Joséphine Besançon, le souffle des pierres
Rencontre avec la clarinettiste de Felsenmeer, nouveau lauréat Jazz Migration.
Joséphine Besançon (DR)
Apparue discrètement dans le paysage des musiques non alignées avec son quartet Felsenmeer, il est peu de dire que la jeune clarinettiste Joséphine Besançon a fait beaucoup parler d’elle ces derniers mois . Lauréate avec ses compagnons Fanny Bouteiller, Matheo Ciesla et Charles Payet de la douzième mouture de Jazz Migration, elle s’inscrit dans un propos qui fait une grande place aux éléments. Felsenmeer est un projet très mature avec une forte identité qui nous a donné envie d’aller à la rencontre d’une artiste qui sait où elle va et ne se laisse enfermer dans aucune étiquette.

- Joséphine Besançon © Paul Bourdrel
- Pouvez-vous vous présenter ? Comment s’est porté votre choix sur les clarinettes ?
J’ai grandi à Paris, dans une famille où la musique était très présente. À 7-8 ans j’ai intégré le conservatoire de mon quartier et j’ai choisi de jouer de la clarinette. Mon père compose, et dans notre enfance il écrivait des morceaux pour mon frère et moi. Ce n’est qu’en classe de terminale que j’ai eu le désir d’en faire mon métier, ma professeure de l’époque m’a orientée vers des pédagogues qui préparaient aux concours du CNSMDP, où j’ai été admise quelques années plus tard en musique classique. Ces années ont été très riches en projets, j’ai joué dans plusieurs orchestres, ensembles de musique de chambre et de création, et j’ai pu également rencontrer des étudiants en danse, jazz, théâtre.
Puis j’ai commencé la clarinette basse avec Alain Billard de l’Ensemble Intercontemporain. En étant stimulée aussi par un Erasmus en Finlande à Helsinki, qui m’a ouverte à une nouvelle culture et une autre pédagogie que celle du CNSMDP, notamment autour de la création contemporaine.
Adolescente, j’avais eu l’occasion de faire un stage de jazz manouche, cela m’avait beaucoup attirée mais pendant mes études classiques j’ai mis cela de côté. Dans mon entourage quelques amis étudiaient le jazz, notamment mon amie d’enfance, Delphine Deau, puis des rencontres avec des professeurs comme Vincent Lê Quang ou Frédéric Stoll ont éveillé mon goût de l’improvisation.
À la fin de mes études, j’ai fait une tournée au Brésil où j’ai eu un choc musical, avec le choro notamment. Cette expérience m’a aidée à me rendre compte que je ressentais des manques dans la façon dont j’avais appris à jouer de mon instrument, par exemple le lien à l’improvisation, au lâcher-prise, à la créativité, au groove.
J’ai suivi la formation au Centre des Musiques Didier Lockwood, puis j’ai déménagé à Lyon où j’ai intégré l’école de l’ENM de Villeurbanne pour suivre un cursus de 4 ans que j’ai terminé l’an passé avec un DEM, en parallèle de ma vie d’intermittente. C’est seulement là que j’ai commencé à écrire de la musique, chose que je ne m’étais pas encore autorisée.
Mon approche des musiques dites « écrites » s’est modifiée, finalement je trouve dommage qu’on sépare ces différentes pratiques, car tout est très complémentaire, c’est passionnant de s’approprier d’autres langages musicaux et de poursuivre son apprentissage.
- L’année dernière, on avait été séduits par le projet de Felsenmeer, finaliste à Jazz Migration, et cette année fut la bonne. Pouvez-vous nous présenter le groupe et les musiciens ? Pourquoi ce nom ?
Il y a deux ans, j’avais postulé au dispositif TANDEM avec le Périscope, ouvert aux élèves en DEM à Lyon, pour la création d’un projet personnel. Étant sélectionnée, j’ai donc cherché à former un groupe. J’avais déjà rencontré le guitariste Charles Paillet à l’ENM de Villeurbanne, on s’entend très bien, et c’est lui qui m’a fait connaître Matheo Ciesla et Fanny Bouteiller.
