Kent Carter, le voyageur s’en est allé

Le contrebassiste Kent Carter est décédé le 30 septembre 2026 à l’âge de 87 ans. Instrumentiste remarquable, il laisse derrière lui des enregistrements marquants qui jalonnent soixante années de l’histoire des musiques improvisées.

Kent Carter © Mario Borroni

Kent Carter avait hérité du goût de l’aventure transmis par son grand-père maternel, l’artiste américain Rockwell Kent, dont le poète Louis Untermeyer avait écrit : « C’est une personne si multiple qu’elle en est multiforme ». Cette définition peut également s’appliquer au tempérament de Kent Carter.

Son père Alan Carter, tout juste rentré d’études musicales à l’étranger, avait fondé en 1934 le Vermont Symphony Orchestra. Rien de surprenant à ce que le jeune Kent Carter, né le 14 juin 1939 à Hanover dans le New Hampshire, ait montré des dispositions pour apprendre le violoncelle, le basson et la composition orchestrale.

Le disque Beauvais Cathedral, publié en 1975 par le label indépendant Emanem Records, témoigne de ses talents de multi-instrumentiste. En solitaire, il y superpose basse, contrebasse, violoncelle, effets électroniques, mélodica, flûte et piano préparé, faisant de cet album celui qui lui ressemble le plus. Un véritable concerto symphonique et poétique à redécouvrir d’urgence.

Kent Carter se consacre au jazz et à la contrebasse à partir de 1959, après avoir pratiqué la guitare dans des groupes de country, ce qui témoigne de son ouverture d’esprit à une époque où les genres musicaux sont nettement cloisonnés. Il se perfectionne au Berklee College of Music de 1960 à 1964 et devient l’un des principaux acteurs de la New Thing en intégrant le Jazz Composer’s Orchestra avec lequel il enregistre deux albums devenus mythiques, Communication et The Jazz Composer’s Orchestra. Très demandé, il travaille également avec Booker Ervin, Charlie Mariano, Gil Evans, et participe en 1965 à l’album Touching de Paul Bley avec qui il effectue une tournée en Europe. Ce continent l’attire fortement et en 1966, il y retrouve Carla Bley et Michael Mantler, auxquel·les se joignent Aldo Romano et Steve Lacy pour enregistrer l’album Jazz Realities à Baarn, aux Pays-Bas. Dès lors, ses rencontres avec les musicien·nes européen·nes ne cesseront plus. Il s’installe en 1970 à Paris et c’est dans les groupes de Steve Lacy, exilé comme lui, qu’il va faire chanter sa contrebasse. Car si le free jazz déverse une avalanche de sons saturés, Kent Carter maintient un cap en mêlant ses phrasés puissants à des improvisations exaltantes afin de soutenir des édifices quelquefois précaires.

De Gato Barbieri à Robin Kenyatta, d’Alan Silva au Spontaneous Music Ensemble, la liste est longue de tous les artistes qu’il côtoie, engagés comme lui dans le renouvellement des formes musicales. Ouvert à de multiples expériences, Kent Carter prend part à un trio passionnant avec Takashi Kako et Oliver Johnson. Il n’en oublie pas pour autant ses premières amours en fondant son propre trio à cordes où se produisent successivement Carlos Zíngaro, François Dreno, Katrin Mickiewicz et Albrecht Maurer. On retrouve l’art protéiforme de Kent Carter dans ses rencontres décisives avec Beñat Achiary, Derek Bailey, Tchangodei, Andrea Centazzo, Gianni Lenoci, Jean Lapouge, ou dans ce disque inclassable de 1982 d’Un Drame Musical Instantané, À travail égal salaire égal, avec comme seule constance un engagement sincère.

C’est en compagnie de son épouse, la danseuse Michala Marcus, qu’il crée en 1993 le Studio Juillaguet dans le Sud Charente, moment-clé de son itinéraire. Cette initiative exemplaire implantée dans la ruralité française accueillera nombre de résidences d’artistes ainsi que de multiples spectacles et concerts. On retrouve là cette détermination, semblable à celle de son père qui avait fondé son orchestre symphonique en rassemblant des musicien·nes dispersé·es à travers l’État du Vermont afin de concrétiser son rêve. Kent Carter a dépoussiéré le jazz de beaucoup de ses clichés sans jamais en renier les racines, comme dans l’album Trickles où, en compagnie de Steve Lacy, Roswell Rudd et Beaver Harris, il nous transporte dans un émerveillement intemporel.