me disais : « Les drummers swinguent plus fort à New York ». Et là-dessus, j’entendais ailleurs des types qui swinguaient comme des dingues. Aussi fort qu’à New York. Alors, peut-être qu’à New York la conception des sections rythmiques est différente, c’est possible. Mais c’est aussi sans doute une idée toute faite. Je crois que l’importance du swing, même chez les musiciens modernes, est historiquement proche de l’Amérique, mais que tout s’est mondialisé depuis. Tout a changé avec les nouveaux médias, Internet… Les informations circulent plus vite, les idées s’échangent et se partagent plus vite.

  • Comment définiriez-vous votre style ? Où vous situez-vous parmi les guitaristes de jazz actuel ? Quelque part entre Kurt Rosenwinkel et Joe Pass ? On a du mal à vous placer.

Tant mieux ! (rires) J’apprécie beaucoup de guitaristes actuels - Pat Metheny ou Kurt Rosenwinkel qui est, en effet, incroyable -, je les écoute, je les étudie. Mais, j’aime des choses différentes et j’essaie d’en faire quelque chose de personnel. J’ai beaucoup de respect pour des gens comme Pat Martino ou George Benson. Mais j’adore aussi James Brown. Je reste vraiment ouvert.

  • Vous n’utilisez pas trop d’effets…

Ça dépend des répertoires. Sur le dernier album, il y a pas mal de travail sur le son. C’est très différent de Night Songs, bien sûr. Mais en effet, je n’utilise pas l’effet pour l’effet. J’essaie d’y mettre du sens. J’ai sans doute une approche assez roots, à laquelle j’apporte un son actuel.

J’aime l’idée que la guitare puisse créer des univers subsoniques, des paysages atmosphériques où on puisse déposer du bebop et du jazz.

Encore une fois, il y a en moi l’influence de plein de gens différents que j’ai écoutés plus jeune, comme Jimi Hendrix, Eddie Van Halen ou Allan Holdsworth. La guitare peut se transcender par l’électronique, l’usage de tel ou tel ampli ; pas seulement par la façon dont on en joue. On peut créer des mondes très différents, pas uniquement des sons. A l’opposé de ceux-là, j’aime aussi beaucoup Wes Montgomery. Je n’ai pas grandi avec lui - plutôt avec Miles, Coltrane ou Van Halen - mais j’aime mélanger ces univers. J’aime l’idée que la guitare puisse créer des univers subsoniques, des paysages atmosphériques où on puisse déposer du bebop et du jazz.