Felsenmeer, c’est un paysage chaotique à la fois étrange et immuable
Ce sont de merveilleux musicien·nes avec diverses expériences musicales dans d’autres esthétiques en plus du jazz : Fanny à la basse vient du rock et elle se forme en classique actuellement. Matheo à la batterie joue du folk, de la musique des Balkans, de la musique orientale et Charles joue de la musique brésilienne. De plus, Charles et Matheo ont plusieurs groupes en commun (Bitter Blaze, la Guinguette infernale, Bird Lady Street).

- Felsenmeer © Benoît Carduner
Quant au nom Felsenmeer, les premières compositions que j’avais faites étaient inspirées d’impressions d’espaces et de paysages vertigineux. Vertigineux comme de nous lancer dans cette aventure, autant utiliser cette impression de vertige pour s’inspirer, pour écrire ! Le projet s’appelait Relief quand on l’a créé au Périscope, mais nous cherchions un nom un peu plus original. Felsenmeer est un terme de géomorphologie qui évoque une formation rocheuse de la famille des chaos. Cela nous plaisait bien. Felsenmeer, c’est un paysage chaotique à la fois étrange et immuable. Il a un côté certes vertigineux mais apaisant aussi. Une mer de reliefs. Ça va avec cette impression minérale et aérienne de l’album.
- On sent dans votre démarche une grande complicité avec le guitariste Charles Paillet. Comment s’est déroulé le travail collectif autour de votre musique ? Est-ce qu’il y a un travail particulier sur les timbres avec la contrebassiste Fanny Bouteiller ?
C’est un travail à quatre. Chacun et chacune a cette démarche de chercher des sons avec son instrument. Il y a tellement de possibilités. On a le côté à la fois acoustique, presque musique de chambre par moments, électrique aussi, et les sonorités à la frontière entre les deux. C’est intéressant de chercher des sons électriques qui imitent l’acoustique et inversement. Ça donne envie d’explorer encore, par exemple des couleurs un peu plus rock à certains moments, ou encore l’apparition des voix, des choses qui nous surprennent.
Fanny, Matheo et Charles ont aussi récemment commencé à écrire des morceaux pour le groupe, c’est important que chacun et chacune s’approprie le projet et ça renouvelle aussi !
- Comment envisagez-vous l’année à venir avec Jazz Migration ? Quelles sont vos attentes ?
C’est une grosse étape. On est très heureux·ses d’avoir l’occasion de jouer plus. Je sens que cela va nous permettre de développer énormément de choses, d’avoir cette expérience collective de la scène et aussi de rencontrer différents publics. Nos attentes sont de voir le projet s’épanouir et de faire des rencontres. Je découvre un peu ce milieu, venant de la musique classique et contemporaine et l’accompagnement de Jazz Migration permettra de solidifier ces aspects.
Et puis nous venons de sortir notre premier album Reliefs sur le label italien Aut Records. Davide Lorenzon, le directeur artistique de ce label, m’avait écrit spontanément via mon site internet après avoir découvert mon existence à travers un opéra de Stockhausen dans lequel j’ai joué. C’est une belle rencontre et nous allons essayer de poursuivre notre collaboration.

- Felsenmeer © Christophe Pouget
- Avez vous en tête des parcours d’orchestres passés par Jazz Migration qui seraient des modèles pour Felsenmeer ?
Ce qui me plaît dans les groupes qui passent par Jazz Migration, ce sont les mélanges d’esthétiques. Il y a une identification possible, notamment parce que beaucoup de figures féminines sont passées par là. Je trouve que ces modèles donnent confiance. Eve Risser, Élodie Pasquier, Anne Quillier, Clémentine Ristord, Sophie Bernado, Delphine Deau m’inspirent beaucoup. Cette diversité me plaît particulièrement chez Jazz Migration.
Je suis assez sensible à la poésie des pierres.
- On sait que vous venez également de la musique contemporaine, notamment avec l’Ensemble Ecoute il y a quelques années qui avait aussi travaillé la minéralité avec Obsidian Waves de Naoki Sakata. Est-ce qu’il y a une poésie des pierres ?
Dans la musique contemporaine, il y a des pièces qui m’ont particulièrement marquée et des modes de jeu que j’ai utilisés dans Felsenmeer. Par exemple les multiphoniques dans « L’hymne au monde muet ». Je glane au fil des pièces que je joue. La pièce de Naoki m’avait beaucoup plu. Son écriture est précise et j’aime la façon dont il évoque poétiquement les éléments naturels. C’est intéressant de chercher à relier les esthétiques : pour éveiller notre curiosité autour de l’émerveillement des sons, le fait d’être toujours ouvert à l’inouï, l’inattendu.
