Entretien

Kevin Norwood

Kevin Norwood. Photo : S. Krinshot

« Du jazz vocal… mais pas seulement. » Tel pourrait être le credo de ce même-pas-trentenaire chanteur « born in the Vaucluse ». Il renoue avec ses origines provençales dans un superbe album, Reborn, sorti chez AJMI Series, le label avignonnais dédié aux cats les plus exigeants. Entretien.

- Quelle a été la genèse de ce nouvel album ?

Après avoir réalisé un album autour de la musique de Jeff Buckley, réarrangé pour quartet, j’ai eu tout naturellement envie d’écrire mes propres compositions. Ma rencontre avec l’AJMI s’est faite lors de jam sessions organisées le deuxième jeudi du mois dans ce club : c’est à ce moment-là que Pierre Villeret, directeur artistique, m’a proposé de réfléchir à un projet pour eux, ce qui a été l’élément déclencheur de cette nouvelle aventure. Le fait est que j’ai mis longtemps à trouver les musiciens qui collaient parfaitement à l’esthétique que je désirais. C’est lors de l’enregistrement de mon précédent disque, Real Brother, que j’ai rencontré Vincent Strazzieri (piano) et Cédrick Bec (batterie) : leur investissement et leur talent m’ont donné pour la première fois l’envie d’écrire. Sam Favreau (contrebasse) est arrivé après.


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Le processus de création de l’album Reborn a été, dans un premier temps, personnel : j’ai écrit les mélodies, les textes, ainsi que les ambiances que je désirais, tout en sachant que l’ossature des morceaux proposés allait prendre une toute autre dimension avec les musiciens. Nous avons eu la chance, grâce à l’AJMI, d’être en résidence pendant trois jours, ce qui nous à permis de travailler en détail, de peaufiner les arrangements, et ainsi mettre en valeur chacun des musiciens. A la fin de la résidence, nous sommes allés enregistrer aux studios de La Buissonne. Ce fut une expérience magique, doublée d’une rencontre inoubliable avec l’ingénieur du son et maître des lieux, Gérard de Haro. En ce qui concerne l’esthétique swing du projet, j’ai eu une liberté totale ; je me suis donc laissé guider par ce que j’entendais, ce que je ressentais, tout simplement.

- Ce titre, Reborn, suggère qu’il y a un rapport au temps étonnant chez un jeune homme comme vous…

Le temps qui passe est un thème récurrent dans cet album. J’ai commencé la musique à l’âge de onze ans. Je crois que j’ai voulu, à travers ce disque, faire une relecture de toutes ces années passées en compagnie de la musique. Je parle également de ma recherche spirituelle, des raisons pour lesquelles je suis devenu musicien. Esthétiquement, mon disque est scindé en deux parties ; il y a une approche moderne (« Real Brother », « Past Dreamers », « Half Moon Romance ») et des morceaux revêtant une forme plus standard (« Brighter », « Reborn » ou « Blues For Mac »). J’ai un immense respect pour la tradition et l’héritage que les maîtres nous ont laissé, ce qui ne m’empêche pas d’être fasciné par les musiciens actuels.

- On reproche souvent au jazz d’être une musique pour musiciens… Pensez-vous que chanter le jazz, plutôt que de le « laisser » instrumental, peut contribuer à le populariser ?

J’ai voulu écrire de la musique avec des mélodies qui, je l’espère, parlent aux auditeurs et restent à l’esprit après écoute. Je crois que cette musique se doit d’être accessible car les valeurs qu’elle véhicule sont pour moi le respect, l’échange, la liberté, et non l’intellectualisation. Étant moi même saxophoniste, j’ai une approche plutôt instrumentale du chant et je crois que peu importe l’instrument qu’on pratique, l’important est de bien chanter avec son instrument. D’ailleurs, Miles Davis disait qu’il chantait dans sa trompette…

- Votre voix, d’où vient-elle ? Dans « Time Flies », vous proposez un étonnant duo chant/batterie, et il y a ce « Blues For Mac » dont le phrasé rappelle celui des meilleurs saxophonistes…

Je suis autodidacte en tant que chanteur. Cependant, j’ai pris pendant de nombreuses années des cours de saxophone classique puis jazz, ce qui m’a permis de travailler ma colonne d’air ainsi que la justesse, l’harmonie etc. J’ai longtemps pensé que le chant était un prolongement de mon instrument initial, mais je me suis rendu compte qu’en fait, ce n’était pas du tout le même emploi. La grande différence étant le texte, qui est pour moi primordial, car la puissance des mots est au service de la mélodie et vice versa. C’est donc une approche fondamentalement différente. J’écoute aussi bien des instrumentistes que des chanteurs : mes influences sont Enrico Pieranunzi, Michael Brecker, Richard Bona, Gretchen Parlato et Joni Mitchell, pour ne citer qu’eux. Le saxophoniste qui me touche le plus est sûrement Michael Brecker, car il a ouvert une nouvelle dimension sur cet instrument. De manière générale, je suis touché par les artistes qui sont dans une recherche constante, qui ouvrent des portes spirituellement, esthétiquement et humainement.

Pour ce qui est de « Times Flies », j’ai voulu faire un clin d’œil à un autre groupe que j’ai en duo avec Cédrick Bec, nommé « Tribute To Joni Mitchell Duo ». La formule si particulière batterie/chant permet une grande liberté dans l’interprétation, l’harmonie, etc. Le morceau « Blues For Mac » est construit autour d’une paraphrase de bebop joué par Charlie Parker. Quant à mes plages d’improvisation (ou scat), rien n’est préparé à l’avance, c’est d’ailleurs pour cela que j’adore faire de la musique improvisée.

- Cet album présente uniquement des compos. Pourtant, on sent l’appétence pour les standards.

Il est vrai que dans ma musique, les standards ne sont jamais loin ; s’il y a des citations dans mes compositions, c’est que mon oreille les a assimilées. En tout cas cela n’est pas délibéré. J’ai voulu faire un album de compositions car pour enregistrer des standards, il faut avoir eu une expérience de compositeur et acquérir la maturité nécessaire à la relecture du répertoire traditionnel.

Je fais partie de la génération des années 80, j’ai été bercé à la fois par la culture américaine et européenne. Je me suis forgé une culture musicale en découvrant des artistes petit à petit, au fil du temps. Mes goûts musicaux sont d’ailleurs très variés. Étant d’origine anglaise, je me sens proche de la culture anglo-saxonne et suis fier de faire parler mes racines à travers mes textes.