Scènes

Journal du Péristyle, Premier épisode


Jazz sous le Péristyle, Lyon

Vendredi 29 juin 2012, Mario Stantchev Trio :
Mario Stantchev (piano), Didier Del Aguila (basse), Sangoma Everett (batterie)

18h. Je prends place à l’Opéra… non pas pour Carmen, dans la version d’Olivier Py mais pour le Mario Stantchev Trio, mis en scène par eux-mêmes dans la plus pure tradition du jazz classique.

Le festival « Jazz sous le Péristyle » a commencé il y a quinze jours - c’est sa 10è édition (cf. interview de François Postaire par Jean-Claude Pennec, à paraître). Sous les arcades de ce monument modernisé par Jean Nouvel, ma cure d’été va commencer : il est temps de prendre mes quartiers « after-work » au rythme de tous les jazz. Et en attendant mon rafraîchissement et les musiciens, j’attrape un polar du fond de mon sac.

18h15. Deux vénérables messieurs me demandent s’ils peuvent s’asseoir à ma table. J’acquiesce et un rosé pamplemousse plus tard, je les entends commenter le programme, l’un recommandant des soirées à l’autre. Profitant des conseils avisés de mon voisin, 74 printemps et pianiste amateur, familier des clubs lyonnais, je consulte le dépliant bleu qui invite à venir déguster du jazz en terrasse.

— Et vous ? demandai-je à son ami, vous jouez de quel instrument ?
— Oh, moi, je ne joue de rien, je suis juste mélomane…

En fait, un vrai puits de science, fan du Duke, de Gillespie, jusqu’à Coltrane …

18h50. Sangoma Everett, Mario Stantchev et Didier Del Aguila s’installent pour le premier set.

— Vous allez écouter le meilleur batteur de toute la région, s’enthousiasme mon spectateur averti.

Originaire des Etats-Unis mais installé à Lyon, Sangoma s’avance pour saluer mes voisins, tout contents de s’être trompés de jour.

— Nous ne sommes pas jeudi !?

Heureux hasard !


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M. Stantchev, photo H. Collon/Objectif Jazz

19h10. Premier set en hommage à Thelonious Monk avec cinq standards interprétés par ces complices de longue date, emmenés par Mario Stantchev, pianiste bulgare de formation classique, transfuge en 1980 d’une Bulgarie réticente aux musiques décadentes de l’Ouest, et fondateur de la première classe jazz au CNR de Lyon.

19h30. Les spectateurs de Carmen convergent vers l’entrée principale avec un regard de coin vers l’espiègle pianiste, qui trouve le moyen de glisser au milieu de « Blue Monk » quelques notes de la Habanera… Notre président de région vient de passer devant la scène… Je parie qu’il va assister à Carmen… Le jazz ou la diva ? Son cœur balance…

20h15. Le deuxième set commence par « Africa », une composition jubilatoire de Stantchev en accord parfait avec la température caniculaire de ce 29 juin. Tous trois font preuve d’une belle virtuosité, mais c’est surtout le fantastique Sangoma Everett qui m’impressionne. Didier Del Aguila taquine sa basse avec une agilité et une précision déconcertantes, tout en retenue, alors que le batteur américain, s’amusant comme un petit fou, transmet au public une énergie venue d’on ne sait où, par 32° à l’ombre.

La 2ème partie s’achève par « Telemann », sur un thème de ce compositeur allemand du XVIIIè, flûtiste à la cour du roi Friedrich II de Prusse… Une vieille connaissance, pour finir de qualifier ce jazz de « classique ».

21h. Grande pause pendant laquelle les musiciens se restaurent. L’ambiance est bruyante mais bon enfant ; la salle, meublée de tables rouges, affiche complet depuis le premier set. Le public change mais les places sont chères !
Tout à l’heure, Sangoma Everett racontait ses dernières péripéties de tournée européenne à mon voisin, le papy pianiste. Concerts à Zagreb, Milan, Innsbruck, Liège avec le Don Byron and New Gospel Quintet… Une rythmique de qualité et une personnalité attachante qui a séduit de grands noms : Liz McComb, Dizzie Gillespie, Steve Lacy, Claude Nougaro…

22h. Les lampions rouges des arcades sont allumés… Stantchev aussi. Les derniers titres de la soirée sont enchaînés sur un rythme échevelé, exceptés « La petite fille aux feuilles mortes » et « En attendant Dugas » deux balades impressionnistes de Didier Del Aguila. Le dernier morceau, « KMA », balance terriblement ; Mario saute sur son tabouret, s’écarte du droit chemin harmonique, se lève, laisse les deux autres se débrouiller, va causer au public et revient finir ces trois sets gagnants en beauté, nous laissant rassasiés de swing.

23h. Le vent se lève…Le drapeau flottant sur l’Hôtel de Ville de Lyon a changé de sens, annonçant l’orage. Revigorée par ce trio à la joie communicative, qui termine en beauté le mois d’ouverture d’une programmation de jazz des plus fournies (35 musiciens en petite formation se sont succédé en quinze jours !), je sifflote le thème de « Telemann », signe que classique et jazz se marient sous le Péristyle… Carmen Stantchev et Don José Del Aguila… Il y en aura pour tous les goûts encore tout l’été sous l’Opéra de Lyon.