Je suis assez sensible à la poésie des pierres. Cet élément peut symboliser l’immuable au milieu des bouleversements, cette image est source d’inspiration, surtout à notre époque chaotique.
- Quels sont vos influences musicales, notamment à la clarinette ?
J’écoute beaucoup de choses différentes mais j’apprécie surtout des concerts live, et découvrir des musiques que je ne connais pas d’avance. En jazz, j’ai encore beaucoup à découvrir ! Il y a des compositeur·trices que je retiens. Notamment, Rebecca Sanders qui est une compositrice dont j’admire beaucoup le travail. Et puis, aussi Usuk Chin, Michael Gallen, Georges Benjamin, Tom Coult. Parmi les clarinettistes que j’aime, il y a Chris Speed qui joue avec Hollenbeck. Je suis complètement fan du Claudia Quintet. J’adore aussi des clarinettistes comme Anat Cohen, Laurent Dehors ou encore Catherine Delaunay. Récemment, j’ai découvert David Rothenberg, qui joue avec des rossignols.

- Joséphine Besançon (DR)
- Il y a également dans votre parcours beaucoup de théâtre et de spectacle vivant. Est-ce une nécessité dans votre expression ?
J’aime bien quand il y a de la corporalité, du texte et des rencontres avec différentes pratiques artistiques. J’ai beaucoup d’appétit pour ce genre de projet, comme avec la Compagnie des Fantasques que nous avons fondée à Lyon avec plusieurs amis. On s’est permis beaucoup de choses, ça venait aussi d’expériences précédentes, par exemple, avec des marionnettistes, avec l’Ensemble Maya qui fait beaucoup de théâtre musical, ou encore la participation à un opéra de Stockhausen avec Le Balcon. J’espère continuer à expérimenter ces choses-là, c’est passionnant de s’essayer à cette altérité et de de réfléchir avec des artistes qui pratiquent d’autres disciplines.
- On vous retrouve également dans l’ensemble Godot de Roberto Negro. Vous pouvez nous en parler ?
Roberto Negro a monté l’Ensemble Godot autour de sa musique avec seize instrumentistes dont huit étudiant·es du CNSM de Lyon, des cuivres. Le projet a été créé l’hiver dernier avec plusieurs résidences et ça a été une très belle expérience humaine et musicale. Sa façon de gérer un groupe est très inspirante, il sait être leader et laisser l’espace à chacun et chacune. La forme est à la fois ouverte et écrite, un projet vivant !
Et nous continuerons à travailler ensemble avec le groupe Pelouse. Roberto joue beaucoup avec Xavier Machault. Pour les 10 ans du groupe, se crée Pelouse Extended avec huit artistes qui se rajoutent au trio original, ce projet sera en tournée en 2027.
- Après la sortie de Reliefs, quelles sont les projets à venir pour vous ?
L’année à venir va être très remplie par Felsenmeer, avec l’écriture de nouveaux morceaux et le développement du groupe grâce à l’accompagnement de Jazz Migration. C’est au centre des préoccupations !
Et puis il y a la création d’un opéra irlandais, The Curing Line, avec le compositeur Michael Gallen déjà évoqué, rencontré il y a cinq ans pour la création de son premier opéra Elsewhere. Là, il s’agit de son deuxième opéra. Nous sommes huit sur scène, dont deux chanteuses lyriques, mais nous chantons aussi et sommes toutes et tous des personnages mis en scène. La création aura lieu cet été à Kilkenny en Irlande, puis nous jouerons à Strasbourg, Paris, Dublin, Rotterdam et sûrement plus. Il y aura aussi Pelouse et l’Ensemble Godot avec Roberto Negro, ainsi qu’un projet avec le compositeur Sasha J. Blondeau. C’est une nouvelle pièce avec trois instrumentistes, trois performeur·euses et électronique qui s’appelle MUTANT.E et sera jouée à Strasbourg au Festival Musica en septembre.
Enfin les projets que nous portons avec la Compagnie des Fantasques. Notamment mon duo de clarinettes basse Boa Turbo avec Laurent Vichard, et le spectacle Lumens : il s’agit de commandes à des compositeurs et compositrices autour de la lumière pour quatre instrumentistes et tout un système de lampes mis en espace.

